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Béji Caïd Essebsi, le père de la démocratie tunisienne

« En ce jour de fête de la République tunisienne, le Président Béji Caïd Essebsi nous a quittés. Il n’y a pas de hasard, son destin était lié à celui de la Tunisie. (…) La France perd un ami et la République tunisienne un dirigeant courageux qui aura présidé son pays dans un moment essentiel de son histoire, où il aura résisté à tous les obscurantismes pour bâtir l’avenir, la démocratie et le progrès. » (Emmanuel Macron, le 25 juillet 2019).



Après la démission le 21 novembre 2017 de Robert Mugabe (né le 21 février 1924), il n’était cependant pas le chef d’État le plus vieux du monde parce qu’il y avait toujours la reine Élisabeth II de sept mois son aînée (et à la tête d’un État, il y a eu aussi le retour de Mahathir Mohamad, né le 10 juillet 1925, comme Premier Ministre de la Malaisie depuis le 10 mai 2018), mais il avait un dynamisme assez exceptionnel pour son âge. Le Président de la République tunisienne Béji Caïd Essebsi est mort à Tunis ce jeudi 25 juillet 2019 à l’âge de 92 ans et demi (il est né le 29 novembre 1926).

Il a été en quelques sortes une victime collatérale du double attentat islamiste qui a ensanglanté les rues de Tunis le 27 juin 2019, entraînant la mort d’un policier, puisque, à cette date, il a fait un malaise et fut hospitalisé dans un état considéré comme "très critique" (on parlait alors déjà de sa mort). Il a quitté l’hôpital le 1er juillet 2019 mais fut hospitalisé de nouveau le 24 juillet 2019, veille de son décès.

Béji Caïd Essebsi a représenté le symbole de la démocratie tunisienne qui démarrait. Après son indépendance et les "règnes" de Bourguiba et Ben Ali, la Tunisie fut le seul pays à majorité musulmane ayant participé au Printemps arabe (et même l’ayant initié) à être allé dans la voie de la démocratie sincère ("sincère" dans le sens où d’autres pays se considèrent démocratiques sous prétexte qu’ils ont organisé des élections mais souvent "peu sincères").

En ce sens, la Tunisie est une exception heureuse et cela explique en partie pourquoi les terroristes islamistes s’en prennent autant à lui et à son économie en visant particulièrement ses infrastructures touristiques.

Le 9 octobre 2015, le Prix Nobel de la Paix a été attribué à quatre associations tunisiennes (remis le 10 décembre 2015 à Oslo) qui ont œuvré pour faire la médiation politique entre 2011 et 2014 et faire émerger la transition démocratique en Tunisie. Ce Prix Nobel est la consécration de tout un peuple dans ses efforts pour se démocratiser.

Béji Caïd Essebsi a été élu Président de la République tunisienne le 21 décembre 2014 à l’issue de la première élection présidentielle au suffrage universel direct libre et sincère. Il a obtenu 39,5% des voix avec 62,9% de participation le 23 novembre 2014 dans un premier tour assez confus avec vingt-sept candidats et a remporté la majorité absolue avec 55,7% des voix pour 60,1% de participation au second tour le 21 décembre 2014.

Son principal concurrent fut le Président sortant, Moncef Marzouki (74 ans), élu le 12 décembre 2011 Président de la République tunisienne par l’Assemblée nationale constituante élue le 23 octobre 2011. Il a recueilli 33,4% des voix au premier tour et 44,3% des voix au second tour de l’élection présidentielle directe de 2014. Les autres candidats ont obtenu moins de 8% au premier tour.

Béji Caïd Essebsoi a pris ses fonctions le 31 décembre 2014 pour un mandat de cinq ans (à cause de son âge, il venait de renoncer à solliciter un second mandat). En raison de son décès, la prochaine élection présidentielle a été devancée du 17 novembre 2019 au 15 septembre 2019. Président de l’Assemblée des représentants du peuple depuis le 4 décembre 2014, Mohamed Ennaceur (85 ans) a été chargé d’assurer l’intérim présidentiel jusqu’à l’issue de cette élection présidentielle, conformément à la Constitution du 27 janvier 2014 (il est du même parti que le Président disparu).

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Béji Caïd Essebsi a marqué toute l’histoire de la Tunisie après son indépendance le 25 juillet 1957. Comme l’a fait remarquer le Président Emmanuel Macron, qui assistera à ses funérailles le samedi 27 juillet 2019, il est mort le jour même de l’indépendance. Au gouvernement depuis 1956, à partir de 1962, il fut directeur de la sûreté nationale, puis Ministre de l’Intérieur du 5 juillet 1965 au 8 septembre 1969, Ministre de la Défense du 7 novembre 1969 au 12 juin 1970, ambassadeur de Tunisie en France du 1er août 1970 au 14 décembre 1971, puis Ministre des Affaires étrangères du 15 avril 1981 au 15 septembre 1986, puis ambassadeur de Tunisie à Bonn, sous les mandats de Bourguiba.

Béji Caïd Essebsi fut ensuite Président de la Chambre des députés du 14 mars 1990 au 9 octobre 1991 et Premier Ministre à l’issue de la Révolution de 2011, du 26 février 2011 au 24 décembre 2011, chargé du processus électoral et constitutionnel, il a organisé l’élection de l’Assemblée nationale constituante. Dans l’opposition entre 2011 et 2014, Béji Caïd Essebsi a gagné les élections législatives du 26 octobre 2014 (son parti a obtenu 37,6% des voix avec une participation de 68,4%, apportant 86 sièges sur 217) et, dans la foulée, l’élection présidentielle du 21 décembre 2014.

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Pendant la campagne électorale, on a reproché à Béji Caïd Essebsi d’avoir servi Bourguiba et Ben Ali (il avait même été membre du parti présidentiel), mais les faits, c’est qu’il a mis en place la transition démocratique, la seule qui a réussi de toutes les révolutions arabes. S’il a gagné en 2014, c’est en partie à cause de la très mauvaise gestion du pays de la coalition élue en 2011, qui n’était pas préparée au pouvoir, certains ayant été même en prison pendant parfois quinze ans.

Parmi les sujets de préoccupation les plus graves auxquels a été confronté Béji Caïd Essebsi, il y a eu le terrorisme islamiste. Quatre mois après son élection, deux terroristes islamistes kamikazes de Daech ont tué à la kalachnikov 22 personnes (dont 21 touristes) le 18 mars 2015 au Musée du Bardo, près de Tunis.

Deux mois plus tard, Daech a commis le plus grave attentat en Tunis, le 26 juin 2015 dans la station balnéaire de Port El-Kantaoui, près de Sousse, qui a coûté la vie de 38 personnes, exclusivement des touristes étrangers (dont 30 Britanniques). Le scénario le plus cauchemardesque pour engendrer la terreur : devant l’hôtel Imperial Marhaba, le terroriste kamikaze, déguisé en touriste, est arrivé sur la plage et a tué à la kalachnikov et à la grenade.

Ainsi, le 30 juin 2015, répondant aux questions de Jean-Pierre Elkabbach sur Europe 1, Béji Caïd Essebsi a annoncé la création d’une police touristique et la fermeture de quatre-vingts mosquées considérées comme des mosquées à danger : « Je suis le chef de guerre contre le terrorisme. Comme dans toute guerre, nous pouvons perdre une bataille, mais on ne perdra pas la guerre. ».





Répondant le 2 décembre 2016 aux questions de Pierre Weil (interview diffusée le lendemain sur France Inter) à l’occasion de la sortie d’un livre d’entretiens avec Arlette Chabot ("La démocratie en terre d’islam", sorti le 17 novembre 2016 chez Plon), Béji Caïd Essebsi a reconnu que la situation économique et sociale a encore beaucoup de mal à progresser malgré la liberté et la démocratie.

Aux étrangers potentiels touristes inquiétés par les attentats, il a rappelé une évidence, qu’aucun pays du monde n’était épargné : « Je suis sûr que la Tunisie n’est pas moins sécurisée que la France. S’il y a eu des attentats en Tunisie, il y en a eu en France, et ils étaient plus mortels que chez nous. ».

En revanche, la jeunesse tunisienne est en effet un terreau sur lequel s‘est beaucoup nourri le terrorisme islamiste : « La Tunisie a une grande jeunesse, et la révolution a été l’œuvre de cette jeunesse-là. Des régions sous-développées, des régions où il y a de la pauvreté, des régions où il y a de la marginalisation. Mais cette jeunesse, beaucoup ont des diplômes supérieurs, nous avons 250 000 Tunisiens qui ont des diplômes supérieurs mais qui ne trouvent pas du travail. Donc, c’est un matériau tout à fait bien préparé pour ces choses-là [participer à la guerre civile en Syrie] alors qu’ils sont travaillés par des associations qui les attirent vers l’extérieur et qui paient leur passage à l’extérieur. ».

La démocratie, l’œuvre de toute une vie : « La démocratie ne s’impose pas, elle se pratique. Nous, nous avons initié ce processus, mais dans la pratique, il faut donner du temps au temps. Effectivement, nous avons quand même des sensibilités politiques qui n’étaient pas très chaudes pour la démocratie. Donc, nous devons continuer à pratiquer cette démocratie, à lui donner des chances et à amener le maximum de gens pour soutenir cette démarche. ».

Enfin, n’hésitant pas à déranger ceux qui, en France, sont "contre l’islam", Béji Caïd Essebsi a réfuté toute incompatibilité : « Pour moi, je le dis partout, l’islam n’est pas incompatible avec la démocratie. Nous l’avons prouvé chez nous. Nous avons initié un processus démocratique. Nous avons une Constitution pour un État civil qui n’a pas de références religieuses, mais pour un peuple à majorité musulmane. ».

La disparition de ce grand Président intellectuel et démocrate, très cultivé, connaissant très bien la France et admirant la construction européenne comme une union d’États souverains qui étaient anciennement belligérants, va créer un grand vide dans le paysage politique de la Tunisie. Son objectif était de lancer son pays sur les rails de la démocratie. Il pourra toujours dérailler un jour, mais sa mission a été remplie avec succès. Non seulement les Tunisiens, mais tous les citoyens du monde peuvent lui en être reconnaissants aujourd’hui.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (25 juillet 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Béji Caïd Essebsi.
Interview de Béji Caïd Essebsi diffusée sur France Inter le 3 décembre 2016 (à télécharger).
Daech.
Les révolutions arabes de 2011.
Ben Ali.
La fuite de Ben Ali.

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1 réactions à cet article    


  • Jonas 29 juillet 17:27

    A l’auteur , 

    Le plus dur , dans ces pays c’est d’enfanter des enfants démocrates. Car les pères sont appelés a disparaître quelque soit leur mérite. C’est l’héritage qui compte. 

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