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Yves Bouvier : les 50 nuances de l’opacité

Yves Bouvier, marchand d’art suisse, s’est essayé en affaires à travers diverses voies légales, sans succès. Il aurait pu rester dans l'ombre si son cas n'était pas devenu l’ « affaire Bouvier », un imbroglio judiciaire de grande ampleur, dans lequel il est accusé d'avoir escroqué presque un milliard de dollars. Une fortune sur laquelle il n’aurait pas payé d’impôts, devenant opportunément résident de Singapour, cité-Etat et paradis fiscal asiatique.

Yves Bouvier est issu d’une famille respectable. Son père, Jean-Jacques Bouvier, réussit à racheter la compagnie de transport Natural Le Coultre, où lui-même a démarré comme stagiaire en 1946. Plus tard, il transmet la société à son fils en espérant que celui-ci développera l’affaire familiale. Pourtant, Yves Bouvier, qui n'a aucun diplôme, finit par dévaloriser l’affaire de son père et par entacher la réputation de sa famille. En 2017, Natural Le Coultre aurait même été revendue à un prix fort réduit.

Natural Le Coultre n’a pas été l’unique aventure tentée par Yves Bouvier, mais toutes les autres ont fini de la même manière. Le producteur de boissons énergisantes Sin Thirst Sin que Bouvier a dirigé n’a jamais pu se tailler une place sur le marché, malgré les efforts considérables effectués pour sa promotion, et a déposé le bilan en 2015. Associé à son avocat Alexandre Camoletti, Yves Bouvier a également essayé de conquérir le marché des hélicoptères et des métaux précieux en créant les sociétés Smartcopter SARL et Swiss CNC Technologies SARL. Pourquoi un juriste et un homme sans formation ont entrepris des affaires aussi complexes ? Le mystère reste entier. Les deux sociétés ont bien entendu été vendues en 2016.

Ajoutons à cela l'affaire Marclay Meadows, soit la construction et la promotion de huit luxueux appartements au village de Vandoeuvres près de Genève, qui s'est finie plutôt mal. Consulting Immobilier SARL, une compagnie appartenant à Yves Bouvier et dirigée par son ami Christian Aouad, a investi 9 millions de francs suisses dans ce projet. En 2016, la compagnie a fait faillite, et Aouad est subitement décédé. Fait étonnant : plusieurs mois avant la banqueroute, Bouvier a acheté l’un des appartements au nom d’Aouad, mais pas pour 4,3 millions de francs suisses, conformément au catalogue, mais pour 2,6 millions. Ruinée, Consulting Immobilier SARL devait toujours 8 millions de francs suisses aux sous-traitants - Pierre Dubouchet SA, Ramelet SA, Claudio D’Orlando, BM Architectes, Mardeco – qui ont soupçonné Bouvier d’avoir orchestré la banqueroute de l’entreprise et ont porté plainte contre lui pour incurie.

L’heure de gloire d’Yves Bouvier

C’est sur le marché de l’art qu’Yves Bouvier a - étonnamment - réussi. Un milieu feutré, où la confiance est de mise, et où Bouvier a saisi la chance de sa vie. En 2003, il est devenu le marchand d’art de Dmitri Rybolovlev, un investisseur russe, qui a acquis à ce titre 38 chefs-d’oeuvre pour sa collection privée. Les deux hommes ont fait connaissance par l’entremise de Tania Rappo, une amie du couple Rybolovlev. Bouvier était sur le point de devenir le marchand d’art le plus prospère de l’Histoire...

Quand soudain, en 2014, Rybolovlev apprend par hasard que Bouvier l’a trompé pendant dix ans, le faisant payer le double du prix des tableaux achetés, et lui soutirant pas loin d'un milliard de dollars. Bouvier payant parallèlement des commissions exorbitantes à Tania Rappo, qui a empoché de la sorte la coquette somme de 100 millions d’euros en 10 ans. Bouvier fait actuellement l'objet d'une information judiciaire à Monaco, en France, aux Etats-Unis et en Suisse. Il est soupçonné d’escroquerie et de complicité de blanchiment d’argent. Rybolovlev a également accusé la maison de vente aux enchères Sotheby’s de complicité de fraude : un tiers des tableaux destinés à sa collection privée sont passés par cette maison, dont le vice-président en charge des ventes privées, Samuel Valette, est un ami de longue date d’Yves Bouvier.

Une affaire étonnamment similaire a été révélée l’an passé. Échafaudée par un autre marchand d’art suisse, Thierry Hobaica, elle a eu pour victime un autre homme d’affaires russe, Vladimir Scherbakov. Ce dernier accuse Hobaica de lui avoir vendu des tableaux pour sa collection à des prix excessifs, pour un total d’environ 600 millions de dollars. Les transactions portant sur les toiles destinées à la collection de Scherbakov passaient par un réseau sophistiqué de sociétés offshore dont certaines appartenaient à Yves Bouvier qui, à un moment donné, aurait même été engagé en tant qu’intermédiaire...

Enfin, en 2012, Bouvier est accusé de fraude par Lorette Shefner, une collectionneuse canadienne. Sa famille prétend qu’elle aurait été persuadée par le marchand d'art de lui vendre une toile de Soutine à un prix inférieur à sa valeur marchande, après quoi Bouvier l’a revendue à la National Gallery of Art de Washington pour un prix beaucoup plus élevé. Sans oublier son implication dans l’affaire Wolfgang Beltracchi, « le roi des faux » : Diva Fine Arts, une société appartenant au Suisse, est liée à la vente d’au moins trois faux fabriqués par Beltracchi...

Yves Bouvier, fondateur d’un empire offshore

En touchant ces nombreux pactoles, Bouvier s’est abstenu de payer ses impôts suisses. Et pour cause : officiellement, il est résident à Singapour depuis 2009. Il a même donné un entretien à une chaîne de télévision suisse, accompagné de son avocat Pierre-Alain Guillaume, dans lequel il joue les Calimero, se plaignant de vivre chichement à Singapour (l’une des villes les plus chères du monde où Bouvier ne paie pratiquement pas d’impôts). Bizarrement, les autorités suisses ne le croient pas sur parole. Car Bouvier continue de séjourner pendant de longues périodes dans sa Genève natale. Ueli Maurer, alors chef du Département fédéral des finances, somme la Direction générale de la fiscalité de lancer en 2017 une enquête administrative à l’encontre de Bouvier. Sa dette envers le budget fédéral s’élèverait à 165 millions de francs suisses d’impôts impayés. Les autorités ont procédé à des perquisitions, qui ont permis de dénicher des biens appartenant à Bouvier évalués à plus de 100 millions de francs suisses, saisis.

Il n’est jamais facile de comprendre les montages financiers créés par Bouvier. Il possèderait plus de 170 compagnies dans 14 juridictions, des paradis fiscaux. Pour construire ce réseau complexe, il a eu recours aux services d’Alexandre Camoletti de l’étude suisse R&R Avocats, dénoncée par les Offshore Leaks. Yves Bouvier a aussi investi beaucoup d’argent dans les ports francs. Ce modèle commercial, fondé sur l’opacité, est un cadre dans lequel Bouvier se sent dans son élément. Avant 2017, il a été le locataire principal du port franc de Genève.

Yves Bouvier ou l'incessant numéro de claquettes

Mais « l’affaire Bouvier » et la découverte d’artefacts volés ont incité les autorités à prendre des mesures strictes pour encadrer ces lieux de transit. Le Freeport Luxembourg, qu'Yves Bouvier possède, est d'ailleurs dans la ligne de mire de plusieurs députés européens. En février 2017, une délégation du Parlement européen a visité Le Freeport et a révélé l’absence totale de transparence du dépôt. Pour Anamaria Gomes et Evelyn Regner, députées européennes, ce port franc constitue « une bonne façon de stocker des biens à distance de tout contrôle, de les plonger dans l’obscurité pour éviter de payer des taxes ». Quelle autre raison pourrait justifier que leurs propriétaires souhaitent « enfermer des œuvres d’art dans un bunker », se demandent les deux députées.

Des députés ont voulu inviter Philippe Dauvergne, le directeur général du Freeport, à assister aux débats sur l’opacité de ces lieux, en octobre dernier, en vain. Finalement, le député européen Wolf Klinz a dû s’adresser au président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker pour lui demander d'encadrer les activités du Freeport, qui a été créé alors que Juncker était Premier ministre du Luxembourg.

Des suspicions de fraude encore renforcées par la réputation des actionnaires du Freeport, Jean-Marc Peretti et Olivier Thomas, compagnons de longue date. D’après les médias français, Peretti serait lié à la mafia corse et aux cercles de jeu clandestins. C’est Peretti qui a négocié la vente du « Salvator Mundi » de Vinci à Rybolovlev (avant qu’il ne devienne le tableau le plus cher de l’Histoire), en compagnie de Samuel Valette, vice-président du département ventes privées de la prestigieuse maison de ventes aux enchères Sotheby’s – l’implication de Sotheby’s dans « l’affaire Bouvier » a été rendue publique en 2018. Olivier Thomas, lui, a été accusé de vol de deux œuvres de Picasso à la belle-fille de l’artiste, Catherine Hutin-Blay. Qui aurait pensé qu’Yves Bouvier, fils d’un homme d’affaires respectable, finirait par s’entourer de personnages aussi louches ?

Ne pouvant pas réussir dans le commerce légal, Yves Bouvier a fait fortune dans des secteurs opaques : le marché de l’art et les ports francs. Il est désormais obligé de faire en permanence un numéro de claquettes devant la justice, les autorités fiscales et les médias. Les affaires retentissantes autour de sa personne ont définitivement attiré l’attention des pouvoirs publics, et de l’opinion qui se demande comment certains peuvent autant passer à travers les mailles du filet.


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3 réactions à cet article    


  • zygzornifle zygzornifle 24 mars 08:10

    Castaner 50 nuances de flashball ....


    • Ouallonsnous ? 24 mars 19:26

      « Ne pouvant pas réussir dans le commerce légal, Yves Bouvier a fait fortune dans des secteurs opaques »

      Franchement, où est l’anomalie, il est comme la majorité des « zélites » actuelles, à ceci prés qu’il n’a pas eu de diplome en « pochette » surprise comme nos énarques et politicards, ce qui ne les empêche pas de faire dans l’opaque également !


      • seul le contenu compte... seul le contenu compte... 25 mars 11:11

        Qu’est-ce que cet article fait dans la rubrique ’ économie ’ ?

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Chicetchoc


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