• AgoraVox sur Twitter
  • RSS
  • Agoravox TV
  • Agoravox Mobile

Accueil du site > Actualités > International > Oksana – Cela fait cinq ans que je n’ai pas vu mes (...)

Oksana – Cela fait cinq ans que je n’ai pas vu mes petits-enfants

Début février, j’ai passé plusieurs jours dans le sud de la République Populaire de Donetsk (RPD), afin d’évaluer sur place l’évolution de la situation militaire. Ces jours furent relativement calmes, à part quelques tirs durant le dernier jour.

JPEG

J’en ai profité pour discuter longuement avec les soldats, hors caméra, car beaucoup ont de la famille de l’autre côté de la ligne de front et ne veulent pas prendre le risque de les mettre en danger en donnant une interview. Même flouter leur visage ne suffit pas à les rassurer.

C’est le cas d’Oksana (dont j’ai modifié le prénom à sa demande), avec qui j’ai passé de longs moments à discuter pendant qu’elle travaillait. Ce n’est pas la première femme soldat que je croise, mais elle est une des rares a être aussi âgée. Oksana a quasiment l’âge de la retraite.

Je lui demande pourquoi elle est entrée dans l’armée à un âge aussi avancé. Elle m’explique alors qu’elle a participé à l’organisation du référendum de 2014, et que lorsque la guerre a débuté il lui a semblé logique de défendre sa patrie naissante.

Cela fait donc presque cinq ans qu’Oksana fait partie de la milice populaire de la RPD. Je lui demande alors si elle a combattu ou si elle est restée cantonnée à un rôle administratif.

«  Au début je combattais. J’avais un fusil, et je tirais plutôt bien. Mais à mon âge, porter le gilet pare-balles était très difficile, et puis un de mes bras a commencé à me faire souffrir, il est devenu trop faible, je n’arrivais plus à tenir le fusil comme il faut, alors l’an passé ils m’ont envoyé à l’administration. J’aurais voulu continuer à combattre, mais ce n’était plus possible à cause de ma santé,  » me raconte-t-elle.

Même si ce rôle administratif ne lui plaît guère, Oksana fait avec. Cela lui permet de continuer à défendre sa patrie d’une autre façon, plus indirecte. Et puis, comme elle le souligne, la paye est plutôt bonne. À son âge, et si près de la retraite, Oksana a donc décidé de rester dans l’armée.

Et puis, les soldats dont elle a la charge sont le plus souvent bien plus jeunes qu’elle, alors elle est devenue une maman de substitution. Un rôle qui lui permet de donner à ces soldats l’amour maternel qu’elle ne peut plus donner à ses enfants et ses petits enfants, qui sont de l’autre côté de la ligne de front.

« J’ai deux enfants et trois petits-enfants, mais ils sont tous de l’autre côté. Cela fait cinq ans que je ne les ai pas vu. Le plus jeune était encore un bébé quand la guerre a commencé. Il ne sait pas qui est cette grand-mère qui est de l’autre côté de la ligne de front. Même si nous nous parlons par téléphone ou vidéo-discussion, ce n’est pas pareil. Je suis devenue une étrangère pour mes petits-enfants, surtout le plus jeune,  »me dit-elle en pleurant.

Je lui demande si au vu des sacrifices endurés cela en valait la peine, et si elle referait ce choix s’il était encore à refaire.

« Oui. Il était hors de question d’accepter Bandera comme héros national. D’accepter le coup d’État qu’ils ont fait à Kiev. Mes ancêtres se sont battus contre les Nazis, je ne pouvais pas accepter ça sans réagir,  » me répond Oksana.

Nous parlons alors des accords de Minsk, du fait que normalement le Donbass devrait être réintégré au sein de l’Ukraine s’ils étaient appliqués. Mais Oksana n’y croit pas.

« Je ne pourrais pas retourner dans le pays qui a tenté de nous tuer. De toute façon il n’y aura pas d’amnistie pour moi. Je ne pourrais plus jamais me rendre en Ukraine, j’ai été condamnée là-bas par contumace à 10 ans de prison parce que j’ai défendu la République Populaire de Donetsk les armes à la main. Il n’y aura pas de retour en arrière,  » dit-elle d’un air grave.

« Et puis, je ne pourrais pas pardonner à Kiev toutes ces années que j’ai perdues avec mes enfants et mes petits enfants. Même si la guerre prenait fin demain, ces cinq ans que nous avons perdus, durant lesquels je ne les ai pas vus, ils sont définitivement perdus. Rien ni personne ne pourra me les rendre, » ajoute-t-elle.

Elle me demande ensuite quand cette guerre, qui semble interminable, prendra fin. Je ne sais quoi lui répondre, car personne n’a la réponse à cette question. La crainte d’Oksana c’est de mourir sans avoir pu revoir ses enfants et ses petits-enfants.

Ils sont nombreux à être dans le cas d’Oksana. Des dizaines de milliers (si ce n’est plus) de familles déchirées par cette guerre civile que personne ne veut appeler ainsi en Occident.

Des familles séparées à cause d’une guerre provoquée par la volonté de Kiev de répondre par les armes et par un bain de sang à ce qui était au départ de simples demandes de fédéralisation du pays.

Chaque mort, chaque blessure, chaque destruction, et chaque jour qui maintient séparés les membres de ces familles divisées par la ligne de front, creuse encore un peu plus le gouffre qui sépare l’Ukraine de la population du Donbass. Jusqu’au point de non-retour…

Christelle Néant

Voir l'article sur Donbass Insider


Moyenne des avis sur cet article :  3.94/5   (16 votes)




Réagissez à l'article

10 réactions à cet article    


  • Mychris Mychris 12 février 00:46

    Bonsoir Christelle, je ne partage ni vos idées ni votre vision du conflit dans le Donbass, vous le savez bien.... Permettez-moi cependant de vous féliciter pour cet article où l’on ne peut que partager l’émotion et la sincérité de cette femme.

    Bravo


    • Christelle Néant Christelle Néant 12 février 09:29

      @Mychris
      Merci.


    • roman_garev 12 février 17:30

      Bonjour Christelle,

      Je voulais reposter votre article en russe, mais je ne le trouve pas dans la version russe du Donbass Insider. Existe-t-il seulement dans la version française ?


      • Christelle Néant Christelle Néant 12 février 17:58

        @roman_garev
        Bonsoir Roman,
        Il n’est qu’en français. Je ne l’ai pas fait traduire en russe. Il faudrait que je le traduise en anglais pour que ma collègue puisse faire une version russe.


      • Ouallonsnous ? 13 février 07:00

        @Christelle Néant

        Pourquoi ne pas passer directement du français au russe ? Ne croyez vous pas qu’il suffit de la nuisance de l’impérialisme anglo-yankee, tout d’abord au point de vue du mode d’expression ?


      • Christelle Néant Christelle Néant 13 février 11:21

        @Ouallonsnous ?
        Tout simplement parce que ma collègue ne parle pas français. Elle ne parle que russe, ukrainien et anglais. Donc elle ne pourrait pas traduire depuis le français vers le russe. Aussi simple que ça.


      • Ouallonsnous ? 14 février 18:48

        @Christelle Néant

        Effectivement c’est fâcheux, encore une victime de l’impérialisme linguistique anglo-yankee, mais beaucoup plus grave, car touchant une ressortissante des pays qui doivent se défier des anglo-yankees et sont en lutte contre eux, comme devrait l’être le reste du monde d’ailleurs !!!


      • Christelle Néant Christelle Néant 15 février 09:40

        @Ouallonsnous ?
        Pourquoi parler de victime ? Je parle anglais couramment et grâce à ça mes articles et reportages vidéos peuvent toucher un plus large public (et pas seulement francophone). Ce n’est pas un handicap, c’est un plus.


      • Ouallonsnous ? 15 février 19:30

        @Christelle Néant

        Dans ce cas particulier du journalisme, bien sûr, mais ne perdons pas de vue que l’ennemi de la paix dans le monde est l’impérialisme anglo-yankee et sa langue en est le vecteur !


      • Guy19550 13 février 20:58

        Je crois que dans les deux camps, il y a des gens qui ne veulent pas de cette guerre civile. Le conflit se maintient par la répression, les tirs sont majoritairement sur la ligne de front, c’est cela qui doit changer. Quand les nationalistes prendront peur de mettre le pieds dehors, ce sera gagné.

Ajouter une réaction

Pour réagir, identifiez-vous avec votre login / mot de passe, en haut à droite de cette page

Si vous n'avez pas de login / mot de passe, vous devez vous inscrire ici.


FAIRE UN DON






Les thématiques de l'article


Palmarès