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Quand Artus et Virard anticipaient la révolte des peuples (2/3) : les raisons de l’horreur économique

Beaucoup de choses sont intéressantes dans ce livre. Outre son caractère prophétique, à quelques mois du début des Gilets Jaunes, et la synthèse économique intéressante de ce qui ne va pas dans nos sociétés, les auteurs construisent une explication intéressante des raisons de cette crise, poursuivant leur critique des excès de la globalisation financière, déjà esquissée dans d’autres livres.

« Et si les salariés se révoltaient ? »

 

Toujours plus pour les plus forts, toujours moins pour les autres
 
Artus et Virard dénoncent le profond déséquilibre économique de nos sociétés, en parlant d’une « asymétrie du partage  », en faveur des détenteurs du capital. Ils dénoncent une demande de rendement excessif, « plus de 10 points aux USA et en Allemagne, 8 points en France, quand il ne devrait pas excéder les 3 à 6 points  » et l’envolée des profits, renforcée par les fusions-acquisitions. Ils soulignent également l’envolée de la rémunération des actionnaires en notant que les entreprises du S&P 500 aux Etats-Unis ont distribué 397 milliards de dividendes et rachété pour 536 milliards de leurs actions, plus que leur résultat opérationnel cumulé, de 920 milliards ! De 2010 à 2016, les entreprises ont racheté pour 3 500 milliards de dollars d’action, 15% de la capitalisation de l’indice… Ils citent Keynes pour qui « le désir de l’individu d’augmenter sa fortune personnelle en s’abstenant de consommer est en général plus puissant que le motif de l’entrepreneur à accroître la richesse nationale en employant de la main d’œuvre à la création de richesses durables  ». Pour eux, il y a un excès d’épargne des entreprises.
 
Parallèlement, les travailleurs perdent des droits, avec les lois Hartz de l’Allemagne, le Jobs Act italien de 2014, la loi El Khomri de 2015 et la loi Macron de 2017, qui « donnent aux entreprises une marge de manœuvre plus grande pour ajuster emplois et salaires en cas de difficultés  ». Ils détaillent les réformes Harz, réalisées en 4 textes : baisse du coût des systèmes sociaux et des cotisations patronales, puis organisation de la flexibilité du marché du travail, avec l’auto-entrepreneuriat (« Ich AG ») et les mini-jobs, la réduction de entraves au licenciement et enfin la réduction de la durée d’indemnisation des chômeurs et le durcissement des conditions d’obtention des aides sociales. On constate à quel point Hollande et Macron se sont inspirés de l’Allemagne pour définir leur agenda
 
Pourtant, notre voisin n’est en aucun cas un modèle. Outre le fait que cela a aboutit à une explosion de la pauvreté, ils citent Christian Odendahl, économiste du Centre pour la réforme européenne, pour qui la « vigueur du rebond économique allemand doit être mis au crédit d’un ensemble de facteurs : reprise de la construction, et explosion de la demande des pays émergents pour les produits industriels allemands ». Bref, malgré des excédents extérieurs colossaux, l’Allemagne n’échappe pas, loin de là, à la centrifugeuse inégalitaire, mais son bilan présente une autre faille : le caractère conjoncturel et non coopératif des gains de compétitivité, confirmé par le ralentissement arrivé en 2019.
 
Les auteurs évoquent également sur les nouvelles technologies (3,4% de l’emploi aux USA, 2,5% en France) mais elles ne seront pas suffisantes pour permettre un rééquilibrage. Pire, ils notent aussi qu’une étude de McKinsey de 2017 conclut que d’ici 2040, 45% des travailleurs américains risquent de voir leurs emplois menacés par l’automatisation. Une étude de Daron Acemoglu, du MIT et Pascual Restrepo, de Boston, évalue que de 2000 à 2017, la multiplication par quatre des robots utilisés dans l’industrie aux Etats-Unis a provoqué l’élimination de 670 000 emplois et fait baisser les salaires de 0,75% dans l’industrie manufacturière. Ils rapportent aussi l’impact de la robotisation sur les fonctions supports, notamment dans le secteur financier. D’autres études montrent également que les robots « pèsent sur les salaires et contribuent à la déformation du partage des revenus au détriment de ses derniers (…) la rente de la robotisation est clairement captée par les profits et les détenteurs du capital ».
 
Ils évoquent « l’acte de décès du rêve américain  », qui ressemblent de plus en plus à un pays en développement pour le professeur émérite du MIT, Peter Temin, avec une grosse majorité qui travaillent dans un secteur de « subsistance  ». Pour Branko Milanovic, les pays occidentaux pourraient bientôt ressembler à l’Amérique Latine. Pour lui, « l’avenir a cessé d’être radieux (…) le risque d’exaspération existe lorsque tout un chacun constate que les groupes favorisés par les réformes fiscales récentes – que ce soit aux Etats-Unis ou en France – sont ceux qui ont déjà accaparé la plus grosse part de la création de richesses des dernières décennies (…) dans l’état actuel des choses, la prospérité des plus riches (les 1%) est exclusivement associée à un taux de pauvreté accru et à des inégalités de revenus plus fortes (…) le modèle issu des Trente Glorieuses, modèle inclusif qui privilégiait la classe moyenne, n’a pas résisté à la pression conjuguée de la mondialisation, de la révolution numérique et du capitalisme actionnarial à l’anglo-saxonne ». Il faut « redonner confiance et espoir aux classes moyennes et populaires, du métallo d’Ascoval à la femme de chambre du Holiday Inn et au livreur de Deliveroo  ».
 
Pour eux « le livreur de Deliveroo incarne toute la fragilité du nouveau travailleur  », qui fait partie des 7500 microentrepreneurs que l’entreprise fait travailler en France. Ils dénoncent la gestion actuelle des entreprises, uniquement tournée vers les actionnaires par « l’alignement des intérêts entre actionnaires et dirigeants par une rémunération des seconds fortement indexée sur l’évolution des profits et du cours de Bourse, en particulier par la distribution d’un nombre important d’actions », 29% des rémunérations des patrons du CAC40 en 2016, contre 4% dix ans plus tôt. Il rapporte les excès étasuniens, où les PDG touchent 265 fois plus que le salarié moyen, contre 70 en France. Il dénonce les rachats d’action qui permettent de pousser la rentabilité des fonds propres au-delà de 10%, niveau élevé par rapport aux taux d’intérêt. Pour eux, « Marx avait raison  » : le capitalisme comprime les salaires pour compenser le recul de la croissance de la productivité, produisant une explosion des inégalités de revenus et des crises financières. Ils dénoncent la fabrication de générations en souffrance, où la frustration risque de dominer. Inquiets, ils concluent en appelant à : « une révolte collective pour imprimer une nouvelle dynamique au capitalisme susceptible de donner tort à l’auteur du Capital  ».
 
Ce qui est intéressant ici, c’est que finalement, les deux auteurs, comme en 2008, dans le livre où ils annonçaient « Globalisation : le pire est à venir  », vont assez loin dans la radicalité de leur analyse, qui prend parfois des tonalités pas si éloignées d’un Lordon. Mais la force de leur constat ne se traduit pas dans leurs propositions, assez convenues, comme je le détaillerai dans une semaine.
 
 
Source : « Et si les salariés se révoltaient ?  », Patrick Artus et Marie-Paule Virard, Fayard

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