• AgoraVox sur Twitter
  • RSS
  • Agoravox TV
  • Agoravox Mobile

Accueil du site > Actualités > Info locale > Deuxième partie. Note sur l’origine des croyances en relation à la (...)

Deuxième partie. Note sur l’origine des croyances en relation à la Bête du Gévaudan XII

  

             La métamorphose, un concept honni par la théologie

 

Introduction

 

Aux côtés de nombreux témoignages oraux liés aux traditions vernaculaires, les métamorphoses sont, au cours de l’histoire européenne, attachées à quatre légendes principales : l’histoire de l’âne d’or d’Apulée, la lycantropie, les compagnons de Diomède et l’histoire des enchantements de Circée. Thème prolifique tout au long du Moyen Âge, la métamorphose, qui puise dans l’histoire européenne son inspiration dans les mythes grecs, est présente dans la littérature apologétique et dans la littérature profane. Bien que très courante cette idée n’est visiblement pas du goût de l’Eglise car Saint-Augustin la réfute en la qualifiant de « perfide jeu des démons »L’avis donné par l’évêque d’Hippone va avoir des conséquences importantes car un nombre important de croyances païennes vont au Moyen Âge être considérées comme des phénomènes diaboliques et de ce fait devenir répréhensibles. Ainsi, si l’homme-loup passe du statut de lycanthrope à celui de loup-garou, créature cauchemardesque et diabolique qui aurait le pouvoir de se transformer à volonté, c’est que le discours religieux cherche à se débarrasser du paganisme et applique au monde une dichotomie du bien et du mal. En effet, et cela est tout à fait clair au vu des procès intentés aux dites « sorcières » et autres créatures métamorphes indésirables, il est malvenu d’attenter à la permanence et à l’unicité de l’œuvre de Dieu. Comme nous allons le voir au cours de ce chapitre, le caractère diabolique des croyances en rapport à la Bête du Gévaudan a une histoire. Cependant, si ce dernier semble trouver sa source dans la théologie, les croyances en tant que telles ont une réalité bien antérieure.  

 

                                 Saint-Augustin et la permanence de l’œuvre de Dieu

 

Entre le troisième et le quatrième siècle après Jésus-Christ, Saint-Augustin, docteur de l’Eglise latine rédige « la cité de Dieu ». Au chapitre XVIII de cet ouvrage monumental, ceci après une analyse des mythes grecs dont celui de la vénération du dieu « Lykaios », il déclare que la métamorphose relève de deux éléments distincts, «  l’irréalité » et le « diabolique ». Le démon serait donc à l’œuvre et induirait les hommes en erreur. Bien que redoutable, le malin n’a cependant pour Saint-Augustin pas le pouvoir de se soustraire à la volonté de Dieu. Il ne peut altérer son œuvre. La métamorphose reste donc de l’ordre de l’illusion ou de l’apparence. Tirées de la cité de Dieu, ces quelques lignes exposent sa conception : «  assurément les démons ne sont pas créateurs de nature, s’il est vrai qu’ils réalisent des prodiges semblables à ceux dont il est question ; ils modifient quant à l’apparence seulement les créatures du vrai Dieu pour qu’elles ne semblent être ce qu’elles ne sont pas ».  

 Afin de donner un fondement théorique à l’idée de l’illusion diabolique Saint-Augustin invente une notion nouvelle : « le phantasticum hominis ». Sorte de double fantastique qui apparaît au cours du rêve, il est la « représentation que le rêveur a de lui-même dans son rêve ». N’existant que par les sens, n’ayant ni réalité corporelle, ni d’attache avec le rêveur dont il émane, le « phantasticum hominis » est sujet aux manipulations démoniaques, et c’est alors l’image manipulée du « phantasticum hominis » qui est perçue par autrui, d’où l’illusion. Le sujet est donc, malgré lui, victime d’un véritable dédoublement. Bien qu’antérieure à l’idée que se faisaient les guerriers germaniques de l’âge de fer et aux pratiques chamaniques, nous pouvons ici remarquer que la conception augustinienne de la métamorphose est en deux points semblables. Il n’y a pas de métamorphose corporelle de l’homme en animal, et c’est bien dans un état second que l’homme se « dédouble »

 Ainsi, l’idée d’un changement de nature des choses, en d’autres termes une véritable métamorphose n’est pas admise. Cette idée, qui est centrale dans la pensée théologique médiévale, va contribuer à en former l’imaginaire. Dès le IXè siècle après Jésus-Christ, le Canon episcopi condamne les sorcières, le sabbat et l’idée des métamorphoses. Le concept est fustigé et mis au rang des illusions démoniaques, ceci conformément aux écrits augustiniens. 

 

                        Jean Bodin, un théoricien qui accepte la réalité de la métamorphose

 

C’est avec la « Démonomanie des sorciers », au XVIè siècle, que l’on assiste à un changement radical. En effet, l’auteur de cet ouvrage soutient que la métamorphose est bien réelle et conteste même la possibilité de l’existence des vrais loups. Dans cet extrait tiré de l’écrit cité ci-dessus, Jean Bodin l’affirme sans ambages, il y aurait bien une transformation de « corps à corps »  : « Mais la chose la plus difficile a croire, et qui est plus admirable, est le changement de la figure humaine en beste, et encore plus de corps en corps. Toutefois les procès faits aux Sorciers et les histoires Divines et humaines et de tous les peuples font la preuve très certaine »

 

Conséquence logique d’une telle affirmation, le nombre de procès intentés aux soi-disant loups-garous augmente, ceci principalement en Lorraine, dans le Dauphiné, en Bretagne et en Franche-Comté. L’issue du jugement est presque toujours l’exécution. Cette conception nouvelle, qu’il est bien souvent possible de retrouver dans la littérature médiévale, représente une nouveauté qui crée des dissensions entre les théologiens. En homme prudent, Jean Bodin, va donc modérer ses propos. Après avoir affirmé que la métamorphose est un phénomène bien réel, il tente d’adapter son discours. L’extrait ci-dessous illustre parfaitement cette mise au point. « Dieu non seulement a créé toute chose, (…) les esprits malins n’ont pas la puissance de changer la forme, attendu que ma forme essentielle de l’homme ne change point  »

 

Comme nous venons de le voir, l’œuvre de Dieu à un caractère sacré et il est difficile d’en altérer la nature. Cette affirmation, qui est valable tout au long de l’histoire de la chrétienté, place donc l’idée de la métamorphose en général et celle du loup-garou en particulier dans le domaine de la superstition. Activement combattue par l’Eglise, cette croyance ne sera cependant pas complètement éradiquée. Elle subsiste en Gévaudan jusqu'aux années 1980, et peut-être bien encore au jour d’aujourd'hui, dans les campagnes reculées et plus particulièrement dans les milieux pauvres et peu éduqués. Fort de l’exposé qui précède, je vais maintenant m’employer à faire le lien entre les traces écrites de superstitions trouvées dans les archives consacrées à l’histoire de la Bête du Gévaudan, les préceptes augustiniens exposés précédemment et les croyances anciennes. Comme nous allons nous en rendre compte, l’imaginaire du XVIIIè siècle est fortement coloré par des conceptions qui lui sont bien antérieures.

 

                          Les croyances attachées à la Bête du Gévaudan au XVIIIè siècle

 

L’ambition de la dernière partie de ce chapitre est de découvrir si les croyances du Tiers- Etat en Gévaudan sont originales. C’est à travers l’examen des croyances énoncées par les habitants que j’espère pouvoir établir si ces dernières sont le résultat d’un processus historique, ou si nous avons affaire à autre chose. Dans le but de clarifier mon propos, je vais procéder par étapes. En premier lieu, je m’intéresserai aux créatures anthropomorphiques après quoi je porterai mon attention sur les êtres zoomorphes. J’examinerai donc premièrement les témoignages liés aux sorcières, à l’homme-loup puis au diable. Enfin, je terminerai par une étude des hybrides.

 

A. Les créatures anthropomorphiques

Les créatures anthropomorphiques dont il est fait mention par les autochtones dans les archives écrites sont le/la sorcier(e), l’homme-loup et le diable. Ces entités présentent un caractère particulier car elles sont aussi, bien que toutes ne soient pas représentées dans les icônes, douées du pouvoir de métamorphose . 

 

1. La sorcière

Les témoignages attachés à l’existence des sorcières sont particulièrement intéressants car l’un est tiré des écrits de Francois Antoine, et l’autre d’une lettre anonyme. Si le premier écrit confirme la dichotomie des interprétations du fait du niveau social, le second peut être l’indice d’une certaine perméabilité des croyances entre les classes et montre la récurrence de la réaction des masses au contact d’un danger immédiat. Présent dans la majeure partie des témoignages issus des classes supérieures ou éduquées, le dédain attaché aux croyances du petit peuple est à mon sens le plus visible dans une lettre de Mr Antoine, porte-arquebuse du roi et noble de naissance. Dans un courrier adressé à Mr de Ballainvilliers et daté du 29 juillet 1765, il décrit les habitants en ces termes : « ces habitants poltrons comme des poules à marcher la nuit, même à si peu de distance des endroits où nous sommes, par la frayeur mortelle dont ils sont remplis de ladite bête, qu’ils croient la plupart être sorcière ». Le caractère de la bêtise est ici cumulé à celui de la couardise.

 

 Le détail de l’analyse des archives met aussi en évidence que l’opinion de la noblesse est parfois contredite, peut-être même de l’intérieur, mais ceci avec une infinie précaution. En effet, à la lecture d’une lettre anonyme adressée Mr de Ballainvilliers, on devine l’existence d’une réalité alternative dont les références sont bien antérieures au XVIIIè siècle. La correspondance en question relate les « morts d’hommes », les « pertes de bestiaux » les « gelées » et les « pertes de fruits », le tout agrémenté par la description de soit disant  « sorciers qui fourmillent dans le monde » . Bien que l’auteur s’exprime dans une langue qui n’a rien du patois local, il est clair que nous nous trouvons là dans le cadre d’une interprétation populaire et religieuse car on retrouve dans des retranscriptions des procès du Sabbat des détails similaires au témoignage qui figure dans la lettre anonyme citée ci-dessus. Par exemple, un extrait tiré des Errores gazatorium  nous apprend que les maléfices des sorciers peuvent « tuer hommes et animaux ou détruire les récoltes ». Aussi, le 30 juillet 1438, «  Aymonet Maugetaz », un individu d’une vingtaine d’années rapporte qu’après une réunion consacrée à la pratique de la sorcellerie, une « forte tempête (…)s’abattit sur les récoltes(…)  ».  Ces épisodes, qui semblent mettre en évidence que le sorcier pourrait être à l’origine d’intempéries destructrices, trouvent un écho dans la description de 1765.

 

C’est en poussant l’analyse de l’idée directrice qui sous-tend l’argumentation de l’auteur de la lettre anonyme que l’on peut aussi mettre en lumière un détail important : les catastrophes naturelles qui sont décrites comme étant le résultat de la sorcellerie y sont liées à la présence de la Bête du Gévaudan. Cette constatation est signifiante car elle montre le mécanisme de la désignation d’un bouc émissaire. Dans ce cas-là, la Bête est assimilée au sorcier et inversement. Il est donc clair que la figure de la Bête du Gévaudan se trouve au centre d’un processus d’assimilation. En effet, si l’on se réfère à deux études qui ont été faites sur la sorcellerie, on peut constater que l’assimilation d’individus, d’êtres étranges ou de groupes sociaux aux sorcier(e)s et autres cohortes diaboliques, est une idée récurrente au cours de l’histoire. Au contact d’un traumatisme ou d’un danger immédiat, les communautés majoritaires recherchent une victime expiatoire et tendent à marginaliser un groupe ou une entité. Le sorcier, qui selon la légende se rend au sabbat à tire-d’aile après s’être métamorphosé en animal, ou se meut sur le dos d’une bête pour tramer des plans diaboliques en réunion avec d’autres créatures infernales, représente un ennemi. Malvenue dans la société des hommes, son image s’est souvent propagée aux groupes minoritaires et exposés. Par exemple, en France, vers 1321, on accuse les lépreux d’empoisonner l’eau des fleuves, ceci en relation à la participation supposée au Sabbat. L’accusation inclut d’ailleurs immédiatement les Juifs qui eux sont soupçonnés d’avoir participé à ces crimes. Ainsi, des siècles après l’Inquisition et les bûchers, la Bête du Gévaudan qui n’est dans le témoignage anonyme et dans celui rapporté par le porte-arquebuse du roi que la victime d’une assimilation au (à la) sorcier(e) montre bien l’importance du fait religieux. Comme l’écrit Saint-Augustin, les sorcièr(e)s et leurs transformations ne peuvent relever que de deux éléments distincts, l’irréalité et le diabolique. La Bête, qui elle-même ferait partie d’une espèce honnie, le loup , dont « les yeux brillent comme des bougies » et qui « sont des œuvres du diable » n’est selon moi que la victime de la conjonction d’une idéologie dominante, celle de l’Eglise de Saint-Augustin et d’un imaginaire intégré, celui de la superstition. 

 

La création de l’objet de la croyance en la sorcière semble ici se rapprocher des théories de Meurger. En effet, l’échec des battues organisées en vue de l’éradication de la Bête a pu être à la base de la «  réactivation de croyances locales » et doter ces dernières d’une «  valeur interprétative ».

 

2. Le loup-garou

Abondemment relayée par la presse, la figure du loup-garou provoque, nous l’avons vu au cours de la première partie de cette étude, l’effroi dans les campagnes françaises du XVIIIè siècle. Cette créature revient plusieurs fois à la lecture des documents relatifs à notre histoire et le témoignage qui suit est, car il fait référence à deux acceptions différentes de l’homme-loup, à mon sens le plus propice à nous renseigner sur l’origine de cette croyance

 

2a. Un témoignage aux références multiples

 

Dans la retranscription de l’abbé Pourcher, il est écrit que, le 27 juin 1765, Pailleyre dit Bégou de Pontajou, un paysan local, aurait du pas de la porte de sa demeure été le témoin d’une scène épouvantable. En voici la teneur narrée par Pourcher : « lorsqu’il fut sorti à la porte de sa maison, il reconnut que c’était bien la lune qui éclairait (…) l’homme de la rivière s’apercevant qu’il était vu, d’un bond sortit de l’eau et fut changé en Bête »

 Ce témoignage est très intéressant car nous sommes là de façon très claire en présence de la description d’une métamorphose d’un homme en bête. Bien que la référence à l’homme-loup ne soit pas explicite, deux éléments tendent à confirmer cette hypothèse. En effet, nous pouvons déjà remarquer la présence de la lune lors de la métamorphose. Etabli pour la première fois par Gervais de Tilbury, un écrivain et un homme politique du Moyen Âge, le rapport entre les métamorphoses de l’homme en loup et la pleine lune est décrit dans Otia Imperialia dont le titre se traduit par : « Les Divertissements pour un empereur ». Dans cet ouvrage du XIIIè siècle, il est même précisé que des métamorphoses prennent place en Auvergne. Durant le XIIIè siècle, l’homme-loup, qui est connu sous le nom de « leu garoul », est considéré comme une créature démoniaque douée de la capacité de se transformer à volonté et son existence est acceptée par le plus grand nombre. Par exemple, Sigsimond, un prince attaché à la maison du Luxembourg qui vécut au XIIIè siècle, sans doute effrayé par l’idée d’une telle abomination, questionne à l’époque les théologiens. La réponse de ces érudits est sans appel : « on devrait croire à leur existence et il y aurait hérésie à ne pas y croire ».

 

Fort de ces observations, il est je pense possible de voir entre la retranscription du témoignage de Pailleyre dit Bégou de Pontajou et l’histoire des croyances exposée ci-dessus une relation assez claire. En effet, et cela tout comme au XIIIè siècle, la transformation d’un homme en une Bête dans le Gévaudan du XVIIIè siècle est mise en rapport avec la présence de la lune. De plus, si l’on s’attache à la lecture attentive de faits consignés dans la même retranscription on peut se rendre compte que Pailleyre dit Bégou de Pontajou eut une « frayeur (…) si grande qu’il faillit ne pas en revenir », ce qui pourrait vouloir dire que ce dernier ait été influencé par les peurs du Moyen Âge et donc par la figure du « leu garoul » Ensuite, il semble bien que la retranscription du témoignage de Pailleyre dit Bégou de Pontajou fasse écho à une réalité encore plus ancienne. En effet, vers 400 avant Jésus-Christ, Hérodote mentionne un rituel attaché à la transformation d’hommes en loup en Scythie, une province de la Grèce antique située au nord de la Mer Noire. Faisant référence au mythe grec de la lycanthropie, ce rituel nous ramène à l’Antiquité et à Lycaon, fils de Prônée et roi d’Arcadie. Ayant élevé un temple où des sacrifices humains étaient pratiqués en faveur de Zeus, Lycaon fut honoré de la visite de celui-ci. En guise de bienvenue, Lycaon l’invita à se mettre à table et lui servit de la chair humaine. La colère de Zeus fut terrible et le roi d’Arcadie fut changé en loup. Il devint par la même occasion le premier lycanthrope. La possibilité pour lui de recouvrer la forme humaine était, tout comme dans le rituel décrit par Hérodote, liée au franchissement d’une étendue d’eau. 

 

 Comme nous l’avons lu dans les lignes qui précédent, dans la mythologie grecque le lycanthrope doit accomplir un rite de passage pour passer d’une forme à une autre. Pour ce faire, il doit traverser un lac ou une rivière. Le fait que l’homme de la rivière décrit dans la retranscription du témoignage de Pailleyre dit Bégou de Pontajou soit changé en bête en quittant l’élément liquide semble indiquer que nous soyons en présence d’un changement d’état induit par une « eau des transformation ». Ainsi, cette retranscription est doublement interessante car elle fait selon moi référence à deux croyances éloignées de plusieurs millénaires. La première et cela du fait de la présence de la lune la lie à une acception de l’homme-loup qui nous vient du Moyen Âge, celle du « leu garoul ». La seconde la rattache du fait de la symbolique de l’eau au mythe du lycanthrope grec. Du point de vue de l’élaboration de l’objet de l’homme-loup à l’époque de la Bête du Gévaudan, il me semble clair que nous pouvons invoquer la présence de « cycles narratifs unifiés par la croyance   » antérieurs au témoignage de Pailleyre dit Bégou de Pontajou. Aussi, il ne faut pas oublier le rôle de la presse qui, en plus de multiplier l’impression d’icônes pour le moins fantaisistes, s’est focalisée sur la création d’une «  topographie » de la Bête du Gévaudan. En effet, le rappel continuel des itinéraires de l’animal et de ses ravages a très certainement participé à l’établissement de sa légende.

 

3. Le diable

Quiconque s’attelle à la lecture des archives et des documents consacrés à notre histoire peut remarquer que la Bête du Gévaudan est souvent associée à la figure du diable. De plus, l’étude des écrits consacrés à la Bête montre que l’animal partagerait un nombre important de traits de caractère avec celui-ci. Pour comprendre les origines de ces attributions, intéressons-nous maintenant aux bestiaires chrétiens et en particulier au «  Physiologus  » un bestiaire daté du IIè ou du IVè siècle. 

 

Au Moyen Âge, la caractérisation des bêtes de la création est binaire et les attributs physiques de ces dernières sont utilisés afin de développer un discours moral et mystique. Par exemple, si l’on se réfère au Physiologus, on peut remarquer que le renard est hypocrite car il simule la mort pour dévorer les oiseaux : «  le renard est très rusé. Quand il a faim et ne trouve rien à manger, il cherche un endroit où il y ait une terre rouge, et s'y étant roulé, il se couche sur le dos ; après quoi, retenant son souffle, il s'enfle ; les oiseaux, le croyant mort, descendent du ciel pour s'en repaître, mais il s'en saisit alors et les dévore ». Cette description est dans le même ouvrage suivie par un discours moralisateur qui assimile le renard au diable car sa technique de chasse est assimilée à la fourberie  : « Il en est de même du diable, tricheur dans toutes ses oeuvres. Quiconque mangera de sa chair mourra ; ses oeuvres sont l'adultère, la fornication, la luxure, le vol et autres choses semblables ».

 

Si tous les animaux présents dans le « Physiologus » sont décrits et classifiés, c’est la description du loup qui pour nous est la plus signifiante. En effet, le loup, y est dépeint comme une créature repoussante où se fondent  « les caractères de la hyène du singe et du renard » . Comme nous l’avons déjà noté au cours de ce travail, les symboliques du loup et de la hyène sont au Moyen Âge particulièrement chargées de sens et se rapportent très souvent au diable. Voyons maintenant la symbolique attachée au singe. Le singe est, si l’on en croit le bestiaire médiéval et les histoires qui circulent à l’époque, victime d’une réputation pour la moins scabreuse. Camaldule, un savant qui côtoyait la cour pontificale au XIè siècle, rapporte que des rapports sexuels auraient eu lieu entre l’épouse du comte de Ligurie et un singe apprivoisé. Le « physiologus », lui, l’assimile directement au Diable . Cette réputation sulfureuse lui vaut d’ailleurs d’être représenté enchaîné dans l’art roman car il est, dit-on, associé au péché ou muni d’un miroir ceci en relation à sa vanité. 

 

On pourrait croire qu’un document dont l’origine remonte au Haut Moyen Âge n’ait aucune influence plus d’un millénaire après sa création. L’analyse des sources nous montre que cette assertion semble être fausse. En effet, la hyène, le singe et le renard sont présents dans les archives et comparés à la Bête du Gévaudan. Si l’on considère les lettres, les témoignages, les articles, les poèmes et les rapports en tous genres, on dénombre respectivement, 90, 14 et 19 occurrences de ces animaux dans les archives. L’évocation d’animaux associés au loup, lui-même considéré par Pierre de Beauvais comme un être maléfique et peu recommendable est très intéressante car tous ces animaux nous ramènent à l’idée du mal et au discours moral et mystique du « Physiologus » ainsi qu’à d’autres histoires dont l’origine remonte au Moyen Âge. Comme nous allons le voir dans les lignes qui suivent, les « traits de caractères  » supposés du singe, du renard et de la hyène sont aussi visibles dans certaines des retranscriptions des méfaits de la Bête du Gévaudan. 

 

Le singe, dont les traits de caractère confinent entre autres à la luxure, trouve à travers les méfaits de la Bête du Gévaudan une possible illustration de sa nature perverse. En effet, les archives contiennent des commentaires qui impliquent une préférence de la bête pour le Beau sexe. Ces commentaires sont parfois assez explicites et font quelquefois directement référence au diable. Par exemple, dans deux extraits tirés respectivement du livre de l’abbé Pourcher et d’une lettre de Mr de la Barthe, on peut lire : « (…) Quand on vint pour ramasser les restes de cette malheureuse fille, on trouva que la couture du devant de sa robe avait été décousue, comme si une personne l’avait fait. » ou « il mange de fort belles filles, qu’à juger en diable, il gagnerait bien plus à tenter et à s’en servir pour tenter les hommes ».

 

Le renard, qui est dans le « physiologus » une bête rusée et fourbe voit lui aussi une illustration de sa nature supposée dans les archives. En effet, la Bête du Gévaudan utilise la ruse pour parvenir à ses fins . Elle se «  couche ventre à terre et rampe » et ne paraît alors « pas plus grande qu’un gros renard ». Du « mauvais goupil » du « physiologus » à la « mauvaise bête » du greffe de la Prévote Royale de Langeac, la comparaison est ici visible jusque dans la langue. 

 

La hyène, elle, est une bête très particulière. Dans le bestiaire médiéval, elle est vue comme un chasseur redoutable qui dévore hommes et animaux. Elle est aussi supposée roder aux abords des villages à la recherche d’une proie facile. Créature considérée comme imaginaire, elle est de ce fait comprise dans la catégorie des hybrides. Tous ces éléments en font une créature comparable à la nature supposée de la Bête du Gévaudan. En effet, la Bête est elle aussi décrite comme une sorte d’hybride. Tout comme la hyène, la Bête est un redoutable chasseur qui dévore les hommes ou les animaux, et qui rode près des maisons et des villages. 

 

Comme nous avons pu nous en rendre compte, le loup, qui par les animaux auxquels il est associé dans les bestiaires médiévaux devient l’expression personnifiée des péchés des hommes, trouve une illustration de sa nature supposée dans les méfaits de la Bête. Maligne, peut-être même tentée par le beau sexe, la Bête du Gévaudan est associée au diable car elle en devient l’incarnation naturelle. Enfin, son hybridation supposée en fait un être transgressif car elle sort de la norme augustinienne qui refuse l’idée d’un changement de la nature des choses et altère de ce fait l’œuvre de Dieu. La création de l’objet du diable est ici selon moi fondée sur le modèle traditionnel de l’imaginaire du loup en tant que tel. En effet, comme l’écrit Pierre de Beauvais au XIIIè siècle, le loup n’est pas une créature fréquentable, « ses yeux brillent comme des bougies  ; ce sont des œuvres du diable, qui sont belles et plaisantes pour les fols gens, et pour ceux qui sont aveugles de cœur ». Doté de tels antécédents l’assimilation du loup au diable paraît bien naturelle. 

 

B. Une créature zoomorphe, l’hybride

 

J’ai décidé de mettre le titre de cette partie au singulier car je me réfère ici à la pluralité des descriptions du caractère hybride d’une seule bête, la Bête du Gévaudan. En effet, tantôt tirant vers le cochon, vers le chat, le veau ou autre chose, notre animal est dans cette histoire l’expression d’une entité insaisissable et plurielle. Tiré d’une lettre de Paris reprise dans le « Courrier d’Avignon » le 23 novembre 1764, l’extrait ci-dessous illustre parfaitement cette idée : «  Un hôte de Langogne, qui l’a vu, et à qui la frayeur qu’il en eut a causé une grosse maladie, l’a dépeint long, bas, d’une couleur fauve, une raie noire sur le dos, la queue longue, les griffes fort grandes. Un curé, qui l’a chassé à la tête de ses paroissiens, et qui dit l’avoir vu 3 fois, l’a représenté long, gros comme un veau d’un an, de même couleur, la raie noire, et le museau comme celui d’un cochon. Divers paysans le figurent à peu près de même, avec cette seule différence qu’ils donnent à sa tête la ressemblance de celle d’un chat, qui n’en a certainement aucune avec celle d’un cochon ».

 

A l'époque des faits, l’idée de l’existence d’un hybride zoomorphe monstrueux  nous replace dans un contexte bien antérieur à celui du XVIIIè siècle et peut nous aider à comprendre la peur qu’éprouvaient les habitants. En effet, nous sommes là en présence d’une entité fantastique qui n’est pas perçue à travers ses « caractéristiques mais par sa dimension allégorique ou symbolique ». En liaison directe avec la pensée médiévale, cette interprétation ouvre l’imaginaire des habitants à un bestiaire où l’opposition entre le réel et les chimères n’est pas clairement établie. La lecture des événements est donc ouverte à toutes les conjectures. Aussi, dans une région très chrétienne dirigée par un janséniste, la Bête du Gévaudan pose un problème théologique ardu car, en plus des méfaits dont elle est la cause, elle pourrait incarner la négation du caractère permanent de l’œuvre de Dieu. En effet, si le caractère de l’hybridation est peu recommandable aux yeux de l’Eglise, la théologie l’accepte si et seulement si elle présente le caractère de l’immuabilité. Rejoignant ainsi la théorie augustinienne de la permanence de l’œuvre de Dieu, les hybrides nés hybrides ont dans la création une place définie. Le changement d’état transitoire est lui un vice absolument rédhibitoire car les véritables hybrides, eux, ne changent pas de forme. 

 

Au vu des témoignages qui circulent en Gévaudan, la Bête ne semble pas seulement se contenter d’être un hybride. La multiplicité des descriptions et des icônes qui circulent à son sujet en font aux yeux du monde une entité polymorphe douée du don de métamorphose. Perçue par les habitants illettrés à travers sa dimension allégorique ou symbolique la Bête est vue comme un être transgressif. Elle représente le mal en opposition à l’ordre divin. D’une façon générale, il est à mon sens possible de considérer que la figure de l’hybride zoomorphe telle qu’elle est décrite dans les lignes qui précèdent participe à un renforcement de l’inquiétude en Gévaudan. Sa dimension symbolique est en quelque sorte une « caisse de résonance » qui vient amplifier les peurs et qui contribue à « réactiver les croyances locales »

 

                                Conclusion de la troisième partie

 

Au cours de la troisième partie de cette étude, j’ai tenté de mener une analyse sectorielle des croyances attachées à la figure de la Bête du Gévaudan. Le travail effectué en rapport à la noblesse et aux populations éduquées montre que ces dernières n’ont pas de croyances particulières. De plus, il semble que ces couches sociales, qui appartiennent à des cadres sociaux distincts, veuillent se démarquer en dénigrant l’approche traditionnelle des autochtones. Il apparaît donc que les classes fortunées en cette moitié du XVIIIè siècle aient déjà tourné le dos aux valeurs du passé et qu’elles aient adopté un modèle fondé sur l’analyse et l’intérêt. En plein essor, la presse nous montre une autre réalité. Fonctionant en réseau, elle propose une narration particulière qui met en scène des créatures mythologiques en rapport aux croyances du petit peuple. Les images imprimées à l’époque  réintègrent la figure de la bête du Gévaudan dans un cadre traditionnel la reliant à l’imaginaire des bestiaires du Moyen Âge. Le récit alors proposé transforme un fait-divers en une histoire tout droit sortie des contes et par la même occasion favorise l’augmentation des tirages. Le Tiers-Etat, composé pour la majeure partie d’illettrés ayant des rapports avec les prêtres locaux, est lui victime du cadre sociétal dont il est issu. Ici, le dogme religieux participe au renforcement d’un référentiel mythologique et la presse, véhicule d’une incertitude interprétative avérée, propose un monde imaginaire où le merveilleux fait place à l’analyse. Aussi, le fait que les créatures évoquées par les autochtones soient toutes associées à la métamorphose et à une histoire qui précède le XVIIIè siècle, indique que l’origine des croyances qui sont révélées par les archives est antérieure à l’arrivée de la Bête. Enfin, comme il a été possible de le constater au cours de la lecture de la troisième partie de ce travail ainsi que dans celle qui lui précède, il semble bien que la création de l’objet des croyances en général suive un processus similaire et qu’il ne soit pas circonscrit aux époques.

 


Moyenne des avis sur cet article :  4/5   (5 votes)




Réagissez à l'article

3 réactions à cet article    


  • Gasty Gasty 30 décembre 2020 09:47

    Guérir avec des plantes est charlatanerie. Idem pour hydroxychloroquine.

    l’étude des écrits consacrés à la Bête montre que l’animal partagerait un nombre important de traits de caractère avec celui-ci (le diable). Aujourd’hui nous acceptons l’idée que l’homme soit un loup pour l’homme...Et pour certains, l’incarnation du diable. Ma foi ! je dirais pas que c’est faux. smiley

    Vraiment intéressante cette série, merci !

Ajouter une réaction

Pour réagir, identifiez-vous avec votre login / mot de passe, en haut à droite de cette page

Si vous n'avez pas de login / mot de passe, vous devez vous inscrire ici.


FAIRE UN DON

Auteur de l'article

Laurent Mourlat

Laurent Mourlat
Voir ses articles



Publicité




Palmarès



Publicité