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Accueil du site > Actualités > International > Lettre à un ami syrien

Lettre à un ami syrien

Ne fais plus semblant, regarde ton pays comme il est.

 

Que te dire ?, que je suis brisé par cette guerre civile… Bien sûr !, comme je l’ai été par celle du Liban, par la longue guerre civile algérienne, moi qui ai vécu à Beyrouth et Alger comme si j’y étais né !... Te rappellerai-je que j’ai connu Alep et rêvé dans Palmyre ; dans la plaine de l’Oronte, à Damas, à Homs, à Hama, j’étais chez moi, moi l’auvergnat. Comment a-t-on pu bombarder Palmyre, comment a-t-on pu détruire la vieille ville d’Alep ? Dire que ce sont des Barbares qui ont fait cela est trop faible ; ce ne sont pas des humains pires que des nazis de la pire espèce ; ils sont pires que des prédateurs féroces au cerveau reptilien, ils ne peuvent être que les résidus d’un processus du vivant qui a raté ! Comment aurions-nous pu imaginer que Palmyre puisse être bombardée ? « Dedenda Carthago est », mais pas Palmyre, l’unique ! Pas Alep, la si brillante, séduisante, lascive, cosmopolite, historique... ta ville !

Que te dire ? J’oublie les banalités, les mots de soutien, les phrases d’encouragement, les propos sur l’avenir. J’oublie tout cela, ça a déjà été dit. Pour en arriver là ! L’inutile bavardage des élus, des intellectuels, des diplomates… ne l’avons-nous pas nous-mêmes repris ? Dire des choses aimables cela fait partie des conventions sociales, et quand on aime on en rajoute, on oublie qu’il y a des vérités incontournables qui, un jour, feront surface. Mais elles ne sont pas bonnes à entendre, et si difficiles à dire, ces vérités... Tu m’as dit : quelle faute avons-nous faite pour en arriver là ?... pour fuir ce pays en risquant mille fois notre vie sur des routes impossibles, sur la mer, dans des camps… et pour arriver nulle part, dans un désert où on n’a pas besoin de nous ! Un peu de charité, un peu de compassion… à condition de ne pas gêner et de ne pas rester trop longtemps. Les Assad bien sûr, mais tout n’est pas dit avec eux. Qu’avons-nous fait de faux ? Tu le sais : ne pas avoir eu le courage de dire non, d’avoir accepté ce qui n’était pas acceptable contre de petits avantages, d’avoir gagné du temps en bricolant des arrangements avec le pouvoir alaouite…

Que te dirai-je aujourd’hui, à toi mon ami syrien ? Aurai-je le courage de te dire qu’un pays ce ne sont pas de simples cartes postales et des concepts élégants ; que cette nationalité syrienne que tu revendiques n’a pas suffi pas pour faire un État ; que, cette classe intellectuelle dont tu fais partie qui dirige le pays - en ayant le souci de faire des affaires - fait semblant de croire que la Syrie existe « par elle-même et pour elle-même », et que rien ne saurait briser cette vieille construction qui est d’abord une vieille culture qui vient de l’antiquité ; aurai-je le courage de dépasser la ligne de l’amitié pour appeler un chat un chat ?, et t’accuser de lâcheté, d’ignorance, de bêtise !

L’organisation de l’État syrien repose sur des communautés religieuses reconnues, mais sans que l’on se compte pour ne pas avoir à connaître le poids démographique de chacun. Les institutions sont aujourd’hui, tu le sais bien, en décalage par rapport à la composition de la population - sa représentation n’est pas plus démocratique qu’elle l’était dans l’Empire Ottoman ! Mais personne ne le dit par crainte de trahir son camp, d’être accusé de vouloir rompre un équilibre fragile, de semer le chaos, de faire le jeu de tel ou tel. Cet état d’esprit a permis aux Assad de s’imposer en s’appuyant sur la police et l’armée. Leur police, leur armée ! Armée formée de soldats qui sont les pères, frères, cousins, enfants, amis de ceux qui se sont faits massacrer dans des combats inégaux, qui ont fui, qui sont dans des camps en Turquie, Jordanie ou en Europe dans des conditions certes meilleures mais sans plus d’avenir et tout autant perdus. Une armée composée de Syriens et non de mercenaires. Vous avez laissé les Assad et leur clique confisquer le pouvoir en demandant en contrepartie des avantages, des prébendes, des postes… Tout le monde était gagnant… jusqu’au jour où tout le monde est devenu perdant. Pourquoi prendre une ville si c’est pour la détruire a écrit Shakespeare : il n’a pas compris que détruire était un but, le but ultime de ceux qui refusent une civilisation comme Tamerlan allant jusqu’à la mer Egée pour détruire Smyrne et s’en retourner aussi sec à Samarkand y passer le reste de son âge.

Celle mosaïque de communautés, chacune d’elles bien regroupée sur son territoire, ne porte-t-elle pas déjà, sans que tu oses le penser, des formes de ghettos ? Qu’accompagnent inévitablement, tant certaines différences culturelles sont fortes, des formes larvées d’apartheid. Ne pas reconnaître cette situation, c’est nourrir le terreau de futurs affrontements. Tu le sais bien. Mais comment se mobiliser, comment faire litière du jeu politique si ancien et convenu qui vise à maintenir de faux équilibres pour ménager des intérêts ? Voilà bien la vraie question, mais tu te gardes bien de le dire ; mieux, tu aimes qu’on le pense pour toi, et qu’on se taise. Les Syriens ont été autistes, et s’ils sont des millions aujourd’hui à se réfugier dans les pays voisins et en Europe en abandonnant leurs villes, villages, maisons et patrimoines, en laissant derrière eux les cadavres de leurs parents, de leurs enfants, de leurs amis…c’est à eux de s’en prendre. Ils ont semé cette graine mauvaise de la guerre civile en refusant pendant soixante-dix ans les compromis nécessaire pour former le droit, un Etat de droit ; ils ont choisi l’enfermement dans les communautés et/ou les religions. Le reconnaîtront-ils ?, rien n’est moins sûr. Il est si facile d’accuser des fantômes avec l’aide de prédicateurs ignares et stupides qui manipulent le peuple sous couvert de religion, tu le sais mieux que moi.

Le « choc » entre l’Islam et les autres religions est au cœur de la débâcle syrienne. Tu sais que le temps ne travaille pas pour les secondes, mais tu l’occultes aussi. Ne pas le dire, ne pas même le penser est rassurant. Or il est temps de ne plus ruser, pour répondre aussi à ce défi, sans doute le plus important. L’avenir des « non musulmans » ne sera pas pour autant un long fleuve tranquille, bien au contraire ; mais si tu persistes avec les tiens à vouloir ignorer cette situation y aura-t-il pour vous un avenir sur cette terre syrienne ? Qui va relever vos ruines, et pas seulement celles de Palmyre…

Je crains que vous soyez tous, vous Syriens, un peu Français en ayant comme toi une ou deux idées fixes. Or la solution c’est de croire que l’on ne détient pas la solution et de parler ensemble pour tenter d’en trouver une. Pas la meilleure, non !, mais une qui soit acceptable. Plan Marshall disent les technocrates ; oui, mais qui pour le réaliser ? Le temps de la discussion est donc venu. On ne peut que vous y engager, pour que votre pays à nul autre pareil continue à exister, en ignorant jusqu’à la loi de la pesanteur, à notre étonnement chaque jour intact. Il est en coma artificiel, il y a urgence !

Pourquoi aimons-nous la Syrie ? Sans doute parce qu’il y a des Syriens... Comme toi mon ami, qui cache aujourd’hui si bien tes larmes, par pudeur mais aussi pour ne pas déranger, suprême élégance.

 


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11 réactions à cet article    


  • Hecetuye howahkan howahkan 30 mars 18:43

    Ah, j’en ai eu des larmes en suivant leur calvaire pendant que al nostra faisait du bon boulot...des larmes d’occidental privilégié bien sur...mais sincères et réelles cependant...

    que faire devant tant de haine....attention je n’achète pas une seconde une guerre de religion, pipeau intégral que cela bien sur..

    Par contre de ce que « on » en savait, la Syrie avant toute intervention occidentale était une société multi religieuse donc culturelle qui fonctionnait...que la France ne se pose surtout pas en exemple et en père la morale ni en donneur de leçons aux Syriens comme essaye de le faire sournoisement , de mon avis ,cet article.....elle n’en a pas le droit ni les moyens avec sa politique coloniale et néo coloniale récente ..

    http://newsly.fr/photos-avant-apres-alep-guerre/

    j’ai personnellement détesté cet article ...

    c’est mon avis et je le partage..


    • Parrhesia Parrhesia 30 mars 20:42
      @howahkan

      C’est votre avis... et je le partage !!!

      Très bonne soirée howahkan

    • alinea alinea 30 mars 21:23

      @Parrhesia
      Moi aussi ! un article en creux qui ne dit rien mais laisse deviner la suffisance... de l’auteur !


    • JC_Lavau JC_Lavau 31 mars 00:27

      @alinea. Moi aussi je suis mal à l’aise, et embarrassé à dire comment. L’auteur se donne trop de place, n’en laisse pas assez aux autres. Il est d’une obséquiosité inadmissible envers la folie des djihadistes, et leur télécommande depuis les premiers khalifes. Le véritable islam est criminel par essence : il a été créé et optimisé pour cela.

      Les Assad ? Au départ il n’y avait que Hafez. Pas précisément un enfant de choeur, mais son coup d’état a été le dernier d’une bien longue série. Le fils aîné était une petite crapule gâtée.

      Désolé, je ne vois pas de raison à faire procès au puiné. Il a plutôt bien géré une situation qu’il n’avait pas choisie.

    • alinea alinea 31 mars 00:48

      @JC_Lavau
      Je trouve aussi, et j’aimerais bien voir tous les petits merdeux genre Jadot qui invectivent, devant micros, des types de l’envergure de Assad ou Poutine ; j’aurais aimé les voir dans leur situation et surtout voir ce qu’ils auraient fait de mieux !!


    • covadonga*722 covadonga*722 30 mars 21:40

       yep sur la même ligne que howahkan , bizarrement pour des raisons différentes , pas d’accord avec 

      l’auteur sur les corps sociétaux impliqués dans le conflits.Et puis ces mots ces mots grandiloquents 
      pour des pierres quand la syrie n’est plus qu’un charnier et que trois classes d’ages d’étudiants sont morts dans les blindés d’Assad massacrés par les missiles payés par les ordures saoudiennes !
      M’en fout de la beauté d’avant d’Alep que moi aussi je connais , mais les jeunes gens en polos qui s’interpellaient et suivaient des yeux nos copines sont morts désormais ! la Syrie est un tombeau sur lequel Fabius a dansé !
      Il n’y a ni vaincu ni vainqueur une guerre interminable vas couver la bas pour des siècles peut être 
      même n’a t’elle jamais cessé.
      yep , seuls les morts on vu la fin de la guerre « Platon » 
       

      • QAmonBra QAmonBra 30 mars 23:48

        @ l’auteur

        Une nation ne s’effondre que de l’intérieur, car seul son Peuple a le pouvoir de la détruire et ce n’est pas le cas, tout au contraire, ne vous inquiétez donc pas pour les syriens, ils en vu d’autres, immunisés contre le wahhabisme, ils reconstruiront leurs pays aussi beau, aussi fort, si ce n’est plus qu’avant, les réfugiés reviendront et sauront conserver et transmettre à leurs enfants, la fabuleuse mosaïque culturelle et confessionnelle faisant de la Syrie, l’antique terre de Cham, (Sem) une nation-musée, un fossile culturel vivant, un trésor dans l’histoire des civilisations.

        Par contre, à leur tour, les états artificiels de la région la jalousant, ayant voulu la détruire et la dépecer, devront affronter l’inéluctable retour de manivelle de leur sanglante et infructueuse manigance et je doute fort, malgré le soutien de leurs protecteurs occidentaux, qu’ils puissent tenir le choc aussi bien que la nation syrienne.

        Dans une dizaine d’années le moyen orient sera géopolitiquement différent de l’actuel, mais je parie un magnum de champagne non « Rothschildien » que la Syrie sera toujours là, quand d’autres n’y seront plus, les oubliettes ou poubelles de l’Histoire regorgent d’états et d’empires se croyant éternels. . .


        • zygzornifle zygzornifle 31 mars 08:58

          @QAmonBra


           Une nation ne s’effondre que de l’intérieur, car seul son Peuple a le pouvoir de la détruire..... Ce sont les politiques chez nous qui effondrent la nation de l’intérieur et l’UE qui l’effondre de l’extérieur ......

        • QAmonBra QAmonBra 31 mars 11:14

          @zygzornifle

          (. . .) « Ce sont les politiques chez nous qui effondrent la nation de l’intérieur et l’UE qui l’effondre de l’extérieur ...... »

          L’U€ n’est qu’un tigre de papier, comme son prescripteur U$, dont je vous laisse deviner la couleur, nos politichiens ne sont pas le Peuple et ne l’ont jamais été, ils ne sont pas davantage les premiers dans l’Histoire de France a la trahir, a vouloir la détruire, c’est même une des spécificités françaises, comme la richesse ses fromages, mais aussi, tout comme ceux qui les ont précédé, ils s’y casseront les crocs et en paieront le prix.

          Écoutez F. Asselineau dans ses conférences, en excellent pédagogue il l’explique aussi clairement que factuellement, il y a toujours une nation française plus que millénaire et un Peuple imprégné dans son ADN de ce passé aussi riche que mouvementé, ils vont encore le démontrer à ceux qui les avaient déjà enterrés, ne sentez vous pas comme un courant d’air frais, un souffle dans l’atmosphère en cet an de grâce 2017 ?. . .


        • zygzornifle zygzornifle 31 mars 08:55

          Le « choc » entre l’Islam et les autres religions est au cœur de la débâcle syrienne....ça devrait nous servir d’exemple pour la décennie a venir et ce qui va nous arriver en Europe.....


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