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L’empire de l’entreprise

« La modernité, c’est le mouvement plus l’incertitude » Georges Balandier

 

Serions-nous entrés à notre insu dans un « temps institutionnel nouveau » ? Trois figures contemporaines du « Prince » (Berlusconi, Trump, Macron) sont le révélateur d’une image qui se précise dans le paysage politique occidental, celle de l’Etat-Entreprise, « nouvelle institution du gouvernement des hommes en mode gouvernance ». Pierre Musso éclaire la « logique paradoxale de la politique saisie par l’Entreprise »...

 

Si la vie politique ressemble à une série télévisée, avec ses « saisons » et ses sempiternels « retours » de personnages mettant en scène leurs vies publiques et privées inextricablement mêlées et scénarisées par des experts en communication, l’affaire remonte loin, bien avant l’invention de la télévision et des mass medias...

Le philosophe Pierre Musso invite à prendre la mesure de ce glissement progressif, commencé avec le « processus de désymbolisation ouvert par les Lumières et accompli par la Révolution française » vers « l’institution Entreprise ». Aujourd’hui, alors que le spectacle est devenu le stade achevé de la politique, la mise en scène du pouvoir se fait sur le mode entrepreneurial, dans la plus parfaite confusion des intérêts privés et publics.

Berlusconi a ouvert la voie en 1994 pour contrer l’opération « Mains propres » de la justice italienne qui menaçait ses intérêts. Homme de la télévision mettant en scène des « corps entreprenants », c’est-à-dire des « corps d’entreprise » incarnant réussite et bonheur, il fut prompt à « répondre » à la crise de la représentation politique avec sa machine à « fictionner » la société et à « ordonner le débat public » avec son imaginaire d’entrepreneur de spectacles de divertissement. L’usine à rêves s’est mise au service d’une aventure politique qui n’en finit pas de faire des émules, quand bien même les « réseaux sociaux » supplantent la néo-télévision...

Spécialiste de la pensée du comte Henri de Saint-Simon (1760-1825) qui proclama la puissance d’une religion scientifique et industrielle s’exerçant sur la Nature, Pierre Musso conviait, dans son précédent ouvrage capital, à une généalogie/géologie de « l’industriation considérée comme une vision du monde » s’accomplissant dans l’action productive. Depuis Saint-Simon, il s’agit de « gouverner l’Humanité selon une seule mesure » - celle d’une « rationalité technoscientifique érigée en mythe », avec la « théâtralisation usinière » qui va avec…

Après avoir interrogé le « socle industrialiste » qui a assuré la domination de l’Occident et « la matrice de la pensée industrialiste ayant servi à l’architecture dogmatique de l’Occident », Pierre Musso met en perspective, sur la longue durée, la mutation profonde du politique en Occident et le « transfert d’hégémonie » qui s’est opéré.

Avec la thermo-industrialisation du monde au XIXe siècle, la communauté a trouvé un « autre lieu de l’Incarnation, précisément par la foi industrialiste dans une institution neuve : l’Entreprise ou l’Usine, juridiquement qualifiée de « personne morale » et incarnée par une nouvelle figure symbolique, celle du chef d’entreprise ».

Les capitaines d’affaires font leur apparition en majesté. Graduellement, l’Entreprise accapare le champ politique au nom de cette « rationalité techno-économique et managériale » hypertrophiée : «  Au nom de l’efficacité, le politique se technologise et adopte les techniques de pouvoir de l’entreprise et du management ».

La fiction technicienne met son décor en place dans un « applatissement techno-économique et gestionnaire de la société  »... La « référence que prétend incarner BTM » (acronyme pour Berlusconi, Trump, Macron) est la présumée «  efficacité de la Nation-entreprise et un Etat-entreprise répondant à l’obligation de « compétitivité » dans la mondialisation économique  »...

Pour quels résultats en termes de bien-être social et de mieux-vivre "ensemble" ?

Utilité et efficacité sont définies socialement dans le cadre d’un imaginaire et d’une représentation du monde à l’oeuvre pour extraire les « ressources » des êtres comme des choses – à commencer par la nature, définie comme un « environnement » sur laquelle s’exerce une puissance exponentielle...

 

L’envers du dé-corps

 

Platon dans Le Politique utilisait la métaphore du royal tisserand pour définir l’art politique qui est « d’entrelacer les différences afin de produire une totalité, à savoir la Cité qui n’est pas un troupeau mais une communauté de citoyens ». La politique est consubstantielle à la société humaine, quand bien même elle prendrait le masque d’une prétendue « neutralité » ou « objectivité » techniciennes dissolvantes.

Si la démocratie s’élabore en Grèce, elle s’invente contre la figure d’un tyran - ou d’un « Prince » tel que Machiavel la décrira en 1513.

Toute notre histoire occidentale se serait-elle usinée dans le recueillement du monastère, ce « creuset institutionnel qui préfigure la manufacture et l’usine » ? Là s’est élaborée une « forme de foi industrialiste » accomplie dans le travail et la technique : Ora et labora...

L’Etat ne se constitue en Occident qu’après la Révolution grégorienne des XIe-XIIe siècles qui introduit la « verticalité de l’Eglise puis de l’Eglise-Etat, comme corpus mysticum, pour fixer la sujétion de tous à la double autorité du Pape et de l’Empereur, à la dualité des pouvoirs spirituel et temporel  ».

Mais ce corpus mysticum du Christ-roi cède la place au « corps du chef »...

Le terme « usine » apparaît en 1732. Graduellement, cette unité de production remplace le temple et l’industrie prend la place de la religion : elle devient « la structure fiduciaire qui fait tenir l’édifice occidental  », lentement formée dans la chrétienneté depuis le XIIe siècle.

La période 1750-1850 réalise la « modernité », lorsque la religion scientiste et industrialiste séculière « s’institutionnalise dans l’Usine devenue cathédrale »...

Avec l’industrialisation accélérée et généralisée, la formation de la grande Entreprise et la Révolution managériale du XXe siècle, la société occidentale se dote d’une « institution toujours plus puissante capable de contester la souveraineté étatique et d’en limiter le rôle : il s’agit de l’Entreprise qui, aujourd’hui, s’allie voire investit l’Etat dans une nouvelle institution hybride, l’Etat-Entreprise »...

Cette institution-là serait la résultante d’une « triple convergence anti-étatique entre le dogme managérial, le paradigme cybernétique et le récit néo-libéral sur fond de technicisme exacerbé célébrant l’efficacité, le calcul et la rationalité ».

Puisque la notion d’ « efficacité » fonctionne comme un « dissolvant du symbolique », la figure du leader (« Sujet-représentant un semblable-supérieur des sujets-citoyens ») se désymbolise à mesure que le politique « se technologise, se managénérialise et se psychologise » jusqu’à se réduire à un « appareil de décisions fait de rouages médiatiques et de poulies technocratiques  » susceptible de se gripper...

L’Etat se réduit à une « rationalité techno-managériale ». Limité sur un territoire réduit en peau de chagrin, il s’évide au profit de la grande Entreprise s’affirmant comme « nouvelle puissance culturelle et politique, conquérante et sans limite territoriale, productrice de biens et de services, mais aussi d’ hégémonie et de normativité ».

Dans sa « bible », Comment devenir riche, Donald Trump, qui fut aussi animateur de télé-réalité, recommande : « Devenez une marque et faites-le savoir »... Mais de quoi au juste est-il la marque et au service de quels intérêts ? L’actuel locataire de l’Elysée, « venu de la techno-structure étatico-financière », ne se veut-il pas de façon « assumée » la « figure symbolique de la fusion et de la confusion » de l’Etat et de l’Entreprise ?

La fabrique des grands récits se déplace de l’Etat vers les « temples de la high tech » et les mirages d’une clinquante et énergivore « start-up nation ».

Portés par les flux d’énergie et de capitaux, « la technoscience et le cybermanagement poussent à l’éclipse de l’Etat en le soumettant à la question de sa performance ».

Ainsi, une nouvelle organisation, l’Entreprise-Corporation (« et même supercorporation transnationale »), impose sa vision du monde et sa « normativité managériale » tandis que le politique se reformule au-delà de l’Etat-Nation dans des processus transnationaux...

Mais peut-on gouverner « hors sol » avec la seule mesure des nombres et des « normes managériales d’efficacité et d’efficience » au nom d’une « rationalité ultra-techniciste » et d’une présumée validité universelle d’un modèle mathématique du monde ?

Peut-on prétendre mettre la société en pilotage automatique avec des algorithmes, des supercalculateurs et des robots voire s’en remettre à une « intelligence machinique » ?

Peut-on, à l’heure où les « marchés financiers » ont fait la preuve de leur inefficience, concevoir encore un « gouvernement idéal de l’humanité réduit à son administration gestionnaire » et incapable de donner un sens à la destinée commune de l’espèce ?

Si le spectre de Saint-Simon, revisité par Hayek et consorts, hante l’Occident depuis les débuts de la grande machinerie industrialiste puis cybernétique, quel autre grand récit alternatif à prétention tout aussi universelle pourrait le faire rentrer dans sa boîte ?

Quelle « autorité originaire de droit » pourrait structurer un tout autre « processus sociétal » et faire rentrer un sens dénaturé de « l’efficacité » comme de « l’utilité » dans un cadre éthique ?

Pour l’heure, la littérature de science-fiction s’empare du sujet de la Corpocratie régnante et éclaire les failles d’un « meilleur des mondes » dominé par la technologie, la finance et les fables du marketing politique lançant des nouveaux Princes comme autant de nouvelles marques. L’incendie de Notre-Dame, survenu depuis la parution du livre de Pierre Musso, a révélé que les sujets ne renoncent pas à la symbolisation d’un tiers transcendant. Pas davantage que les consciences ne se résignent à la disparition des lieux de symbolisation. En cette fin de cycle annoncée par les nouveaux hérauts d’une jeune « science des effondrements », les imaginaires aspirent plus que jamais à leur désincarcération.

Pierre Musso, Le temps de l’Etat-Entreprise – Berlusconi, Trump, Macron, Fayard, 350 p., 23 €


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