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La finance asymptomatique

 

L’investisseur vit-il sur la même planète que l’Homo Covidus ? Les marchés d’actions sont en hausse de plus de 25 % depuis un an, alors que le vrai monde est à l’état de stase.

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On charrie souvent l’investisseur sur son hébétude face à l’évènement, son exubérance irrationnelle popularisée par le Banquier Central Alan Greenspan dans un discours resté célèbre, son extraordinaire faculté à oublier ses errements de la veille, ou à penser l’inverse de ce qu’il pensera demain. Alors peut-être une fois encore, la hausse des marchés d’actions résulte-t-elle de toutes ces manies ?

Il faut dire que l’investisseur a l’habitude qu’on se moque de lui. « Même sans parler, on sait qu’il pense des bêtises », pour paraphraser Jules Renard. Certes, l’investisseur est presque un Homme comme les autres, il a ses fantasmes et ses phobies, mais en plus il aurait tendance à croire des choses qui heurtent le bon sens. Parmi ces choses, il y aurait la recherche du carré-rond.

Le carré-rond n’a pas toujours été une idée farfelue. Il fut un temps où l’on crut pouvoir résoudre la quadrature du cercle : transformer un carré en rond à l’aide d’une règle et d’un compas. Aujourd’hui, on sait que c’est impossible (à cause de π…). Cela dit, vous pouvez toujours essayer. L’investisseur par exemple, lui continue d’essayer à sa façon. Et il n’a pas peur d’y croire malgré la preuve du contraire. D’ailleurs, croire c’est son métier. Il croit que les marchés vont toujours monter. Il croit que si les marchés baissent, il le saura avant les autres. Et surtout, il croit toujours qu’après la pluie viendra le beau temps, d’où une fâcheuse tendance à faire comme si finalement il ne pleuvait jamais : la hausse des marchés, envers et contre tout.

En fait, l’investisseur n’a jamais prétendu être rationnel, ce sont les théories qui ont fait de lui un être parfait. « Leurs évangiles ont fait de moi un non croyant », comme le chantonnait déjà notre cher Daniel Balavoine. L’investisseur préfère croire, c’est plus sûr. Et il n’a pas peur de tirer la ficelle jusqu’au bout du raisonnement. Inévitablement, il en arrive à dire des énormités comme « c’est certain parce que c’est impossible »…

Ce paralogisme Tertullien fait merveille depuis près de 10 ans sur les marchés financiers, justifiant des taux d’intérêt toujours plus bas et même négatifs, des marchés d’actions qui promettent des bénéfices que les entreprises pourront difficilement réaliser, et bien sûr la fameuse politique du haricot magique des autorités consistant à faire monter le stock de dette et de monnaie le plus haut possible. Pourtant tout cela était bien interdit par les manuels, qui promettaient le déluge en cas de non-respect des bonnes mœurs théoriques.

Mais les investisseurs ne croient pas au châtiment. Ils ne pensent pas qu’ils devront enfiler leur « Sambenito » pour faire pénitence, ou initier un long chemin de Damas. Ils croient à l’action divine, convaincus d’un ultima ratio regum des autorités en cas de cataclysme. Nul besoin d’user du clairon, l’armée monétaire ou budgétaire interviendra quoi qu’il en coûte, parce qu’il en coûtera toujours davantage si l’on ne fait rien.

Finalement, l’investisseur n’est donc pas si bête, puisque les faits semblent lui donner raison. Mais peut-être abuse-t-il quand même un peu ? Comme s’il était écrit dans le marbre que le planificateur bienveillant veillera toujours sur nos petites affaires. Ces injonctions faites aux Hommes de « pouvoir » de faire leur « devoir » sont quand même un pari sacrément risqué. Certes, l’investisseur aime les paris.

 

Mais à faire comme si le monde allait forcement rebondir après s’être écroulé, on en cultive une forme de psychologie positive de bazar, où il faut toujours tirer un point positif de la catastrophe qui survient. En fait, c’est plus tordu encore. Plus que de l’aveuglement, il s’agirait d’un indécrottable biais de l’investisseur, qui ne l’aurait pas quitté depuis sa petite enfance : l’erreur A non B :  

 

  • L'enfant est assis face à deux couvercles A et B sous lesquels on peut cacher un objet qui l'intéresse (son doudou pour l’enfant, ses actions pour l’investisseur).
  • L'expérimentateur place, sous les yeux de l'enfant, l'objet sous le couvercle A.
  • L'enfant soulève alors A.
  • On répète cette opération plusieurs fois, puis l'expérimentateur, toujours sous les yeux de l'enfant, place l'objet en B.
  • L'enfant continue à le chercher en A... 
  • Dans le cas de notre investisseur, il continue de chercher de la valeur dans le marché, alors qu’elle a disparu. 

 

A sa décharge, l’investisseur a son virus à lui, un virus bien difficile à raisonner : l’appétit pour le risque, pour le rendement, pour l’ivresse. Pourtant, chaque crise sévère rappelle à l’investisseur que les marchés vont dans les deux sens, à la hausse mais aussi à la baisse. Mais la cure n’apaise qu’un temps, et le mal revient. « On peut lui couper la tête, il ne lâche jamais prise », comme le monstre de Gila, ce lézard du désert américain rendu célèbre par « le trésor de la Sierra Madre », vieux film de John Houston revisitant un roman anarchiste (métaphore empruntée à JY. Girard, logicien).

Et lorsque le réel se fait insistant et défie le virtuel, lorsque la crise économique s’invite sur les marchés, alors l’investisseur se met à parler. Il parle, parle, il déblatère en fait, un véritable flatus vocis censé le convaincre lui et son entourage que le monde est tel qu’il le dit, et non pas tel qu’il est, car « dire c’est faire » comme le rappelle Austin. Plus malin qu’un Lou Ravi, l’investisseur se prendra alors pour Boubouroche ce personnage de Courteline qui préfère s’inventer un double du réel qui soit davantage à sa convenance, comme le rappelle Clément Rosset : mis devant le fait accompli, Boubouroche refuse pourtant de croire que son Adèle l’a trompé.

Ainsi donc, les carrés ronds ne sont pas un mythe. En tout cas, l’investisseur y croit. D’ailleurs, à voire l’euphorie des marchés d’actions face à l’apathie des économies, l’investisseur n’a-t-il pas un peu trop abusé du carré rond ?

Mais bon, l’investisseur ne peut pas non plus être accusé de faits qu’il n’a peut être pas commis. Que le marché monte ne peut être nié, mais qu’il monte parce que l’investisseur aurait trop forcé sur le carré-rond est impossible à prouver. Et pour cause, les mouvements des marchés financiers sont toujours équivoques. Pour savoir, il faudrait imaginer pouvoir sonder tous les investisseurs sur leurs faits et gestes, les raisons qui ont incité tel investisseur à acheter telle action à tel instant.

En fait, il faudrait imaginer un genre de panoptique de la finance, cette prison à ciel ouvert où rien n’échappe à l’œil du surveillant… Pas sûr que ce soit dans l’aire du temps. En attendant, il semble donc bien difficile de savoir quelles sont les raisons exactes qui ont incité l’investisseur à acheter toujours plus d’actions malgré la crise. Seul lui le sait, ou croit savoir.

 


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9 réactions à cet article    


  • Séraphin Lampion Séraphin Lampion 31 mars 12:15

    La plus grosse erreur commise par les nazis a été d’envahir la Pologne au lieu de la Suisse.

    C’est comme habiter en face d’une banque et braquer une épicerie dans un autre quartier.


    • eau-pression eau-pression 31 mars 12:26

      @Séraphin Lampion

      C’est bien une vision d’assureur. Et s’ils préféraient faire la guerre qu’avoir de l’argent ?

      S’cusez moi de venir vous taper sur le nerf.


    • sirocco sirocco 31 mars 12:58

      @Séraphin Lampion

      Est-ce qu’on va braquer la banque dans laquelle on a placé ses propres économies ?...


    • Eric F Eric F 1er avril 10:56

      @Séraphin Lampion
      ils n’ont pas braqué l’épicerie, ils l’ont annexée pour avoir une « grande surface » comme espace vital.


    • charlyposte charlyposte 1er avril 12:22

      @Séraphin Lampion
      En stratègie militaire et ostentatoire,c’est mieux la Pologne sans parler de toute la main-d’oeuvre disponible... la Suisse comme caisse de dépôt pour tous n’a rien à craindre de tout ce fracas.


    • I.A. 31 mars 21:28

      Vous êtes marrant, vous...

      Bon, d’un côté, d’accord, il y a l’investisseur, genre Trucmuche & Cie. Mais de l’autre côté, qu’est-ce qu’il y a, hm ??

      Réponse : les médecins des plateaux tv !

      Alors, karl, on a oublié à quoi, voire à qui, servent les « crises »... ?!


      Parce qu’aujourd’hui, pour ce qui est de l’investissement lucratif, vous n’avez que l’embarras du choix, mon ami : tests, masques, gels, doubles vaccins bi-annuels, merde, pas besoin d’un parcours fléché, quand même !


      • Eric F Eric F 1er avril 11:10

        @I.A.
        A propos de masques (et le reste), la Chine a économiquement bénéficié de l’épidémie de Wuhan qui s’est propagée dans le monde.
        Si j’étais complotiste, je penserai que c’est un coup habile pour retrouver la croissance et accaparer davantage de parts de marché.
        Si j’étais astrologue, je parlerai d’alignement de planètes propice.
        N’étant pas complotiste ni astrologue, j’observe que la conjoncture leur est favorable, et qu’ils ont l’entregent pour saisir les opportunités.


      • Eric F Eric F 1er avril 11:00

        La bourse monte parce que les banques centrales versent des milliards dans le « circuit financier », et plutôt qu’aller dans l’économie vraie, ces milliards sont placés sur des titres. Ce ne sont pas toutes les actions qui en profitent, mais celles en vogue, ainsi Tesla est coté au niveau de plusieurs siècles de bénéfices ou plusieurs décennies de chiffre d’affaire.

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