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« Homo Moralis » - André Comte-Sponville, conférence à l’USI (Unexpected Sources of Inspiration)

Cette conférence est une extraordinaire leçon, non pas de morale, mais de pragmatisme éthique. Un pragmatisme éthique dans le droit héritage de l'humanisme classique, et des Lumières montesquielles d'ailleurs. Référence faite à Montesquieu, non pas parce que le conférencier - André-Comte Sponville - s'y référerait, mais parce que Montesquieu, dans de l'Esprit des Lois, s'adonne à un magistral effort de clarification, de distinction, de discernement, d'éclaircissement, bref : de Lumières, quant à la nature du pouvoir.

 

Or, cet effort quant à la nature du pouvoir, André Comte-Sponville le poursuit là dans le droit fil de son ouvrage le Capitalisme est-il moral ? et dont il nous fait part d'une synthèse sur ses conclusions, par contrainte de format et de temps. Or à cette question, il nous répond bien sûr que non, pas plus qu'il n'est immoral puisque, systémique-ustensile-fonctionnel, il est amoral.

Le capitalisme : Technologie bourso- et banquo-centrique facilitant l'initiative entrepreneuriale par la concentration de fonds potentiellement débloquables en masse et dans l'instant, selon degré de confiance. C'est un outil d'investissement a priori neutre, politisé par les choix de ses agents.

Mais !

André Comte-Sponville cite manifestement et régulièrement Emmanuel Kant dans sa définition de la morale, comme désintéressement. Où le conférencier nous dit bien nettement que cette morale-là, altruisme-dans-l'absolu pour ainsi dire, n'a aucun lieu d'être capitalistement. En efffet, l'économie fonctionne mieux à l'égoïsme (serait-il élargi à la famille, et notamment à placer ses enfants avant soi ou son conjoint). On se moquerait donc légitimement - à la Adam Smith - que le restaurateur soit bienveillant, s'il est incompétent, tandis qu'on consent volontiers à manger chez lui s'il est compétent, serait-il méchant homme ...

Par contre, A. C.-S. nous dit tout aussi bien, qu'il ne faut pas comprendre une valeur professionnelle (l'innovation, la qualité, le respect du client, etc.) avec une valeur morale (l'amour, la générosité, le respect du prochain, etc.) et que naturellement le grand danger tient en cette confusion. Une confusion largement faite par M. le Président et collaborateurs, étatiques comme entrepreneuriaux - au moins publiquement.

Par quoi donc, à la question Faut-il moraliser le capitalisme ? on ne puisse agir en telle sorte que le capitalisme devienne intrinsèquement moral, mais qu'au contraire extrinsèquement, l'on puisse politiquement assigner au domaine marchand un champ précis, afin de sauvegarder la morale par ailleurs. Et là, André Conte-Sponville de se dire de gauche où, à la suite de Lionel Jospin, il faut une économie de marché, mais pas une société de marché, c'est-à-dire une société où tout est marchandable. Bref : il faut imposer des limites à l'extension du domaine des marchés, grâce à l'Etat, sans se débiliter à songer encore avoir à confronter marchés & Etats, aussi bêtement qu'on oppose la droite et la gauche - qui de toutes façons ont compris ce qui vient depuis le début du capitalisme, serait-ce progressivement, car ce fut relativement rapide : la législation sociale. Cela semble moins évident sous Macron, mais passons.

Plus encore, là où le propos d'A. C.-S. - et pour bref qu'il soit - est intéressant ... c'est sur la fin - là où donc on voulait en venir M. Comte-Sponville.

En effet, son propos s'achève sur ce point, qu'il faut savoir d'où tirer nos valeurs morales, et de demander à l'audience qui en aurait inventé une. Personne de réagir.

Sur quoi, Comte-Sponville peut enchaîner en disant qu'on ne puise nos valeurs morales que de nos héritages, que de là où l'on vient. Ce qui - quoi qu'on ne voudra pas aisément accoler son nom à celui qui vient, quand on est bien-pensant ... - est parfaitement dans la veine d'Alain Finkielkraut. Or André Comte-Sponville fut au Comité consultatif national d'éthique de 2008 à 2016 au moins ... et Alain Finkielkraut à Polytechnique et maintenant à l'Académie. Pour vous dire que ces hommes donnent dans un conservatisme reconnu d'utilité publique.

Conservatisme libéral ou libéralisme conservateur ? ... Peu importe. Car enfin, ce dont il est question là, c'est de savoir si l'on veut inventer un Homme nouveau comme les malheureuses expériences du XXème siècle, ou si l'on veut transmettre un Homme sociable, soit donc un Homme moral, capable de communier dignement avec autrui, dans le monde.

C'est-à-dire que, pour kantiennes que soient les invocations de la conférence, elles sont prises dans un pragmatisme éthique. Un pragmatisme qui, bien que d'héritage clairement identifié, n'en contient pas moins sa dynamique immoraliste : en effet, comme disait Nietzsche, il faut être bien peu moral soi-même, pour moraliser. De telle sorte que le traditionalisme des valeurs morales là (tradition > transduction > conduction à travers les générations > héritage > éducation) s'inscrive clairement dans une modernité, mais une modernité qui a un sain préjugé instinctif en faveur du précédent, de l'hérité, du vieux, de l'ancien et donc de l'autorité de la tradition (autorité > auctoritas > auctor > auteur) : elle déploie une faculté d'initiation, de génération, d'origination, de racines.

Aussi bien, il ne serait alors que de dire : Vivez comme vous l'entendez, mais entendez la vie, selon A. C.-S.

Naturellement, on sent bien que ce discours n'est pas si subverif que cela, encore qu'il soit ingénieux. Au final, il se pourrait que - comme tout pragmatisme - il finisse en cynisme. Eh non, le pragmatisme n'est pas toujours aussi réaliste qu'il le voudrait : à vouloir favoriser les process, il oublie parfois - souvent - les politesses.


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10 réactions à cet article    


  • Étirév 6 août 2018 09:24

    Il est écrit : « En effet, son propos s’achève sur ce point, qu’il faut savoir d’où tirer nos valeurs morales, et de demander à l’audience qui en aurait inventé une. Personne de réagir. Sur quoi, Comte-Sponville peut enchaîner en disant qu’on ne puise nos valeurs morales que de nos héritages, que de là où l’on vient. »
    D’accord, mais jusqu’où remonte M. Comte-Sponville ?
    Egalement, qu’entend t-il réellemnt par morale, et existe t-il plusieurs morales ? Enfin, peut-on savoir à quel moment et dans quelles circonstances a t-on été amené à inventer le mot « immoral » ?
    Pour répondre à cela il faut remonter le cours du temps.
    Mais commençons d’abord par faire un peu d’étymologie :
    Dans l’antiquité, on appelait Ethos les peuples qui vivaient suivant les lois de la Morale.
    Les Druides sont appelés Ethi-opiens (ethos, moeurs, ops, terre) parce qu’ils prêchent la morale.
    Dans l’Iliade, il est parlé des vertueux Ethiopiens, et dans l’Odyssée, on mentionne les fêtes religieuses éthiopiennes.
    Les Grecs, au lieu de Ethos (morale), supposèrent pour racine Aithos qui signifie noirceur, et sur cette étymologie fictive ils transformèrent tous les Ethiopiens en noirs.
    Ceux qui, plus tard, violeront la loi morale seront appelés ithy-phalliques.
    Ensuite, l’histoire nous montre que les préceptes de morale observés chez tous les peuples de la terre reposent sur un fond commun d’idées.
    Le code du devoir a toujours été à peu près le même. La pensée souveraine qui a traversé tous les âges et qui semble être née spontanément dans toutes les parties du monde, est l’écho des lois immuables qui gouvernent la nature humaine.
    Les vérités morales, nécessaires à la vie sociale de l’humanité, ne sont le privilège d’aucun temps, d’aucun peuple, d’aucun individu. Partout la conscience humaine est soumise aux mêmes lois et se développe dans la même direction.
    Il ne doit y avoir qu’une morale, comme il ne doit y avoir qu’une science.
    La morale universelle, unie à la science universelle doit devenir la Religion suprême, celle qui dirigera tous les peuples, qui régnera dans toutes les nations.
    Mais les causes premières sur lesquelles se base la loi morale échappent à l’entendement actuel de l’humanité.
    Elles sont à l’origine de la vie sociale, comme les causes qui ont dirigé l’évolution des êtres sont à l’origine de la substance organisée.
    L’idée que nous avons d’une loi morale n’a pas son origine dans notre moi actuel, nous l’apportons en naissant, c’est un lot de l’héritage ancestral. Nous pressentons les lois de l’ordre moral, nous les proclamons et nous nous y soumettons avant de les comprendre : C’est un phénomène d’atavisme. Nous pouvons même dire que, dans l’état actuel de l’esprit humain, les causes n’en sont plus du tout comprises.
    Et, cependant, il semble qu’une voix intérieure révèle à l’homme la différence qui existe entre le bien et le mal, le juste et l’injuste. Mais la cause de ces différences lui échappe.
    C’est un flambeau que les générations se passent de mains en mains sans que personne ne songe à demander qui a allumé ce flambeau, où, quand et pourquoi….
    Les causes morales doivent être cherchées dans les principes mêmes qui ont créé la vie et dirigé l’évolution puisqu’elles sont inhérentes à la nature humaine. Mais il faut savoir quel est le rapport qui peut exister entre ces principes et les actions des hommes ; pourquoi la nature humaine est organisée de telle sorte qu’en suivant ses impulsions l’homme ne va pas toujours vers le bien ? Quelle signification on doit donner au mot bien et au mot mal, quel est le but que l’homme doit chercher à atteindre, en un mot, qu’est-ce que la perfection morale ?


    • Morologue Mallarme 6 août 2018 11:52

      @Étirév. Je ne vous ai pas lu en entier. Simplement, je pense que vos questions ne sont pas impertinentes, mais que l’article se concentrait sur la conférence. En tout cas merci.


    • tiers_inclus 7 août 2018 10:48

      @Ernst

      L’essence du sentiment d’unité c’est la compassion. L’essence de cette compassion c’est la souffrance partagée. L’essence de la libération (pourquoi pas le surhomme de Nietzsche mais métaphoriquement) c’est l’élimination des poisons attachement, avidité, ignorance. L’élimination des poisons passe par la moralité sans en faire un but en soi. Condition nécessaire toutefois. L’instinct de troupeau n’est pas haïssable c’est une réminiscence confuse et obscurcie de la nature compassionnelle.


    • tiers_inclus 7 août 2018 11:15

      @Étirév

      Sur quoi, Comte-Sponville peut enchaîner en disant qu’on ne puise nos valeurs morales que de nos héritages, que de là où l’on vient. »

      C’est un sophisme. Par régression inverse où se trouve l’origine ? A moins qu’elles ne soient situées dans un monde idéal platonicien. Ou plus plausible qu’elles soient le fruit d’une interdépendance évolutive qui laisse place à une « invention » au moins systémique. Le risque pédagogique auprès d’un auditoire peu aguerri c’est le nihilisme.


    • tiers_inclus 6 août 2018 15:30

      Merci pour votre article qui ne reçoit pas pour l’instant l’intérêt qui lui est dû au dénombrement des réactions.

      Le capitalisme est-il moral ? ACS reconnaît dans sa conférence que la question n’a pas de sens. Pour être moral il faut être un sujet, pas un système nous dit-il.
      Puisque dans le domaine moral le sujet est nécessaire pourquoi ne pas formuler : les motivations/intentions/fondements philosophiques à la source du capitalisme sont ils moraux ? 
      Le capitalisme en exercice encourage-t-il ou pas la morale ?
      Sur la première il plaide la dualité d’Adam Smith, la bienveillance au coeur de son ouvrage la théorie des sentiments moraux« , l’égoîsme au coeur de »la richesse des nations". Mais AS n’incarne pas à lui tout seul le capitalisme, pourquoi ne pas mentionner Hobbes dont l’influence est significative et dont la pensée nous aurait conduit à une véritable réflexion sur cette première question. Ce contournement politiquement correct face à un
      parterre du monde du numérique (l’USI) nous laisse sur notre faim.
      Sur la deuxième question ACS nous met en en garde contre la barbarie plutôt timidement. Que l’égoïsme (tel que défini dans son exposé) puisse être un moteur , pourquoi pas
      si la finalité est morale : une amélioration du bien commun. Mais il aurait pu nous mettre en garde dans son rôle de philosophe de ne pas confondre l’instrument et la finalité.
      Lorsque l’égoïsme institutionnalisé sort de ses limites vertueuses, qu’il se se transforme en accumulation inutile, en avidité, en recherche d’un pouvoir politique qui dépasse et de
      loin les finalités évoquées, alors oui il le dit assez timidement, il faut tracer des limites au capitalisme. Lorsque ce même égoïsme toujours dans la confusion de l’instrument et de
      la finalité en vient à produire pour produire, à détruire la planète, à instaurer une pensée calculante qui n’est pas source de bonheur (ni individuel ni collectif) alors peut-on
      peut-être s’interroger sur l’immoralisme du capitalisme (par la bande comme au billard) ?


      • Jason Jason 6 août 2018 15:45

        Un philosphe britannique disait à propos des arguments spécieux : « Good fallacies never die, they migrate to America where they become the latest discovery of the local professors ». Les bons arguments fallacieux ne meurent jamais, ils émigrent en Amérique où ils deviennent la dernière découverte des professeurs locaux. J’ai l’impression de lire la même chose ici, sauf que la France a remplacé l’Amérique .


        J’ai la très nette impression qu’on enfonce des portes ouvertes, et que le pauvre Adam Smith, mal cité comme d’habitude et hors de contexte, ne fournit rien de nouveau dans le débat. Mais, ça pose son conférencier.

        Encore une conférence qui donne bonne conscience : on en a parlé..., et que chacun retourne à ses grimoires.

        P.S. Le capitalisme n’est pas amoral, il est immoral, c’est un fait et non sujet à un relativisme oiseux. Tiers-inclus ci-dessus le dit mieux que moi.

        • JL JL 19 août 2018 13:40

          ’’@Jason

           
          ’’Le capitalisme n’est pas amoral, il est immoral’’
           
           Je crois que, comparé à l’esclavagisme, le capitalisme n’est pas immoral.
           
           En revanche, les capitalistes ne me paraissent guère plus vertueux.

        • Pale Rider Pale Rider 6 août 2018 16:13
          Je n’avais pas trois quarts d’heure à consacrer à l’écoute d’ACS, et pourtant, je l’ai fait. Avec ce prof-là, on ne s’endort pas ! Merci, donc, d’avoir mis cette conf en ligne. ACS (avec qui j’ai enregistré un bon paquet d’interviews) reste un maître en matière de pédagogie, nous aidant à sérier, à clarifier des notions que nous aurions tendance à mélanger. Sur le thème abordé, on en viendrait à désespérer, sauf quand il amorce la partie marché/ Etat, client/ prochain (définition comparative marrante à force d’être imparable). On en ressort pas très rassuré et en même temps motivé pour améliorer la situation.
          Ce que j’aime aussi (et c’est une réponse à Etirev), c’est la modestie d’ACS. Jamais il ne s’est présenté comme un novateur. Je ne pense pas qu’il y a ou qu’il y aura un comtesponvillisme (le comtesponvillisme est-il moral ? smiley ) Ses valeurs, il l’a plusieurs fois écrit, sont en gros celles des grecs et celles des Evangiles, avec quelques incursions dans les philosophies orientales. C’est une modestie et une probité qui l’honorent, et le sujet difficile qu’il a abordé en témoigne puisqu’en le traitant ainsi il ne se sera pas fait que des amis.

          • Ciriaco Ciriaco 6 août 2018 21:54
            Il est important de regarder le discours de moralité sous l’angle de son effort réflexif. Il y a dans cet élément là quelque chose qui garantie non seulement la sincérité (et ceci bien que l’objet ne soit pas d’être juge - comprendre est toujours autre chose), mais surtout la trace (celle de tout homme qui est confronté à un problème authentique) d’un effort placé au-devant d’une difficulté qu’il prend pour sienne, c’est-à-dire face à laquelle il ne triche pas.

            En l’occurrence la difficulté de la non-séparation, du non-binaire (au sens de l’interpénétration des grandes institutions et du système économique), qui emmène à des réflexions autour des notions de pouvoir, de position et d’échelle, endroit où Comtesponville semble inscrire sa conclusion, sans pourtant les énoncer et nous donner donc les moyens de le faire de manière dépassionnée, c’est-à-dire de manière raisonnée.

            Je veux bien que la réflexivité soit novatrice, bien que ce souci, intellectuel, ait déjà existé ; entendre un Lacan par exemple.

            Ici, on peut faire à André Comtesponville le bénéfice d’une volonté de rappel ou de sensibilisation pour les plus jeunes. C’est en effet une dialectique fortement nécessaire et certaines bases sur lesquelles on doit s’appuyer.

            Mais quant à l’effort réflexif, on ne pourra le trouver dans ce discours que dans la constitution de son autorité. Voilà qui fait pour moi un homme de media (et pourquoi pas un « Ducon », puisque nous serions autorisés à cette légèreté - inconséquence ?) bien plus que de pensée.

            • Macondo Macondo 8 août 2018 07:01

              Bonjour. Très bonne conférence, merci. N’ayant, en comparaison des brillants contributeurs précédents, aucune référence solide ni aucun cursus, j’ai néanmoins tiré avantage du brillant propos du philosophe, fusse à ma sauce forestière, imaginant Kant me dire à l’oreille à propos du green washing ambiant : « C’est bien conforme à la morale, mais ça n’a aucune valeur morale » ...

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