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Faina Savenkova – « Je ne me souviens pas de ma vie avant la guerre »

Faina Savenkova est une jeune auteure vivant en RPL (République Populaire de Lougansk), dont nous avons publié deux traductions de ses essais sur les enfants et la guerre : « De la victoire du rire des enfants sur la guerre » et «  Le silence des adultes ». Devant tant de talent à un si jeune âge, j’ai décidé de faire son interview, dont voici la traduction en français.

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Photo : Lydia Oprenko

Bonjour, Faina, peux-tu te présenter, dire quel âge tu as, où tu vis et ce que tu fais en dehors de l’école ?

Bonjour. Je m’appelle Faina Savenkova. Je vais avoir 12 ans et je rentre en sixième année à l’école de physique et de mathématiques de Lougansk, en République Populaire de Lougansk. Je fais de la littérature et du sport depuis deux ans, ou plus précisément du taekwondo.

Certains de tes essais sur les enfants et la guerre ont déjà été traduits en plusieurs langues, dont le français. Mais ce ne sont pas tes seuls textes, tu écris aussi des pièces de théâtre et des contes de fées. Certaines personnes en Occident s’étonnent qu’une si jeune fille puisse déjà écrire de si beaux textes. Quand as-tu commencé à écrire, quels ont été tes premiers textes et quelles étaient tes motivations pour commencer à écrire ? Tes parents écrivent-ils eux-aussi ?

Merci, mais je ne dirais pas que je suis [un écrivain – note de la traductrice], mais plutôt que j’apprends encore. C’est pourquoi j’écris tant de choses différentes. Je veux savoir ce qui est le plus proche de moi et ce qui me plaît le plus. De manière générale, tout a commencé de manière assez banale quand j’ai appris que mon écrivain pour enfants préféré, Andreï Oussatchev, venait à Lougansk. La Bibliothèque des enfants a annoncé un concours de création, dont le gagnant serait désigné personnellement par Andreï Alexeïevitch. Je voulais vraiment le rencontrer, alors j’ai écrit une nouvelle. Il était décidé que les concurrents seraient, de toute façon, invités à une rencontre. Il se trouve que dans l’une des nominations, j’ai gagné et mon rêve de rencontrer mon écrivain préféré s’est réalisé. Bien qu’il semble maintenant que l’histoire était très « maladroite » et assez simple. Mais j’ai décidé de continuer à écrire parce que ça devenait intéressant d’inventer de nouveaux mondes, de nouveaux personnages, pour essayer de comprendre qui ils sont et quelle est leur histoire.

Mes parents n’écrivent pas eux-mêmes, mais ils me soutiennent toujours.

Est-ce que tu lis beaucoup, et si oui, quels livres ? As-tu une bibliothèque privée à la maison ?

Oui, j’essaie de lire beaucoup. Aujourd’hui, il s’agit surtout de livres pour enfants et adolescents, d’auteurs russes et étrangers. Parmi mes auteurs préférés figurent Kir Boulitchev, Tatiana Levanova, Roald Dahl. Maintenant, je lis des livres pour enfants de Sergueï Loukianenko et de Sergueï Volkov. Malgré le fait qu’il y ait une petite bibliothèque à la maison, je me rends souvent à la bibliothèque pour enfants. On y trouve des publications intéressantes. Par exemple, j’ai beaucoup aimé «  La chasse au Snark  » avec des illustrations de Mervyn Peake. En général, les illustrations dans les livres sont très importantes pour moi. J’aime beaucoup les œuvres de Rebecca Dautremer et Benjamin Lacombe pour Alice au pays des merveilles, de Vladislav Erko pour La Reine des neiges et des « Contes de l’Albion brumeuse ». Et il n’y a pas si longtemps, j’ai fait la connaissance de Tatiana Glouchtchenko, dont j’aime beaucoup les aquarelles.

Dans l’un de tes essais sur les enfants et la guerre, tu as établi un parallèle entre les enfants qui vivent actuellement dans le Donbass et ceux qui ont vécu pendant la Grande Guerre Patriotique. Penses-tu que ces deux guerres ont touché les enfants de la même manière ou penses-tu qu’il y a des différences dans la façon dont les enfants vivent ces guerres ?

Les guerres touchent toujours les enfants de la même manière, où qu’ils vivent et quelle que soit l’époque. Cependant, il y a toujours une différence, car les temps changent et les enfants eux-mêmes sont légèrement différents. Mais il me semble qu’il ne s’agit pas de savoir si nous avons l’électricité ou si nous pouvons aller à l’école maintenant, mais plutôt de savoir comment nous allons grandir à travers la guerre.

Comment la guerre t’a-t-elle affecté personnellement ? Quel genre de choses faisais-tu avant que tu ne fais plus à cause de la guerre ? Comment ta façon de penser, ta vision du monde a-t-elle changé ? Dirais-tu que tu as vieilli plus vite à cause de la guerre ? Y a-t-il une façon de penser, ou une vision du monde que tu avais avant la guerre et que tu regrettes d’avoir perdue ?

J’ai du mal à répondre à cette question. Je ne me souviens pas de grand-chose de ma vie d’avant la guerre, donc je ne peux rien regretter ni parler de changements, parce que je n’avais que cinq ans à l’époque, et je ne savais pas ou ne comprenais pas grand-chose. Il est probablement plus facile de dire comment la vie va changer après la guerre. C’est comme le couvre-feu. Quand il n’y en avait pas et qu’on pouvait se promener la nuit, je dormais paisiblement dans mon lit. Maintenant, je ne sais pas ce que c’est de vivre sans lui. Lorsque notre équipe sportive rentre à la maison après une compétition, le conducteur essaie de respecter le couvre-feu, sinon nous devons attendre le matin.

Tes textes sur les enfants et la guerre sont tristes, mais pleins d’espoir. Comment ne pas perdre espoir dans cette guerre qui dure depuis plus de 6 ans ? Que voudrais-tu dire aux enfants et aux adultes du Donbass qui ont perdu espoir ?

Je pense que cela nécessite le soutien d’un être cher. Lorsque vous savez qu’il y a quelqu’un près de vous qui vous aime et vous comprend, il est plus facile de surmonter tous ses problèmes. Je ne suis donc pas sûre qu’il y ait quelque chose à dire. C’est plutôt s’approcher, prendre dans les bras et dire : « Ça va aller. Je suis avec toi, même si nous sommes si différents. Tu n’es pas seul  ». Ou «  tu n’es pas seule  ».

Dans ton deuxième essai sur les enfants et la guerre, tu conclus que les enfants qui vivent actuellement la guerre du Donbass vont essayer de faire, en devenant adultes, ce que les adultes qui vivent également cette guerre, ne peuvent pas faire maintenant. Penses-tu que les enfants qui ont survécu à la guerre peuvent faire mieux, mieux comprendre ou enseigner aux adultes, même ceux qui ont aussi vécu la guerre ?

Bien sûr. Lorsqu’il y a quelque chose à atteindre, on peut réaliser sinon tout, du moins beaucoup. Tout est entre les mains de ceux qui veulent changer leur vie, car il faut toujours commencer par soi-même.

Quel genre de message veux-tu faire passer aux autres par tes textes, et le message diffère-t-il selon le type de texte que tu écris ?

Le principal message que je veux faire passer est que nous sommes tous des êtres humains, les habitants d’une même planète. Et nous devons chercher ce qui est commun, et non ce qui nous sépare. Mais pour ce faire, nous devons apprendre à écouter et à nous entendre non seulement nous-mêmes, mais aussi les autres. Bien que dans les contes de fées, j’aborde parfois des sujets plus personnels.

En Europe, de nombreuses personnes soutiennent l’Ukraine et pensent que cette guerre est causée par l’agression russe, que la Russie a envahi le Donbass, etc. Que voudrais-tu dire à ces personnes ?

Vous savez, je vais à l’école de physique et de mathématiques, et on nous apprend à essayer de raisonner de manière logique. Si l’on imagine que la guerre actuelle est causée par l’agression russe, alors pourquoi les habitants du Donbass ont-ils accepté si facilement cette agression et la défendent-ils de manière si désintéressée ? Pourquoi parlons-nous la langue de l’agresseur dès notre naissance, la considérant comme notre langue natale ? Pourquoi, s’il s’agit d’une agression russe, des enfants meurent-ils à Donetsk et à Lougansk ? Comment protéger ceux qui tuent ta famille ? Il y a de nombreuses questions auxquelles chacun doit répondre pour lui-même. Malheureusement, l’opinion de ceux qui vivent en RPD-RPL n’est pas souvent connue en Europe, ils soutiennent donc principalement l’Ukraine. Je voudrais donc dire aux Européens qu’ils doivent tenir compte des paroles et des actes des deux parties au conflit afin de se faire leur propre opinion.

Interview faite par Christelle Néant pour Donbass Insider


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16 réactions à cet article    


  • Guy19550 Guy19550 22 août 13:15

    Le monde des adultes est très différent du monde des enfants et tout irait bien mieux si on pouvait empêcher les enfants de devenir adultes. Les enfants en grandissant deviennent adultes et on peut en avoir peur d’une certaine manière. Cela étant dit, chaque personne peut faire un libre choix de sa vie future et malheureusement le choix fait n’est pas toujours le bon choix. Elle parle de science et de mathématiques aussi de littérature et je peux dire que si elle suit cette voie, il y a plus de chance qu’elle finisse dans la bonne direction. Après, ces personnes peuvent faire de grandes choses et c’est quasi sans limites. Malheureusement, ce n’est pas le cas de tous et les différences qui apparaissent en devenant adulte sont parfois tellement grandes qu’on peut se demander ce qui choche dans la tête des gens.


    • V_Parlier V_Parlier 22 août 15:56

      @Guy19550
      Je vous cite : « tout irait bien mieux si on pouvait empêcher les enfants de devenir adultes. »
      => C’est ce que fait la société actuellement et c’est le pire de tout : Ca ne les empêche pas d’acquérir avec l’âge les vices des adultes qui les entourent, tout en les empêchant de mûrir. Bref, de quoi former des générations de dépressifs dépendants et de psychopathes.


    • JPCiron JPCiron 22 août 16:34

      @Guy19550

      <chaque personne peut faire un libre choix de sa vie future et malheureusement le choix fait n’est pas toujours le bon choix.>

      Plutôt que ’’libre choix’’, je dirais ’’choix autonome’’.

      Car on ne fait de choix qu’avec les informations que l’on a en tête.
      Et tout le ’’jeu’’ est de faire en sorte que certaines informations ne soient pas accessibles facilement. Et en parallèle de faire un ’’matraquage’’ avec celles utiles aux systèmes dominants.

      ..


    • Guy19550 Guy19550 22 août 23:53

      @V_Parlier
      Je me suis mal exprimé ou je vous comprends fort mal. Y a quand même beaucoup de parents et de professeurs qui s’efforcent de donner les bonnes bases, malheureusement, les adultes sont ce qu’ils sont et eux sont difficile à faire changer. C’est la raison pour laquelle je souhaite qu’ils restent des enfants le plus longtemps possible, surtout à l’âge de cette personne. La période de l’adolescence peut aussi devenir problématique parfois, y a des gens qui entourent les jeunes qui ne savent parfois plus comment les traiter. Et enfin, y a certaines catégories de jeunes qu’il vaut mieux éviter. Je parle de jeunes, tous les enfants sont égaux pour moi et un jeune est plus âgé qu’un enfant.


    • Lonzine 22 août 16:08

      Elle semble avoir un gros potentiel cette jeune fille, merci de l’article.


      • JPCiron JPCiron 22 août 16:36

        @Lonzine
        Effectivement. 
        Et Merci à Christelle Néant pour son travail.


      • Christelle Néant Christelle Néant 22 août 16:53

        @Lonzine et @JPCiron
        De rien, je pense aussi que cette petite fera de grandes choses. Elle en a le potentiel en tout cas. C’est pour ca que je tenais à faire son interview.


      • Désintox Désintox 24 août 21:11

        C’est bizarre,, cette école de mathématiques et de physique à 12 ans.


        • Christelle Néant Christelle Néant 24 août 21:40

          @Désintox
          En quoi est-ce bizarre ? Le système scolaire ici est calqué sur le système russe, qui n’a rien à voir avec le système français. Il n’y a pas de collège, lycée, etc ici.
          Cette école est spécialisée ainsi depuis longtemps, et c’est l’école N°1 de Lougansk http://snachki.narod.ru/ucheba2d.htm


        • Christelle Néant Christelle Néant 24 août 21:43

          @Désintox
          Je vous met même leur site internet, comme ça avec le traducteur automatique vous irez apprendre comment fonctionne cette école https://school1.ru.com/o-shkole/istoriya-shkoly


        • Désintox Désintox 27 août 18:04

          @Christelle Néant

          Ce que je trouve bizarre, c’est une telle « spécialisation » à 12 ans.

          En fait, ça n’a pas de sens.

          Cela fait penser à la formation forcenée de jeunes gymnastes ou de jeunes musiciens.

          On leur vole leur enfance.


        • Christelle Néant Christelle Néant 27 août 20:29

          @Désintox
          Rhoalala remballez les superlatifs... Quand vous choisissez à 11 ans quelle langue étrangère vous voulez apprendre en premier vous faites aussi une spécialisation. Et vous n’en êtes pas mort. Ben là c’est pareil. Ils ne font pas que des maths et de la physique, ils en font juste plus que le programme général. Y a pas de quoi hurler.


        • Désintox Désintox 28 août 15:00

          @Christelle Néant

          Je n’ai pas « hurlé » ...


        • Christelle Néant Christelle Néant 29 août 12:42

          @Désintox
          « Cela fait penser à la formation forcenée de jeunes gymnastes ou de jeunes musiciens. On leur vole leur enfance. »
          Quand on en vient à des expressions comme « formation forcenée » et « voler l’enfance », si, on peut dire que ça revient à hurler.


        • Guy19550 Guy19550 25 août 00:47

          Je suis resté trop lontemps sur la traduction du 1er lien, résultat, je vois trouble. La traduction du seconde lien est tout aussi intéressante. Mais, c’est le premier lien que je préfère. Vous avez un passé historique très intéressant, il est riche à plus d’un titre.


          • Guy19550 Guy19550 25 août 01:05

            Quand je regarde la photo de la fillette, je vois une épaisseur un peu disproportionnée au milieu du front. Soit elle a fait une chute et a une bosse, soit elle est habituée à la réflexion. Et à la lecture des articles, je crois quand même que cela n’a rien à voir avec une chute.

            J’ai vu un jour une femme ingénieur de Intel à la télévision, elle avait bien plus qu’un semblant de bosse, on peut même dire qu’elle était laide à cause de cela, mais la beauté se voyait autrement. Celle-là était plongée dans des choses compliquées du matin au soir. 

            L’Ukraine est encore monté d’une place au classement covid (number 28 in cases). Moi cela m’inquiète alors que je ne devrais pas l’être, mais eux ne s’en inquiètent pas alors qu’ils faudrait qu’il en soit ainsi.

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