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Accueil du site > Actualités > International > Et Li Peng, le boucher de Tiananmen, que devient-il ?

Et Li Peng, le boucher de Tiananmen, que devient-il ?

« L’art de gouverner n’a produit que des monstres. » (Saint-Just, 24 avril 1793).



À partir du 21 avril 1989, sur la place Tiananmen, à Pékin, un vent de liberté se leva chez les étudiants. De liberté et de révolte. C’était le printemps des peuples. Les Polonais allaient voter librement pour la première fois depuis la fin de la guerre. Les Allemands de l’Est allaient pouvoir l’été rejoindre l’Allemagne de l’Ouest en passant par la Hongrie et l’Autriche. Mikhaïl Gorbatchev, le leader de l’Union Soviétique et concepteur de la perestroïka et de la glasnost, était en train de faire une visite officielle à Pékin le 15 mai 1989 quand la température monta, quand la société chinoise bouillonna. Dans le sillage de Gorbatchev, de nombreux médias étrangers étaient venus à Pékin pour "couvrir" l’événement, ce qui était une aubaine pour les manifestants aspirant aux libertés politiques et ayant besoin de soutiens internationaux.

Aux commandes de la Chine communiste, il y avait l’historique Deng Xiaoping (1904-1997). Sans titre vraiment officiel sauf celui d’être le chef reconnu et incontesté de l’Armée populaire de libération, le poste essentiel pour commander, Président de la Commission militaire centrale, du 28 juin 1981 au 19 mars 1990 (avec quelques différences dans les dates entre le poste au sein du parti et le poste au sein de l’État).

Il y avait aussi deux autres responsables politiques de premier plan : le secrétaire général du Parti communiste chinois (PCC), Zhao Ziyang (1919-2005), considéré comme un "réformateur", qui venait d’être nommé à la tête du PCC le 16 janvier 1987, il avait été auparavant Premier Ministre du 10 septembre 1980 au 24 novembre 1987, et son successeur à la tête du gouvernement chinois, le Premier Ministre Li Peng.

Fils adoptif et protégé de l’ancien Premier Ministre Zhou Enlai (1898-1976) et ingénieur en hydroélectricité, Li Peng fut un apparatchik du parti communiste chinois, il fut nommé ministre en 1981 et Vice-Premier Ministre le 6 juin 1983. Il assura l’intérim du poste de Premier Ministre du 24 novembre 1987 au 25 mars 1988 avant d’être confirmé dans ce poste. Il entra au comité central du bureau politique du parti communiste chinois en 1987 sur la recommandation de son mentor, l’un des dirigeants historiques du PCC, Chen Yun (1905-1995), qui fut Vice-Premier Ministre de 1954 à 1965 et surtout, secrétaire du comité central pour l’inspection disciplinaire du parti du 22 décembre 1987 au 2 novembre 1987, puis président de la commission consultative centrale du PCC jusqu’au 12 octobre 1992 (poste supprimé, auquel il avait succédé à Deng Xiaoping).

Li Peng était considéré comme un "conservateur", partisan de l’ordre et de la stabilité du système communiste, et, au contraire de Zhao Ziyang, il ne pouvait imaginer entamer une partie du pouvoir du parti communiste chinois au profit d’une certaine ouverture politique, comme cela était en train de se passer en URSS et en Europe centrale et orientale.

Li Peng est toujours vivant et fête ce samedi 20 octobre 2018 son 90e anniversaire. Il avait lui-même assisté au 90e anniversaire du parti communiste chinois au grand hall du peuple à Pékin le 1er juillet 2011. En Chine et en dehors de la Chine, Li Peng est très impopulaire en raison de sa responsabilité personnelle dans le massacre de la place Tiananmen.

Le mouvement étudiant commença avec l’enterrement d’un dirigeant chinois qui fut un "réformateur", Hu Yaobang (1915-1989), secrétaire général du PCC de septembre 1980 à janvier 1987 (proche de Deng Xiaoping) et limogé pour avoir vu avec trop de sympathie les manifestations favorables à la démocratie en 1986-1987. Sa popularité fut telle que les dirigeants communistes ont dû organiser des funérailles nationales en son honneur le 22 avril 1989. Sa mort a renforcé la détermination des manifestants à réclamer des réformes politiques. Zhao Ziyang n’y était pas défavorable, d’ailleurs. À partir du 21 avril 1989, la place Tiananmen fut occupée par les étudiants.

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Après un mois d’enlisement et de non dialogue, Li Peng et Zhao Ziyang sont venus rencontrer les étudiants le 19 mai 1989, certains ayant entamé depuis sept jours une grève de la faim. Zhao Ziyang a fait un discours d’apaisement : « Vous parlez de nous, vous nous critiquez, c’est légitime. (…) Vous êtes encore jeunes, avez de nombreux jours devant vous, vous devez vivre en bonne santé, pour pouvoir voir le jour où la Chine aura réalisé ses quatre modernisations. Vous n’êtes pas comme nous, qui sommes déjà vieux, et pour qui cela n’a plus d’importance. (…) Si vous cessez la grève de la faim, le gouvernement n’en profitera pas pour mettre fin au dialogue, certainement pas ! Les questions que vous avez posées, nous continuerons à les discuter. Les choses avancent lentement, mais reconnaissez que nous sommes en train de progresser sur certaines questions. ». Ce ton pacifique fut encourageant. Des appels à la fin des manifestations se sont multipliés.

Ce 19 mai 1989 fut décisif au sein de la direction chinoise. Il y avait deux camps. Les "conservateurs", menés par Li Peng, et soutenus par certains "dinosaures" comme le général Yang Shangkun (1907-1998), le Président de la République depuis le 8 avril 1988, voulaient absolument faire évacuer la place Tiananmen occupée par les étudiants depuis un mois et rétablir l’ordre. Pour eux, plus ils attendaient, plus le mouvement de contestation prendrait de l’ampleur. Les "réformateurs, menés par Zhao Ziyang, étaient sensibles à certains arguments des manifestants et voulaient une solution négociée et pacifique pour faire évacuer la place.

Au "milieu", hésitant ou à la manœuvre (il n’a jamais laissé de confidence sur son rôle réel, voir plus bas), Deng Xiaoping, père des réformes économiques et même, d’un début d’ouverture politique après la mort de Mao, celui qui avait encore une influence déterminante, se serait laissé convaincre par les "conservateurs" : plus la situation d’anarchie durait, plus ses réformes économiques seraient mises en danger. Il fallait donc arrêter rapidement le mouvement, d’une manière ou d’une autre.

Le 20 mai 1989, la loi martiale fut proclamée. C’était donc bien Deng Xiaoping qui décida, lui le responsable des forces armées. Li Peng avait gagné son bras de fer contre Zhao Ziyang. Plusieurs généraux s’y opposèrent mais cela n’a pas suffi. Le 4 juin 1989, l’armée chinoise évacua la place Tiananmen et d’autres centres-villes dans le pays, écrasant la révolte des contestataires dans le sang. Le nombre de morts n’est pas connu, de plusieurs centaines (reconnues par les autorités chinoises) à plus d’une dizaine de milliers selon l’Union Soviétique et les États-Unis.

La normalisation a triomphé dans le sang. Deng Xiaoping entreprit d’installer Jiang Zemin (92 ans) dans le rôle du dauphin : le 24 juin 1989, Zhao Ziyang fut limogé et remplacé par Jiang Zemin au poste de secrétaire général du parti communiste chinois. Le 9 novembre 1989 (le jour de la chute du mur de Berlin !), Jiang Zemin succéda à Deng Xiaoping comme Président de la Commission militaire centrale. Regroupant dans ses seules mains tous les pouvoirs, Jiang Zemin est devenu aussi, sur recommandation de Deng Xiaoping, le 27 mars 1993, Président de la République, en limogeant Yang Shangkun, âgé alors de 85 ans.

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Jiang Zemin resta au pouvoir pendant une quinzaine d’années et poursuivit le développement économique de la Chine avec une croissance à deux chiffres. Li Peng resta Premier Ministre encore longtemps, pour deux mandats de cinq ans, jusqu’au 17 mars 1998. Il fut le numéro deux du parti communiste chinois derrière Jiang Zemin. Dès le début de son action, il réalisa une reprise en main de l’économie par l’État pour juguler l’inflation et réduire les contestations. Il voulait revenir à la planification étatique et réduire la croissance économique pour éviter une surchauffe et maintenir la stabilité, mais Deng Xiaoping s’opposa à tout retour en arrière économique.

Li Peng quitta le poste de Premier Ministre parce qu’il y avait une limite constitutionnelle à deux mandats. Zhu Rongji (qui a eu 90 ans le 1er octobre 2018) lui succéda pour deux autres mandats. Jusqu’à l’actuel dirigeant chinois, le système fut dirigé chaque fois un leader qui cumulait la tête du parti et la tête de l’État pendant dix ans (deux mandats), après Jiang Zemin, Hu Jintao et maintenant Xi Jinping qui a supprimé la limitation à cinq ans.

Pour continuer à l’honorer, le régime hissa Li Peng à la tête de l’Assemblée Nationale Populaire comme Président du Comité permanent de l’assemblée, du 15 mars 1998 au 15 mars 2003 (pour un seul mandat, celui du 15e congrès du parti communiste chinois). Il resta numéro deux du comité central du bureau politique du parti communiste chinois du 2 novembre 1987 au 15 novembre 2002, date à partir de laquelle il a pris sa retraite en même temps que l’arrivée au pouvoir de Hu Jintao.

Li Peng garda encore une influence politique jusqu’en 2007, grâce à la présence d’un de ses proches, Luo Gan (83 ans), secrétaire de la commission des affaires politiques et juridiques du parti de mars 1998 à octobre 2007, au sein du comité central du bureau politique du 15 novembre 2002 au 22 octobre 2007, date à laquelle a fait son entrée dans cette instance dirigeante …l’actuel Président Xi Jinping. Luo Gan intensifia la répression contre les mouvements protestataires et augmenta le nombre des exécutions politiques.

Pendant ses fonctions de Premier Ministre, Li Peng a su profiter personnellement de son pouvoir. Sa famille contrôle ainsi l’un des cinq plus grands producteurs d’électricité de Chine. Sa fille Li Xiaolin, citée dans le scandale des Panama Papers en 2016, est la présidente de la China Power International Development. Son fils Li Xiaopeng est gouverneur d’une province chinoise depuis décembre 2012.

Surnommé le "boucher de Pékin", aussi, dans un autre registre, plus humoristique, nanogénaire et français, "Jean-Marie Li Peng" (!), Li Peng reste très contesté pour son rôle non seulement dans les massacres de Tiananmen mais aussi au Tibet à la fin des années 1980 et début des années 1990, sans compter les soupçons de corruption.

Li Peng a publié ses Mémoires le 22 juin 2010 à Hong Kong (en chinois) pour réduire son implication dans le processus décisionnel ayant conduit à la loi martiale en mai 1989 et pour renforcer la responsabilité de Deng Xiaoping qui aurait été prêt à "faire couler un peu de sang" pour rétablir l’ordre même s’il voulait "limiter les dégâts". Deng Xiaoping aurait dit : « Si l’imposition de la loi martiale est une erreur, j’en assume le premier la responsabilité. ». Version que trouverait vraisemblable Bao Tong (85 ans), l’ancien bras droit de Zhao Ziyang lorsqu’il était Premier Ministre, et père de l’éditeur.

En fait, le directeur de la maison d’édition qui a publié l’ouvrage, Bao Pu (le fils de Bao Tong, donc), n’est pas totalement sûr que les confidences de Li Peng fussent authentifiées : Li Peng avait bien rédigé ses mémoires en 2004 mais les dirigeants chinois refusèrent leur publication, considérant que ce n’était pas opportun. Se faire censurer par ses propres collègues communistes ! Le témoignage publié pourrait donc être incertain.

Quant à la dernière apparition publique de Li Peng, elle a eu lieu lors du dernier congrès du PCC (le 19e congrès), le 18 octobre 2017, il y a tout juste un an. Au moment du second sacre de Xi Jinping.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (19 octobre 2018)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Li Peng.
La maoïsation de Xi Jinping.
Zhou Enlai.
La diplomatie du panda.
Xi Jinping et la mondialisation.
La Chine à Davos.
Deng Xiaoping.
Wang Guangmei.
Mao Tsé-Toung.
Tiananmen.
Hu Yaobang.
Le 14e dalaï-lama.
Chine, de l'émergence à l'émargement.
Bilan du décennat de Hu Jintao (2002-2012).
Xi Jinping, Président de la République populaire de Chine.
Xi Jinping, chef du parti.
La Chine me fascine.
La Chine et le Tibet.
Les J.O. de Pékin.
Qui dirige la Chine populaire ?
La justice chinoise.

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5 réactions à cet article    


  • troletbuse troletbuse 19 octobre 16:33

    Ben, il a fermé boutique à cause des végans


    • Emohtaryp Emohtaryp 19 octobre 20:51

      Il s’est réincarné dans le boucher de Ryad, le ben à ordure Saleman, celui à qui on vend pour des milliards d’euros d’armes hi tech pour qu’il puisse génocider tranquillement le Yemen ( entre autres....) ou financer Daech avec le mossad et la cia....

      • Paul Leleu 19 octobre 21:00

        @Emohtaryp


        rien à voir entre les deux... politiquement du moins... d’ailleurs, les saoudiens sont soutenus pas nos capitalistes... alors que les dirigeants chinois sont haïs par nos capialistes... 

        Li Peng, il a juste renvoyé à la maison les Cohn-Bendit chinois... faudrait voir ça aussi... les chinois ils veulent pas confier leur pays à des cohn-bendit... voilà leur crime... 

      • Paul Leleu 19 octobre 20:57

        je comprends pas comment vous n’avez pas pris un peu de recul sur cette période... vous êtes encore à fond dans la propagande atlantiste... les soviétiques se sont mordus les doigts de basculer dans la prétendue « liberté »... Regardez un peu l’état de la démocratie 25 ans après dans ces pays... 56% des ex-soviétiques regrettent l’URSS... 


        Les dirigeants chinois n’ont pas voulu offrir leur pays au viol américain... voilà leur « crime »... si ils avaient écouté ces étudiants, la Chine serait devenu une maison close semblable à l’Ukraine... vous devrier voyager... 

        Par contre, je lisais l’autre jour un article intéressant sur le Mexique. En 1968, sur la place des trois-culture, la police a massacré des centaines d’étudiants à la mitraillette... mais on ne parle par beaucoup de ça dans votre propagande... Vous en pensez quoi ? 

        Je ne vous demande pas de vous enchanter pour les régimes chinois ou soviétique... je vous propose juste d’avoir un point de vue un peu plus documenté, et surtout plus équilibré... la vie des peuples est quelque chose qui n’est pas manichéen... 

        • Kory 21 octobre 11:28
          Apparemment vous n’avez pas lu ces mémoires dont vous parlez. Que Deng Xiaoping était le seul homme nanti du pouvoir suprême de faire tirer les troupes est une vérité élémentaire que tout Chinois sait depuis toujours, même en juin 1989. Cette histoire de « boucher de Tiananmen » n’avait que deux fonctions :
          - de la part des partisans de Zhao Ziyangn avant le 4 juin, concentrer le tir sur Li Peng et forcer son limogeage par Deng Xiaoping, car le but est d’éviter de s’attaquer directement à Deng, mais en le forçant à laisser tomber Li Peng, c’est arracher une victoire importante et irrémédiable aux « Huits Anciens » du Parti et instaurer le « Nouvel autoritarisme » de Zhao Ziyang comme le prônait ses partisans depuis 1988.
          - de la part des imbéciles qui refusent de voir que l’« Empereur » est responsable de ses actes mais qui ânonnent que c’est la faute d’un méchant Mandarin qui a pernicieusement influencé l’Empereur, une ânerie qui traîne depuis des siècles tout au long de l’histoire des dynasties en Chine, expression de la soumission au Fils du Ciel.
          Quant à la corruption, faut-il vous rappeler que le mouvement de mai 89 était aussi dirigé contre la corruption dont le symbole le plus connu de la population à l’époque était le fils aîné (et le fils cadet) de Zhao Ziyang : Zhao Dajun (et Zhao Erjun) ?
          Votre diabolisation obsessionnelle de Li Peng, qui n’est évidemment pas partagée par la majorité des Chinois qui ne le considère pas comme le premier responsable du massacre et qui le range plutôt parmi les meilleurs premiers ministres qu’ils ont eu dans les années 90, bien plus que le libéral Zhu Rongji qui jeta des dizaines de millions de Chinois au chômage et qui faillit plonger le pays dans le trou noir de la crise asiatique de 97 avec ses « ajustements macroéconomiques » pour attirer les louanges de la Banque Mondiale et du FMI.

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