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La froide URSS de Gromyko

« Il est l’un des membres les plus actifs et les plus efficaces de la direction soviétique. Un homme avec une excellente mémoire, un esprit vif et une endurance extraordinaire (…). Andrei est probablement le Ministre des Affaires étrangères le plus informé du monde. » ("Times", 1981).

Gromyko

Au-delà des chefs du Parti communiste d’Union Soviétique (PCUS), il était l’une des personnalités soviétiques les plus connues des médias internationaux pendant très longtemps : indiscutablement associé à la diplomatie soviétique d'après-guerre, Andrei Gromyko est mort à Moscou il y a trente ans, le 2 juillet 1989, deux jours avant le voyage important de Mikhaïl Gorbatchev à Paris. Seize jours plus tard, il aurait dû avoir 80 ans. Une minute de silence a eu lieu au Congrès des députés du peuple pour lui rendre hommage. Dans un communiqué de presse, il fut cité par l’Agence Tass comme l’un des « plus importants dirigeants du pays ». Même le Président américain, George HW Bush fut en deuil.

Il faut replacer cette année 1989 dans le contexte : premières élections libres en Pologne en juin, mais répression à Pékin, ouverture des frontières hongroises et autrichiennes pour les Allemands de l’Est l’été, ce qui a abouti à la chute du mur de Berlin en novembre. Peu avant sa mort, Gromyko était sans complaisance pour les choix diplomatiques qu’il ne contrôlait plus : « Se retirer du centre de l’Europe était une erreur, c’est une erreur de nature stratégique. C’est notre ligne de défense, il faut la renforcer, pas l’abandonner. » (dans une interview accordée au journaliste Dmitri Tikhonov).

Endurance, bonne mémoire, érudition, efficacité, fidélité à son pays, sans aucun doute, mais Andrei Gromyko a aussi été décrit par ses homologues comme terne, sans humour, sans imagination, conservateur, et finalement, très ennuyeux. Henry Kissinger s’amusait à dire : « Si vous pouvez affronter Gromyko pendant une heure et survivre, alors vous pouvez commencer à vous considérer comme un diplomate. ». Et d’ajouter : « Il va déchirer l’adversaire en morceaux. Il est comme une locomotive lourde qui va dans une direction donnée, piétinant tout le monde avec la force de ses arguments, poussant obstinément vers ses objectifs. ».

Il serait tentant de le comparer à un autre diplomate historique, Zhou Enlai, le "binôme" indispensable de Mao Tsé-Toung, à cela près que Gromyko n’a jamais dirigé le gouvernement de l’URSS et qu’il a servi plusieurs maîtres suprêmes de la société soviétique : Nikita Khrouchtchev, Leonid Brejnev, Youri Andropov, Konstantin Tchernenko et Mikhaïl Gorbatchev. Certes, en termes de "serviteur", on pourrait rajouter Staline, mais il était alors dans un rôle politiquement moins important.

Né quelques années avant la Première Guerre mondiale et avant la Révolution russe, dans l’actuelle Biélorussie (où sa mémoire fut honorée au centenaire de sa naissance, le 18 juillet 2009), Andrei Gromyko a fait des études à Minsk puis à Moscou jusqu’en 1936. Il commença sa vie active comme chercheur en économie à l’Académie des Sciences de l’Union Soviétique. Cependant, à peine trois ans plus tard, il fut convoqué par Viatcheslav Molotov et Gueorgui Makenkov qui l’ont recruté compléter leur staff de diplomatie.

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Les grandes purges staliniennes de 1938 lui ont permis une carrière éclair au sein du Ministère des Affaires étrangères. Il fut ainsi sélectionné au printemps 1939 pour diriger le Département américain nouvellement créé, puis six mois plus tard, fut appelé à Washington par Staline. Après avoir été premier conseiller de l’ambassade de 1939 à 1943, Andrei Gromyko fut bombardé, à l’âge de 34 ans, ambassadeur de l’URSS aux États-Unis de 1943 à 1946. À ce titre, il a participé aux grandes conférences internationales pour partager le monde d’après-guerre, en particulier à Téhéran (1943), Yalta (1945) et Potsdam (1945). Andrei Gromyko a commencé sa carrière de diplomate alors que Viatcheslav Molotov, qu’on peut considérer comme son mentor, était le Ministre des Affaires étrangères, en fonction du 3 mai 1939 au 4 mars 1949 et du 5 mars 1953 au 1er juin 1956 (Molotov a en même temps dirigé le gouvernement soviétique du 19 décembre 1930 au 6 mai 1941). Dans son premier poste à Washington, Gromyko a rencontré Franklin Roosevelt et aussi Keynes, Charlie Chaplin, etc.

Andrei Gromyko a poursuivi sa carrière comme ambassadeur soviétique permanent aux Nations Unies d’avril 1946 à mai 1948, puis en juin 1952, ambassadeur à Londres où il a rencontré plusieurs fois Winston Churchill. Après la mort de Staline, Andrei Gromyko fut promu dès 1953 comme vice-ministre des Affaires étrangères, puis quelques années plus tard, choisi par Nikita Khrouchtchev comme chef de la diplomatie soviétique. Il y resta pendant presque trente ans : en effet, inamovible Ministre des Affaires étrangères du 15 février 1957 au 2 juillet 1985, avec rang de premier Vice-Président du Conseil des Ministres (Vice-Premier Ministre) du 24 mars 1983 au 2 juillet 1985.

Succédant à Dmitri Chepilov (1905-1995) qui fut nommé au secrétariat du comité central du parti par Khrouchtchev, Gromyko a dû, au début, conquérir son pouvoir ministériel contre l’influence de son équivalent au sein du PCUS, à savoir Boris Ponomarev (1905-1995), chef du Département des relations internationales au comité central du PCUS du 9 décembre 1955 au 25 février 1986, et dont le supérieur hiérarchique était Mikhaïl Souslov.

Inspiré dans son style par Molotov, « Gromyko, qui était un as de l’histoire russe, a développé ses compétences diplomatiques dans l’esprit des diplomates tsaristes », selon Ivan Prochkine, dans un article de "Kolokol Russia" publié en février 2017 à l’occasion du 60e anniversaire de sa prise de fonction. Et il ajoutait : « Le style de Gromyko consiste à saisir l’adversaire fermement et à le traquer méthodiquement pour chaque concession jusqu’à ce que le nombre de ces concessions se transforme en qualité, ce qui conditionne le succès du processus de négociation. Il convient de noter qu’il n’a entamé toutes les négociations qu’après des travaux préparatoires importants, approfondissant l’essentiel des questions au-delà de leur compréhension apparente. ».





"Mister No" (pour les Américains) suivait toujours trois règles, plutôt cynique : « Tout d’abord, vous devez demander le maximum de l’autre côté. Ne soyez pas timide. Ensuite, vous devez, dans les bonnes situations, ne pas négliger un mécanisme assez brutal mais souvent efficace, l’ultimatum. Il ne faut pas sous-estimer les menaces légères dirigées contre l’adversaire, puis suggérer poliment des négociations pour sortir de cette situation tendue. (…) Enfin, après avoir entamé les négociations, il ne faut pas reculer d’un pas. Ils vous offriront une partie de ce que vous avez demandé. Même dans ce cas, ne vous en contentez pas et faites pression davantage, ils vont l’accepter. ».

Cette longue période a été cruciale dans les relations internationales, notamment avec la rupture des relations diplomatiques avec la Chine en 1960 (il avait refusé à Mao le soutien de l’URSS dans une éventuelle guerre contre Taiwan), la crise des missiles à Cuba en 1962 (Gromyko a rencontré le 18 octobre 1962 le Président américain John F. Kennedy qu’il a trouvé en dehors des réalités, plus idéaliste que pragmatique), la conférence d’Helsinki en 1975 (c’était sur la base juridique de ces accords signés en particulier par l’URSS que le dissident Andrei Sakharov a revendiqué son droit à la liberté d’expression et de circulation), la crise des euromissiles en 1983 et les accords de désarmements nucléaires en 1985.

Il a donc évidemment rencontré de nombreux Présidents américains, et tout ce que la planète a compté de leaders politiques importants pendant ces trois décennies. Comme exemples de réalisation dont Gromyko était fier, il y a eu le traité sur la limitation des essais nucléaires en 1963, la paix entre l’Inde et le Pakistan en 1965, le traité de non-prolifération des armes nucléaires en 1968 et le traité de Moscou en 1970 entre l’URSS et l’Allemagne qui reconnaissait la frontière germano-polonaise (ligne Oder-Neisse).





Pourtant, de toute cette riche expérience de Gromyko, il reste peu de témoignage, malgré la publication de ses Mémoires en 1989, qui furent décevantes. L’ancien ministre allemand Ego Bahr (1922-2015), qui fut un proche de Willy Brandt, lâchait ainsi : « Il a caché un véritable trésor aux générations futures et a emporté avec lui une connaissance inestimable des relations internationales, entre les événements historiques et les figures majeures de son époque, que lui seul pouvait offrir. Quel dommage que cet homme se soit révélé incapable de raconter son expérience. ». Emilia, la fille de Gromyko, a témoigné dans ses propres Mémoires que son père lui expliquait qu’il savait beaucoup de choses qu’il ne pouvait pas dire : « En fait, j’en connais beaucoup. Mais cela ira avec moi dans la tombe. ».

Gromyko fut désigné membre du Politburo le 27 avril 1973. Son influence en URSS fut au sommet entre 1975 et 1985. En effet, l’état de santé très mauvais de Brejnev l’empêchait de diriger réellement le pays, si bien que pour le seconder, un triumvirat composé de Youri Andropov,chef du KGB, Dmitri Oustinov, Ministre de la Défense, et Andrei Gromyko se constitua.

Après la mort de Brejnev, l’URSS est tombée dans une sorte de gérontocratie permanente, des vieillards malades succédant à des vieillards malades. Youri Andropov, puis Konstantin Tchernenko, qui n’ont "duré" que deux ans et demi, a donné l’image déplorable d’une URSS en fin de vie, avec un Politburo devenu un EHPAD médicalisé.

Arrivé au pouvoir, Youri Andropov a proposé à Gromyko la Présidence du Praesidium du Soviet Suprême qu’avait occupée Brejnev, mais Gromyko refusa et lui conseilla de l’assumer lui-même (ce qu’Andropov accepta finalement du 16 juin 1983 au 9 février 1984).

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À la mort de Tchernenko, il était essentiel qu’une nouvelle génération prît la relève. Alors, s’est esquissée une rivalité entre Mikhaïl Gorbatchev, devenu numéro deux et "poulain" de Youri Andropov, et Grigori Romanov (1923-2008), représentant l’aile "dure" du Politburo en 1985. Le soutien de Gromyko à Gorbatchev fut sans doute décisif dans cette bataille de palais, parce qu’il représentait le soutien des "anciens", la continuité et surtout, avait beaucoup d’influence en interne. Mikhaïl Gorbatchev fut finalement désigné Secrétaire Général du comité central du PCUS le 11 mars 1985.

L’objectif de Gorbatchev, conscient des carences du régime, fut de réformer le système communiste pour le faire durer (on a vu plus tard que ce fut un échec sur toute la ligne). Pour cela, il voulait avoir les coudées franches et mettre ses propres hommes. La diplomatie était un élément majeur dans cette politique d’ouverture : son style moderne (notamment avec Raïssa, une femme de dirigeant soviétique qui cherchait à plaire, c’était nouveau), sa volonté d’en finir avec la guerre froide, le désarmement nucléaire, puis, plus tard, la non intervention soviétique face aux délitements des régimes communistes en Europe, ont eu pour effet que Mikhaïl Gorbatchev fut plus populaire à l’extérieur qu’à l’intérieur de son pays. Sans expérience diplomatique, Edouard Chevardnadze (1928-2014) succéda à Gromyko aux Affaires étrangères sans que ce dernier ne fût consulté pour ce choix.

Gromyko fut peu à l’aise avec les réformes de Gorbatchev, même s’il considérait la perestroïka et la glasnost comme une tentative sincère de renforcer l’URSS. Mais lui qui avait proposé un homme dynamique et jeune pour succéder à Tchernenko, il a trouvé que « le chapeau était trop grand pour [Gorbatchev] ».

Pour le remercier tout en l’évinçant, Gorbatchev l’a nommé le 27 juillet 1985 à un poste prestigieux, surtout honorifique et sans réelle influence, refusé en 1982 : Président du Praesidium du Soviet Suprême de l’Union Soviétique, à savoir chef de l’État, poste que reprit Mikhaïl Gorbatchev pour lui-même le 1er octobre 1988, d’une part pour mettre définitivement à la retraite Andrei Gromyko (79 ans), d’autre part pour faire évoluer le système institutionnel vers un régime présidentiel avec la création d’abord d’un Président du Soviet Suprême de l’Union Soviétique, le 25 mai 1989, puis, enfin, d’un Président de l’Union Soviétique le 15 mars 1990, mais cette fonction n’a pas duré longtemps puisque l’Union Soviétique fut dissoute le 25 décembre 1991. Remarquons que cette présidentialisation du régime communiste a au contraire réussi en Chine depuis le début des années 1990.

Cela faisait quelques mois que Gromyko pensait à démissionner car il était contesté au sein du PCUS, plus pour ce qu’il représentait, l’époque Brejnev, que pour son bilan personnel. Il était donc temps qu’il s’effaçât et qu’il prît sa retraite. Ainsi, il expliqua dans ses Mémoires que le 1er octobre 1988, pour bien montrer sa démission, il s’était installé au Soviet Suprême aux côtés de Mikhaïl Gorbatchev, Egor Ligatchev et Nicolas Ryjkov (ce dernier était le Président du Conseil des ministres du 27 octobre 1985 au 26 décembre 1990).

Non sans une pointe d’émotion, comme il l’écrivit dans ses Mémoires : « De tels moments dans la vie sont aussi inoubliables que lorsqu’on est recruté à des fonctions de premier plan. Lorsque mes camarades ont célébré mon départ, j’ai été ému de la même manière que lorsque j’avais été nommé à un poste important. Ce à quoi je pensais le plus, c’était que j’avais rempli mes devoirs envers le peuple, le parti et l’État. Ce souvenir est très précieux pour moi. ».


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (02 juillet 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Andrei Gromyko.
Alexandre Soljenitsyne.
Nicolas II et les bolcheviks : massacre familial.
Le nouveau sacre de Poutine.
Dmitri Medvedev.
Youri Gagarine.
Katyn.
Karl Marx.
La Révolution russe.
Spoutnik.
Hannah Arendt.
Totalitarismologie du XXe siècle.
Mstislav Rostropovitch.
Raspoutine.
Léonid Brejnev.
La fin de l’URSS.
La catastrophe de Tchernobyl.
Trofim Lyssenko.
Anna Politkovskaia.
Vladimir Poutine a 60 ans.
L’élection présidentielle de mars 2008.
Mikhail Gorbatchev.
Boris Eltsine.
Andrei Sakharov.
L’Afghanistan.
Boris Nemtsov.
Staline.
La transition démocratique en Pologne.
La chute du mur de Berlin.
La Réunification allemande.
Un nouveau monde.
L’Europe et la paix.

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5 réactions à cet article    


  • Esprit Critique 2 juillet 16:29

    Gros Mikko Chocolat glacé. Un éloge du totalitarisme glacial de salon.


    • Fergus Fergus 2 juillet 17:31

      Bonjour, Esprit Critique

      Un nom rafraîchissant en période de canicule !



    • berry 2 juillet 20:23

      Les chars soviétiques déboulent sur Paris.

      Ah non, c’est le char du PCF à la Gay Pride 2019.

      https://twitter.com/MaximeCochard_/status/1144999657472479232

      Si Georges Marchais et Staline voyaient ça...


      • microf 4 juillet 10:12

        Très bon article, pour une fois que je souscris á l´auteur.

        Ce fut un grand Homme Andrei Gromyko. Si L´Urss n´avait pas eue de tels hommes á cette époque, l´Occident l´aurait écrasé.

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