• AgoraVox sur Twitter
  • RSS
  • Agoravox TV
  • Agoravox Mobile

Accueil du site > Actualités > Economie > Yves Bouvier : grandeur et décadence du Madoff genevois du marché de (...)

Yves Bouvier : grandeur et décadence du Madoff genevois du marché de l’art

Retour sur l'une des affaires d'escroquerie les plus rocambolesques que le monde de l'art ait connu.

Février 2015.

Le monde de l’art et toute l’aristocratie genevoise découvrent Yves Bouvier sous un autre jour. À l’occasion d’une visite à Monaco à son client russe Dmitry Rybolovlev, le fameux propriétaire du club de foot l’AS Monaco, Bouvier se fait arrêter par la police monégasque. Celle-ci le place en garde à vue pour soixante-douze heures.

À sa sortie, il sera mis en examen pour « escroquerie » et « complicité de blanchiment ». Ce sera le premier acte d’une longue série. Quelques articles de presse et diverses enquêtes de police plus tard, le « système Bouvier » éclate au grand jour : entre escroquerie et trafic d’œuvres d’art, l’image d’Épinal du marchand se fissure en quelques années.

 

L’ascension

Avant de devenir un homme d’affaires suisse célèbre, Yves Bouvier est un chef d’entreprise prospère qui s’est fait un nom dans le petit monde feutré de l’art. L’entreprise paternelle dont il a hérité Natural Le Coultre, s’est spécialisé dans le transport de biens précieux. Il la vendra par la suite à la société française André Chenue, en 2017 soit deux ans après que l’affaire Rybolovlev n’éclate. A partir des années 2000, Bouvier poursuit son ascension et prendra des parts dans plusieurs autres compagnies. Il sera notamment actionnaire de trois sociétés administratrices de ports francs au Luxembourg et à Singapour.

 Au moment où Dmitry Rybolovlev rencontre Yves Bouvier, ce dernier dispose déjà d’une aura de cador du monde de l’art, de pointure. C’est à lui que milliardaires madrés et oligarques richissimes font appel dès lors qu’ils recherchent des œuvres rares et réputées impossibles à obtenir.

Ces services ont néanmoins un coût caché. Selon ses clients qui se sont désormais retournés contre lui, Bouvier a pour habitude de jouer sur tous les tableaux. Le magnat russe Dmitry Rybolovlev indique par exemple que le marchand d’art, prétendant agir comme intermédiaire, récupérait une commission de 2% sur les ventes de tableaux à l’oligarque. Mais une découverte fortuite du propriétaire de l’AS Monaco expose la mécanique du système Bouvier. Le chef d’entreprise était en réalité propriétaire de la plupart des tableaux vendus, selon l’oligarque, empochant dès lors une confortable marge faramineuse (entre 30% et 75%). Un coup de maître.

 

Discret trafic d’arts

Depuis les révélations de Dmitry Rybolovlev, d’autres accusations ont touché Yves Bouvier, notamment en provenance de Vladimir Scherbakov, un industriel de la Baltique qui dit aussi avoir été victime du marchand d’art.

Mais une question est longtemps restée en suspens : par quels moyens exactement Yves Bouvier a-t-il réussi à mettre la main sur des œuvres réputées inaccessibles ?

Une affaire dans l’affaire répondra à cette question.

En 2015, quand Catherine Hutin-Blay, fille de la dernière compagne de Picasso, reçoit la visite d’un restaurateur de tableaux, elle ne s’attendait pas à une telle nouvelle. L’homme, un artisan respectable, lui apprend qu’il a travaillé en 2013 sur l’Espagnole à l’éventail et Femme se coiffant, deux tableaux de sa galerie, qu’elle aurait cédés. Sauf que l’héritière l’affirme haut et fort, elle n’a jamais cédé ces œuvres. Ces dernières auraient été subtilisées par Yves Bouvier lors d’un transport d’un pays à l’autre assuré par un intermédiaire. La belle-fille de Picasso portera plainte contre ce dernier pour « vol » et « recel de vol » : une affaire toujours en court, et jamais exempte de rebondissements.

Le cas Hutin a néanmoins permis d’exposer un certain nombre des pièces maîtresses du système Bouvier : Olivier Thomas, un galeriste qui avait été chargé de transporter les tableaux de Catherine Hutin et Jean-Marc Peretti, un autre intermédiaire, corse, qui s’était fait un nom dans le milieu des casinos et des jeux avant de se reconvertir dans l’art.

Partenaires financiers du marchand d’art au Luxembourg, les deux individus sont des pièces importantes du système Bouvier. Mais jusqu’à ce jour, le Madoff genevois a su garder son atout majeur caché.

 

Alexandre Camoletti, avocat et homme de l’ombre d’Yves Bouvier

Cet atout, c’est Alexandre Camoletti. C’est l’avocat et l’homme de l’ombre d’Yves Bouvier. Celui dont on ne parle pas et qui ne fait pas les gros titres des journaux. On retrouve son nom à la marge de quelques articles de presse et sur des documents légaux où Yves Bouvier est également cité. En 2011, les deux partenaires achètent en commun deux compagnies suisses, Smartcopter Sarl et Swiss CNC Technologies Sarl. Yves Bouvier en est le principal actionnaire (80%), tandis que Camoletti en détient 20%. Ce n’est pas la seule société au sein de laquelle les deux Suisses ont fait affaire : on compte par exemple YB Energy Holdings, une société un temps dirigée par Alexandre Camoletti et dont Yves Bouvier est le fondateur et le président-actionnaire, ou encore STP IP Management SA et STS Distribution SA, deux sociétés dirigées par Camoletti qui font partie de l’entreprise de boissons énergisantes Sin Thirst Sin brand. Or, Sin Thirst Sin est très liée à Yves Bouvier, au point que le Monde le soupçonne d'en être propriétaire.

 

Alexandre Camoletti a également volé à la rescousse d’Yves Bouvier dans une affaire immobilière en Suisse qui a mal tourné et dans laquelle il est accusé au pénal.

Mais ce qui semble lier plus concrètement l’avocat au juteux business de l’art de Bouvier, c’est sa présence sur un communiqué de presse du port franc de Luxembourg, en tant que représentant légal de l’entreprise.

Or le Freeport Luxembourg, c’est un élément incontournable du marché de l’art qui compte parmi ses actionnaires Yves Bouvier (75%) et – surprise – Jean-Marc Peretti et Olivier Thomas, les deux associés impliqués dans le vol supposé des tableaux de l’héritière Picasso. Quels services Alexandre Camoletti a-t-il pu bien rendre au Triumvirat de l’art, à l’épicentre des enquêtes judiciaires les plus médiatisées du marché ces dernières années ? À l’heure où l’enquête policière se poursuit, il s’agit d’une information encore soigneusement dissimulée.


Moyenne des avis sur cet article :  5/5   (3 votes)




Ajouter une réaction

Pour réagir, identifiez-vous avec votre login / mot de passe, en haut à droite de cette page

Si vous n'avez pas de login / mot de passe, vous devez vous inscrire ici.


FAIRE UN DON






Les thématiques de l'article


Palmarès