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Après le choc des civilisations, le choc des mythes et des machines

Le monde contemporain a semble-t-il basculé depuis moins d’une décennie, entre 2012 et 2018. L’essai que je propose pour une édition tente d’expliquer comment les Etats deviennent des machines aux codes déterminés, comment une nouvelle division s’est dessinée, entre les actionneurs du système et les employés périphériques. Cet essai montre aussi l’avènement des sociétés machiniques ainsi que la place du mythopolitique mêlant le religieux, les récits historiques, les mythes et les idéologies.

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PRESENTATION DU LIVRE SUR LA LUTTE DES MYTHES

 

 

Histoire en marche

 

 Au cours de l’hiver 2019, en France, le mouvement des gilets jaunes a surpris tous les observateurs, comme il y a quelques temps l’élection de Trump, le Brexit, l’étrange coalition au pouvoir en Italie, en France les attentats de Charlie, du Bataclan, de Nice et bien d’autres événements. Qui ont engendré la crainte et la défiance, surtout dans les sociétés occidentales de surcroît gagnées par les peurs climatiques et autres dystopies en tous genres. Le monde semble imprévisible et même illisible. Si gouverner c’est prévoir, alors cette imprévisibilité altère nos capacités à gouverner au sens de se donner une direction, un sens. Les événements récents semblent défier le « bon sens » aux yeux de l’opinion. Un monde nouveau est-il sur le point de se dessiner ou bien est-il la suite attendue de ce qui était prévu il y a quelque vingt ans ?

 

 Le dernier grand renversement du monde s’est produit 1989 tel un tsunami géopolitique dont l’épicentre fut le mur de Berlin, édifice séparant alors les deux blocs, autant physiquement que symboliquement. En 1991, une seconde secousse mit fin à l’Union soviétique. Ce renversement suscita de nombreuses analyses parmi lesquelles deux eurent un retentissement dans le monde intellectuel et politique. En 1992, Francis Fukuyama publia un livre prévoyant à moyen terme l’avènement planétaire de la démocratie. Samuel Huntington, doté d’un œil aussi averti que celui d’un Raymond Aron a su patienter quelques années pour livrer un autre récit du futur en 1996. La thèse du choc des civilisations énonce l’avènement d’un monde multipolaire et multiculturel dirigé par des Etats phares tout en étant divisé en quelque huit civilisations. Bien que controversé, le livre offre de précieux détails et analyses sur les premières tendances se dessinant cinq ans après la fin de l’URSS et qui se sont confirmées en partie. En revanche, Fukuyama vient de reconnaître qu’il s’était égaré. Depuis le monde a suivi son cours, sidéré par les attentats du 11 septembre 2001 puis secoué par la crise financière de 2008 somme toute classique. En 2014 paraissait un livre signé Henry Kissinger, fort éclairant sans proposer une interprétation inédite sur ce monde qui depuis a accentué ses tendances. Nous ne savons pas si une nouvelle phase de l’Histoire mondiale se joue. En revanche, il est certain que les sociétés se transforment, donnant l’impression de laisser derrière elles un monde d’avant. Les anciens codes sont dépassés. Une nouvelle grille de lecture est nécessaire.

 

Mythologies

 

 Aucun temps pour souffler après la chute non anticipée de l’URSS. Les affaires ont vite repris leur cours, avec une recomposition géopolitique, un effacement de la Russie, une émergence des économies asiatiques, une guerre en Irak au motif westphalien (Un pays souverain envahi par un autre), la montée en puissance des réseaux numériques, puis sociaux, et des nouvelles grilles d’analyses. On ne parle plus uniquement de conflits mais de chocs, de clash, de collapse, d’effondrement et même de fins du monde. Après avoir décrit le storytelling (phénomène apparu en 1990 aux Etats-Unis) comme usage des récits, légendes et contes à des fins politiques, Christian Salmon vient de publier un livre au titre édifiant, L’ère du clash. Obama aurait gouverné à l’époque du storytelling alors que Trump aurait été élu en utilisant la « tactique » du clash, celle employée du reste à travers les réseaux sociaux par les gens énervés, les citoyens énergumènes, qui ont trouvé en la personne de Trump un président énergumène. Il ne s’agit plus de raconter des récits mais de provoquer afin d’attaquer les adversaires en misant sur la sidération. Trump a mené un Blitzkrieg républicain, une offensive sémantique et verbale laissant les démocrates face à leur étrange défaite.

 

 Sommes-nous néanmoins certains que l’ère des récits est révolue ? Ce n’est pas certain. Les sociétés ont toujours eu besoin de repères permettant de signifier d’où elles viennent, ce qu’elles sont et où elles vont. Les hommes ont toujours eu besoin de communiquer, se parler, se voir, se comprendre, s’interpréter et se représenter. Et même plus, représenter le cosmos, l’univers, la nature, les sociétés, le pouvoir et même Dieu, y compris s’il reste irreprésentable pour deux des trois monothéismes. De tous temps, les pouvoirs se sont légitimés par des dispositifs mythopolitiques ou mythoreligieux servant à dire au nom de qui ou de quoi le régime gouverne. Mais aussi d’où vient ce pouvoir et où il nous amène. La question du sens est indissociable du fonctionnement des sociétés, nations et civilisation. Les mythologies politiques sont employées pour garder le pouvoir, pour le prendre et finir par le perdre lorsque le réel frappe et que les électeurs ou les peuples ne croient plus au discours venu d’en-haut. C’est ce qui s’est passé pour nos présidents Sarkozy et Hollande. Ainsi qu’à maintes reprises sur la planète et depuis les siècles. Aux récits et autres idéologies politiques s’ajoutent les aspirations sociales inscrites dans des récits populaires ou culturels, véhiculés par la presse, les médias et maintenant les réseaux sociaux qui ont fini par laisser la place à des agressions entre identités si bien que les citoyens sont aussi devenus des énergumènes dont le président est Donald Trump aux Etats-Unis. Depuis la chute du mur, des recompositions identitaires et idéologiques se sont dessinées dans le monde ; il faut les analyser pour comprendre le cours de notre histoire contemporaine à l’ère de la globalisation intégrale.

 

 Mircea Eliade avait parfaitement compris le mythe qui jusqu’à l’âge de fer suivait les innovations techniques et les transformations sociétale, avec un ordre administratif et politique. Ce principe s’applique aux époques modernes. Les récits changent, le progressisme se dessine à la modernité. Aucune société ne peut exister comme communauté économique et politique rassemblée sans récits et représentations indiquant un sens qui s’il est partagé confère un ordre à la communauté et s’il n’est pas partagé et se divise, crée des tensions à l’intérieur de sociétés, comme on le constate dans toutes les nations du monde avec des variantes culturelles et des différences importantes. Le choc des mythes raconte comment les pouvoirs s’installent et les conflits se dessinent. Mais aussi comment les récits traversent les sociétés, en émergeant pour ensuite muter, se transformer, se recombiner, exercer une influence puissante et parfois disparaître. Enfin, la technologie du Net a créé une configuration sociotechnique sans précédent. Chaque individu a la possibilité de diffuser des images, des propos ou des récits. Quel contraste avec les époques précédente, lorsque pendant l’Antiquité les récits étaient inscrits avec des images ou des signes sur des pierres, des tablettes d’argile, des parchemins, puis à l’ère moderne avec des livres imprimés, des journaux, et enfin à l’ère quantique avec les médias diffusés par ère hertzienne puis numérique.

 

 

Machines sociales, économiques et politiques

 

 Les sociétés sont influencées par les mythes et autres idéologies fournissant du sens. Les pouvoirs politiques sont centrés sur les Etats et décentrés avec les administrations et bureaucraties. Sur cet ensemble viennent se greffer les activités économiques et techniques. Ce sont les plus appréciées aux yeux du pouvoir et des populations puisqu’elles fournissent des biens matériels, des services et des outils techniques de plus en plus performants. Sans analyser le fonctionnement de ces machines techniques et sociales, le cours du monde ne peut être compris. Une « réalité » dont le fonctionnement nous reste caché ne peut être maîtrisée et l’on est en droit de demander s’il y a un secret de la technique, à la manière de la marchandise sont le caractère fétiche était le secret selon Marx. Néanmoins, on ne suivra pas l’auteur du capital dans notre réflexion sur les choses matérielles et l’on se tournera vers Luhmann. La pensée systémique est incontournable pour comprendre les phénomènes sociaux reposant sur la matière et la technique. Une raison technique et économique est en œuvre, dans le monde des entreprises, des systèmes sociaux, des Etats modernes devenus Etat-nations puis Etats-machines. La question de la technique domine notre époque. Ellul avait parfaitement compris dès les années 40 que la question fondamentale n’était pas la division marxienne capital travail mais l’avènement des industries de masse et des Etats technocratiques. Depuis 1945, la technicisation du monde n’a fait que s’accroître. Avec la globalisation qui en résulte.

 

 L’ère où les nations se croyaient maîtres chez elles est révolue. La compréhension du monde doit être globale. Les sociétés occupent la planète conçue comme un champ dont le principe est calqué sur celui de la cosmologie relativiste. Si les masses de l’univers règlent la scène sur laquelle elles jouent, les hommes de l’ère technique façonnent le monde et ses territoires en fonction de la partie qu’ils veulent jouer. Et pour y parvenir, ils usent d’outils efficaces comme le droit, les normes, la bureaucratie, la technocratie et le système financier. Le monde n’a pas toujours été ainsi fait. Il évolue aussi en fonction des progrès techniques, des cultures, des sociétés. Les régimes politiques se transforment ou changent brusquement, notamment à l’occasion des grands conflits et des insurrections agitant les populations, bourgeoises, paysannes, ouvrières. Hegel a encore son utilité pour comprendre les tensions du monde, ainsi que Nietzsche pour éclairer les métamorphoses de la puissance. Enfin, Eliade nous aide à comprendre les mythes. Le schéma est complet. Il intègre le champ global, la puissance de l’Histoire et du Temps, avec des acteurs jouant sur trois « strates ontologiques ».

 

Raison économique et technique, la science, les machines, la finance.

Raison d’Etat, régime, administration, bureaucratie comme lien entre l’Etat et la société

Irraison et raison, du religieux au mythopolitique et au mythosocial. Les hommes pensent autant avec la raison que l’irraison qui produit des mythologies, utopies ou dystopie. Et ce, à partir de la technique, de la politique, sans oublier les croyances traditionnelles véhiculées par les clergés religieux.

 

 

 

Voir le monde et les ressorts de l’Histoire

 

 De quel point de vue parle-t-on ? Quels sont les angles de vue et les analyses ? Si la révolte des gilets jaunes ressemble à la Commune de Paris, endosser le costume de Marx ne suffit pas. La compréhension du monde impose une vue bien plus large guidée par quelques réflexions initiées par les grands penseurs des siècles passés. Le choc des mythes et des Etats-machines propose alors d’articuler les trois « strates ontologiques » précédemment explicitée tout en adoptant quelques principes généraux.

 


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5 réactions à cet article    


  • astus astus 6 juin 18:10

    Bonjour Bernard,

    Dans le film « Brazil » de Terry Gilliam de 1985 que l’on peut situer entre le procès de Kafka et le 1984 d’Orwel, cet ancien Monty Python clairvoyant et inspiré montre comment une société purement fonctionnelle, c’est à dire essentiellement technocratique, transforme les gens en machines aveugles pour créer un système de contrôle totalitaire des citoyens dans lequel les relations véritables, réduites à la portion congrue, n’existent plus qu’à l’état de rêves. Mais heureusement le pire n’est pas toujours sûr et l’on peut espérer que des mythes plus porteurs verront le jour ?

    A+


    • Bernard Dugué Bernard Dugué 7 juin 12:23

      @astus Bonjour Christian,
      en effet, le monde totalitaire du contrôle a été filmé et raconté par des esprits éclairés. La machine n’est plus seulement mécanique, elle est aussi une machine à calculer et incite les citoyens à devenir des calculateurs. D’ailleurs, en Chine, on calcule les bons et les mauvais points. Espérons un mythe utopique pour nous rassembler. La dystopie climatique ne rassemble pas, elle divise entre ceux qui ont peur et ceux qui n’ont pas peur de la fin du monde
      bon WE


    • alinea alinea 7 juin 12:44

      À vous lire m’est apparu évident que l’on essaie de vivre dans un monde qui n’est plus raconté, plus appuyé sur des mythes, qui se passe de sacré ; du passé « ils » ont fait table rase, ceux qui gardent une foi, ou une connaissance sont devenus des ringards, la mode est au airbnb et aux start up !

      Il y a plus de soixante ans, Jung disait déjà que la société se perdait à perdre le sacré !

      Ben voilà, on y est ; il n’y a plus que PIB, pouvoir d’achat en lice ; le reste existe encore, certes, mais, sans lettres de noblesse, est arrêté à l’entrée du champ !!


      • Bernard Dugué Bernard Dugué 7 juin 21:37

        @alinea Le problème étant que ceux qui ne veulent plus des récits du passé construisent des mythes d’un genre nouveau. Le mythe en marche des puissants et en face, les gens de peu qui hélas se complaisent dans une mythologie de médiocrité, entre paganisme, fétichisme et totémisme. La réflexion leur fait peur. 


      • julius 1ER 9 juin 10:10

        Depuis 1945, la technicisation du monde n’a fait que s’accroître. Avec la globalisation qui en résulte.

        @l’auteur, 

        je pense que c’est l’inverse !!! la globalisation c’est un mouvement entrepris depuis quelques milliers d’années et la technicisation est partie-prenante de ce mouvement, c’est l’amélioration des vecteurs « bateaux , avions , médias » qui rendent la mondialisation (globalisation) plus palpable et plus tangible !!!

        en fait ce que vous appelez avec pudeur « globalisation » c’est la poursuite de l’Impérialisme car finalement il n’y a que 2 moyens d’appréhender le monde, soit sous l’angle de la prédation, soit sous l’angle de la coopération et c’est un conflit permanent entre les 2 mais c’est à nouveau la prédation qui l’emporte !!!

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