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Et si le Hirak était un roman : esquisse d’une analyse actantielle

En Algérie d’aujourd’hui, le soulèvement citoyen en cours fait office de catharsis collective dans la mesure où il offre la possibilité de venir à bout du trauma engendré par tant d’années d’arbitraire. Le caractère serein et enjoué de ce mouvement procède d’une solide volonté de rompre définitivement avec un imaginaire de violence qui a longtemps hanté les esprits et inhibé les consciences. Grâce à l’implication positive et constructive de toute la société civile, une nouvelle page de l’histoire nationale est désormais en train de s’écrire sur fond de convivialité et de tolérance.

Cela fait maintenant près de deux mois que l’on assiste à un regain d’intérêt sans précédent pour l’action politique, l’enjeu étant de recouvrer une citoyenneté systématiquement malmenée par le régime en place. La réappropriation de l’espace public par toutes les formes d’expression pacifique constitue le moteur de ce Hirak qui ne cesse d’impressionner le monde entier tant par son originalité que par sa vitalité.

Dans l’état actuel des choses, il est tout à fait possible de proposer une analyse actancielle [1] de la situation politique du pays. Cet exercice se veut particulièrement intéressant dès lors qu’il permet de bien cerner les tenants et les aboutissants d’une conjoncture inédite pour l’Algérie, où la rue est devenue le réceptacle de toutes les belles énergies déployées au service d’une cause largement reconnue pour son caractère juste.

Depuis son déclenchement, le Hirak semble suivre une trajectoire stable malgré les nombreuses tentatives de détournement et de torpillage dont il a fait l’objet. A ce sujet, il convient de souligner que la détermination et la vigilance des citoyens impliqués en son sein lui ont permis de rester insensible à la conspiration des uns et à la provocation des autres. En effet, il y a dans ce soulèvement populaire toute une histoire à retenir. C’est de cela qu’il sera question dans les lignes qui suivent.

La modélisation actancielle du Hirak fait apparaitre six actants liés les uns aux autres par des relations facilement identifiables, notamment à travers les slogans employés durant les manifestations. Dans ce cadre, il importe d’insister sur la dimension esthétique et performative du langage mobilisé, grâce auquel ce mouvement a pris tout son sens.

Au seuil de cette analyse, il convient de relever que le déroulement des événements implique en premier lieu un destinateur et un destinataire qui se superposent au point de se confondre. Il suffit d’observer le slogan « par le peuple et pour le peuple » pour se rendre compte que le destinateur joue en même temps le rôle de destinataire dans cette dynamique qui évolue au rythme d’une contestation inébranlable. Ce slogan résume à lui seul le projet politique du Hirak, lequel projet consiste à redonner au peuple la place qu’il mérite.

Dans ce mouvement, la mobilisation et la reconquête du terrain sont assurées par un sujet collectif correspondant à l’ensemble des manifestants décidés à faire entendre leur voix par tous les moyens de lutte pacifique. Le slogan « un seul héros, le peuple » réactive, à juste titre, l’image vertueuse d’un actant animé par le désir de retrouver un objet d’une valeur inestimable, à savoir l’Algérie. C’est essentiellement le slogan « djazaïr houra dimoqratiya (Algérie libre et démocratique) » qui donne à voir la nature souhaitée de l’objet en question.

Entre le sujet et l’objet, il existe des adjuvants et des opposants censés influencer le cours des choses. Alors que les uns sont favorables au changement réclamé, les autres y sont complètement réfractaires. Le camp des adjuvants comporte, entre autres, les cyberactivistes, les défenseurs des droits humains, l’opposition classique et dans une certaine mesure l’institution militaire [2]. Cela transparait à travers le slogan « khawa khawa (frères frères) » qui vise à transcender les divergences et à renforcer les liens de solidarité entre les différents partenaires.

Quant aux opposants, ce sont tous ceux qui par leurs actions ou leurs intentions nuisent à la nation tout entière. Il s’agit de tous les personnages actifs ou passifs qui gravitent autour du clan présidentiel. Dans ce décor, il faut préciser que Bouteflika n’était durant ses 20 ans de règne que l’arbre qui cachait la forêt, étant donné que son régime recelait tous les agents de la corruption morale et matérielle. Le mot d’ordre « dégage », proféré en direction d’une certaine presse propagandiste, des hommes d’affaires prédateurs des richesses nationales, des puissances étrangères suspectées de velléités d’ingérence et des opportunistes issus des sphères du pouvoir, révèle l’étendue de la contestation populaire. Les paroles des manifestants sont ainsi chargées d’items accablants, à l’instar de « ‘issaba (mafia) », « ouled fransa (enfants de la France) » et « la casa del Mouradia », lesquels convergent vers un univers de sens négativement conçu et perçu. 

A la lumière de ce qui précède, il s’avère que le Hirak dispose désormais de tous les éléments nécessaires à la refondation de l’Algérie sur des principes solides et pérennes. Le potentiel humain qui l’accompagne au quotidien sera toujours là pour rendre le rêve possible. Un dénouement heureux se profile déjà à l’horizon.

Mokhtar Boughanem

 

Notes

[1] L’analyse actancielle proposée ici est inspirée du modèle théorique de Greimas.

[2] Malgré les interprétations divergentes qui peuvent en être faites, les discours du chef de l’Etat-major de l’Armée prononcés le 26 mars, le 02 avril et le 16 avril 2019 s’inscrivent, du moins en surface, dans la polyphonie du Hirak


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2 réactions à cet article    


  • Christian Labrune Christian Labrune 23 avril 23:39

    A la lumière de ce qui précède, il s’avère que le Hirak dispose désormais de tous les éléments nécessaires à la refondation de l’Algérie sur des principes solides et pérennes. Le potentiel humain qui l’accompagne au quotidien sera toujours là pour rendre le rêve possible.

    ==================================

    à l’auteur

    Le performatif, c’est très bien, très beau sur le papier, mais ça relève un peu, quand même, de la pensée magique, et je ne suis pas vraiment sûr que ce soit le plus sûr moyen d’arriver à changer l’état des choses.

    « Rendre le rêve possible », dites-vous. Qui ne le souhaiterait ? Mais Baudelaire qui était forcément un rêveur puisqu’il était poète, n’a-t-il pas été bien forcé de reconnaître que « l’action n’est pas la soeur du rêve ».

    Cela dit, ne vous inquiétez pas trop : je suis un vieux pessimiste. Si les choses finissaient pas s’arranger comme vous le souhaitez, je ne serais assurément pas fâché d’avoir eu tort d’être ainsi fait.


    • Mokhtar Boughanem Mokhtar Boughanem 24 avril 08:03

      @Christian Labrune

      Vu que je suis au coeur des événements, il m’est très difficile de garder une certaine distance par rapport à ce qui se passe. L’une des vertus immédiates de ce mouvement citoyen est peut-être d’avoir réussi à faire renaître l’espoir dans les esprits, longtemps paralysés par la peur d’agir.

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