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Coralie Delaume clarifie nos relations avec l’Allemagne (2/3) : le grand malaise allemand

Pendant longtemps, beaucoup de média se contentaient de sa seule balance commerciale pour juger de l’état de l’Allemagne. Depuis la parution de « Made in Germany  », de Guillaume Duval, début 2013, les jugements se font parfois plus nuancés, ce qui est confirmé par la crise politique du pays. Dans ce livre, Coralie Delaume propose une analyse extrêmement riche, qui permet de comprendre le grand malaise allemand si important pour nos relations avec ce pays.

Coralie Delaume clarifie nos relations avec l'Allemagne

 

Un éloignement progressif du projet européen
 
Dans une synthèse assez lumineuse, elle écrit que « la succession mécanique des causes et des effets dans un cadre rigide et inadapté a produit une situation qu’aucune volonté claire n’a vraiment fomentée (…) elle s’est mise en place par étapes à partir du milieu des années 80, de façon si insidieuse et si peu agressive que personne n’y a pris garde, pas même les Allemands  ». En effet, elle rappelle que l’Allemagne ne voulait pas de l’euro et qu’en 1992, soixante économistes avaient pris position contre Maastricht, dénonçant des critères de convergence « trop laxistes  », prophétisant qu’« une monnaie commune soumettra ceux de nos partenaires qui sont économiquement plus faibles à une pression plus forte de la concurrence, et par là, ils connaîtront une croissance du chômage ».
 
C’est bien ce qui est apparu avec la crise de la zone euro, postérieure à la grande crise financière de 2008. C’est la construction européenne actuelle qui pousse l’Allemagne à défendre un ordre austéritaire, sans forcément le vouloir mais juste « en défendant son intérêt propre, comme le font tous les pays du monde, détruisant au passage les modèles sociaux de ses voisins avec la bonne conscience que lui confère le sentiment d’offrir aux autres les clés de la vertu  ». Elle note que l’objectif de Berlin est clair depuis le début : « rendre ses partenaires solvables à force d’austérité afin de ne pas avoir à payer pour eux. Eviter toute socialisation des déficits, des dettes, toute union de transfert  ». C’est pour cela que tous les projets d’euro-obligations sont morts-nés, la très diplomatiquement correcte Angela Merkel osant même dire qu’elles ne se feraient pas de son vivant mi-2012 pour tuer l’idée dans l’œuf.
 
Et encore, l’Allemagne n’a pas pu tout empêcher, sachant qu’en 2011, devant l’évolution de la politique de la BCE pour sauver la monnaie unique, le patron de la Bundesbank a démissionné, tout comme le chef économiste allemand de la BCE, exprimant un vrai désaccord de l’Allemagne avec la politique européenne. Et en 2017, Merkel a repris les analyses du FMI, qui estimait en 2017 que l’euro est sous-évalué de 18% pour l’Allemagne et surévalué de 6,8% pour la France : « nous avons en ce moment, bien sûr, un problème avec la valeur de l’euro (…) Si nous avions encore le Deutschemark, il aurait certainement une valeur différente de celle de l’euro  ». Elle note également que cette construction a poussé à une divergence des taux sur la dette publique, au grand bénéfice de l’Allemagne, qui emprunte le moins cher de la zone euro, jusqu’à gagner de l’argent sur les fonds prêtés à la Grèce…
 
Elle dénonce l’idée d’un modèle allemand : Marcel Fratscher, qui préside le DIW (institut allemand pour la recherche économique), estime que « les Allemands sont arrogants et sont convaincus que l’économie va très bien, qu’ils ont fait les réformes nécessaires, contrairement aux autres, notamment les Français. Mais cette arrogance n’est pas justifiée (…), il ne faut pas oublier que beaucoup d’emplois sont précaires et que beaucoup de gens travaillent à temps partiel. Et le salaire minimum qu’on a introduit entre-temps ne règle pas tout ». Un autre économiste allemand, Christian Odendahl note que le rebond de l’économie allemande vient « de la rencontre fortuite d’éléments favorables (…) reprise dans le secteur de la construction (…) la forte croissance des émergents avides d’équipements made in Germany (…) réorganisation des chaines de production, enfin grâce à des délocalisations massives en Europe centrale et orientale ». Pour lui, les lois Harz n’ont été que « concomitantes avec le redressement de l’économie germanique sans en avoir été la cause  », tout en ayant « généré des effets pervers à ne pas négliger : explosition des contrats précaires, augmentation du risque de pauvreté, atonie de la demande intérieure ».
 
La meilleure preuve de l’échec du « modèle allemand  » est l’évolution politique du pays. Les législatives de 2017 ont vu les partis au pouvoir enregistrer un recul historique et le Bundestag se fragmenter d’une manière indédite. En réalité, c’est l’Allemagne qui doit changer car les excédents des uns sont les déficits des autres, et les immenses excédents allemands contribuent grandement aux déséquilibres économiques de notre monde. L’austérité allemande est allée trop loin, au point de négliger l’état des infrastructures, 40% des routes nationales et 46% des points étant à refaire selon le DIV et d’être critiqué par The Economist. Le FMI a dénoncé en 2017 une augmentation du « risque de pauvreté  ». La crise politique est encore renforcée par la politique de Trump et la crise migratoire européenne.
 
Pour elle, « l’Allemagne assume mal son statut de primus inter pares (…) Il est possible que les Allemands désirent bientôt se recentrer sur leur pays et sur les problèmes spécifiques auquel il est confronté  ». En outre la dépendance du pays à l’égard de ses exportations accentue le désalignement avec les autres pays, comme l’illustrent les négociations en cours avec les Etats-Unis ou la Grande-Bretagne, où Berlin adopte une ligne très conciliante pour protéger ses intérêts et excédents… Pour elle, l’UE est une « sorte d’entité molle et post-politique, espace liquide aux contours vagues au sein duquel tout circule et à l’intérieur duquel tout entre comme dans du beurre (…) même si elle vivote encore un temps, l’UE ne s’en remettra pas  » et l’Allemagne pourrait choisir « de claquer la porte la première  », une analyse que j’avais également évoquée en 2013, en me concentrant alors sur la question de l’euro.
 
Bref, entre un modèle de développement à bout de souffle et dont le bilan apparaît tous les jours comme plus mauvais, ainsi qu’elle l’a développé dans Marianne, et un inconfort grandissant dans cette UE dont elle est la principale force, mais qui n’en veut pas les devoirs, et refuse toute évolution fédéraliste, la situation apparaît comme explosive, comme je le détaillerai dans une semaine.
 
 
Source : Coralie Delaume, « Le couple franco-allemand n’existe pas  », Michalon

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7 réactions à cet article    


  • Pcastor Pcastor 22 février 14:43

    Suite et fin au prochain numéro, ou alors acheter le bouquin ( paru fin 2018). Bien sûr que l’Allemagne domine l’UE ; qui par exemple préside la commission, modèle de césarisme bureaucratique au service d’une vision économique : le « fameux »ordo-libéralisme allemand, expressément inscrit dans le traité de Lisbonne, avec en particulier sa phobie de l’endettement public ( la dette , die schuld en allemand qui signifie aussi culpabilité). L’Allemagne et ses excédents commerciaux colossaux, les plus élevés du monde, qui déséquilibrent l’économie européenne et qui devraient être sanctionnés ( un excédent de la balance commerciale de plus de 6% sur 3 ans est passible d’une sanction de l’UE), on attend toujours...

    Enfin , juste pour souligner l’excellence du bouquin de G.DUVAL ( qui connait fort bien l’Allemagne, notamment pour y avoir travaillé) signalé en début d’article : l’essentiel y est dit, parait même que JL Mélechon s’en est inspiré pour écrire « le hareng de Bismarck » ( je ne suis plus très sûr du titre.)


    • Olivier 22 février 16:09

      On voit bien à quel point la France s’est fourvoyée dans l’aventure de l’UE, où elle a perdu la plus grande part de sa souveraineté et de son industrie, tout en sacrifiant son agriculture (devenue depuis peu déficitaire avec le reste de l’UE !). En même temps nos dirigeants ont poursuivi le rêve morbide de la mondialisation et de la société multi-culturelle, en faisant venir des millions d’africains totalement inassimilables et qui nous ruinent en aides sociales. 

      Le résultat est catastrophique dans à peu prés tous les domaines, mais l’opinion est tellement anesthésiée que même le Brexit n’a pas entraîne la moindre remise en cause.


      • malitourne malitourne 22 février 17:14

        L’UE est une anomalie politique. Il faut la détruire. Frexit


        • Djam Djam 24 février 10:27

          Les analyses et entretiens de Coralie Delaume sont tous très pertinents, documentés et éclairants.

          Ne jamais oublier que dans le dernier grand conflit meurtrier d’occident (39-45) les objectifs de l’Allemagne in fine vaincue ont été tout simplement récupérés par l’Amérique qui aliéna comme le sait l’Allemagne en la neutralisant sur deux axes :

          1/ interdiction de recomposer une quelconque armée puissante, lui laissant le développement de ce que ce pays sait très faire : l’industrie lourde et automobile

          2/ l’exfiltration de milliers d’ingénieurs allemands (lesquels travaillaient pour le nazisme) vers les EU où ils n’eurent le choix que de transférer aux yankees le fruit de leurs recherches très avancées.

          L’Allemagne devient alors une sorte de locomotive pour la future Union Européenne version anglo-américaine, entité qui tue lentement mais efficacement toutes les vieilles nations européennes, et en particulier la France que l’antipathique Roosevelt détestait depuis qu’un certain De Gaulle avait refusé le « deal » de soumission imposé par Washington.

          Depuis le début de la fabrique de l’UE, l’Allemagne est le zélateur totalement soumis des diktats de la politique impériale américaine en Europe. Transformer l’Europe de l’Ouest élargie au maximum en un glacis économique, sans aucun système immunitaire armé.

          Le Frexit et tous les « exits » à venir sont la seule solution pour sauver une authentique Europe des Nations.


          • Parrhesia Parrhesia 26 février 21:15

            @Djam
            Oui ! Oui ! Et oui !
            Encore qu’un Frexit serait à coup sûr moins risqué et plus profitable pour la France si nous disposions pour le gérer d’autre chose que la majorité de marionnettes que nous connaissons dans notre bulle politique depuis 1981... et sans doute sept ou huit ans plus tôt !
            Car ce ne sera pas une mince affaire face à des Anglo-saxons et des
            allemands traditionnellement aussi à l’aise dans la négociation commerciale que nous sommes nuls et « conciliants » !!! !
            Mais... très bonne soirée quand-même !


          • Jean Keim Jean Keim 24 février 19:11

            Il faut d’urgence sortir de la logique économique qui fait du profit un dogme central, l’économie s’appuie sur un ensemble de doctrines présentées comme une science exacte, à l’instar de l’histoire, de la psychiatrie ou de la psychanalyse.


            • joandavis 3 mars 13:43

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