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Accueil du site > Actualités > International > « On n’a encore rien dit du Venezuela »

« On n’a encore rien dit du Venezuela »

Interview de Thierry Deronne (1) par Maxime Vivas, pour « Le Journal de l’Insoumission« .

Propos recueillis à Caracas, le 20 septembre 2017, en marge des rencontres internationales de solidarité : « Todos somos Venezuela ».

Maxime Vivas. Le Venezuela est le pays d’Amérique Latine dont on parle le plus à travers le Monde (désormais plus que de Cuba). Pourquoi ?

Thierry Deronne. Eh bien, Maxime, je pense qu’on n’a encore rien dit du Venezuela. La vitesse de projection des Européens sur notre réalité est due parfois à leur histoire de domination, à l’excès de théorie, aux besoins de plus-value idéologique de certains courants politiques ou à la « négociation science-po » avec le pouvoir médiatique. Soyons plus humbles, plus attentifs à « l’autonomie du réel ».

MV. Qu’est-ce que nous devrions mieux comprendre ?

TD. D’abord que la politique au Venezuela voit s’affronter en permanence deux grands « champs magnétiques ». Le premier, c’est la formation historique « social-démocrate » : le parti Acción Democrática comme appareil clientéliste, fabriquant de sommeil populaire avec télévision de masse, État « magique »au service du pillage de la nation par une élite surtout blanche. C’est l’école politique première, avec ses rêves d’ascension sociale, qui a duré longtemps (40 ans), assez pour expliquer beaucoup de comportements à l’intérieur de notre Etat. La fosse commune des 3000 manifestants anti-FMI laissée par le président Carlos Andrés Pérez en 1989 fit tomber le masque de cette « social-démocratie » et déclencha l’entrée en politique du deuxième « champ magnétique », celui des marrons (2), ces ex-esclaves qui appelaient au son de leurs tambours à fuir les chaînes coloniales pour créer la « vraie vie » dans les montagnes, ranimés cette fois par Hugo Chavez. L’élite vit d’abord en lui son « Obama », celui qui sauverait le système discrédité, et qu’on pourrait acheter une fois élu : les militants de la social-démocratie se déguisèrent massivement en chavistes. Mais l’esclave fit un pied de nez au maître, et la guerre commença : avec le coup d’Etat de 2002 mené par l’alliance des médias privés, du Medef local, et de militaires de droite, déjoué par une mobilisation populaire et par les militaires bolivariens, qui ramenèrent Chavez au pouvoir en 48 heures.

Un des déclencheurs de la première indépendance latino-américaine, ce fut le sauvetage par les Jacobins noirs d’Haïti d’un Bolivar en déroute, au bord du suicide. Dès qu’il put comprendre la vision des soldats libres de Pétion et Louverture, il vola de victoire en victoire à la tête d’une armée d’ex-esclaves, passant les Andes glaciales à pied pour fonder la première union de républiques indépendantes d’Amérique du Sud. C’est de cette dialectique historique que Chavez se fit le pédagogue, portant ses doigts dans ses cheveux crépus pour rappeler au peuple d’où il venait, rappelant l’origine des origines, la rébellion de Jose Leonardo Chirino, dont le corps démembré par les espagnols fut exposé aux quatre vents, pour avoir annoncé avant Bolivar la libération des esclaves. Ce désir d’égalité est toujours vivant, et c’est un moteur extraordinaire du point de vue démocratique.

Photos : le jeune Hugo Chavez, Mohammed Ali et mémorial de la déportation des Africains vers les Amériques.

MV. Comment ce « moteur » se manifeste-t-il, de nos jours ?

TD. En amenant des gens à traverser à gué des rivières, à déjouer les attentats et les menaces de la droite pour aller voter pour l’Assemblée Nationale Constituante, débordant même le Parti Socialiste Unifié (le principal parti chaviste). Cette dialectique maître-esclave, on la retrouve partout dans l’Etat ou dans la société. On sait que la guerre économique ne vise pas seulement à asphyxier un pays, elle vise à détruire la culture en tant qu’elle relie les citoyens. Or, ce sursaut citoyen, cette « pulsion créatrice d’un peuple »que Chavez avait prophétisée en citant Marc Bloch, se produit au moment où toute une micro-corruption quotidienne parle plutôt d’un affaissement collectif. Malgré tout ce que signifient le dollar parallèle, la vie plus difficile et l’éreintement de trois ans et demi de guerre économique, malgré le sabotage violent de l’élection par l’extrême droite, huit millions de Vénézuéliens « repassent les Andes » pour sauver le rêve de Bolivar et vont déposer un bulletin dans l’urne pour élire une Assemblée Constituante. Et on a donc actuellement un oxygène formidable dans la société.

MV. Un oxygène formidable ?

TD. Oui car l’abstention populaire aux législatives de 2015 – et la victoire de la droite – marquait la fatigue, la colère et le rejet par la base chaviste de la permanence dans l’Etat d’un personnel social-démocrate, expert en corruption et rhabillé en « chaviste », dont le poids devenait plus insupportable en pleine hausse des prix par le secteur privé. Forte de cette victoire, la droite a cru son heure revenue, a mis la pression grâce à l’appui sans conditions des Etats-Unis et des médias, et a déclenché l’insurrection de ces derniers mois. Le peuple invisibilisé par les médias, a subi, observé en spectateur, cette minorité violente brûler vifs des citoyens afrodescendants. Elle y a lu, avec raison, le retour du fouet du maître. Le peuple a eu cette « sagesse patiente », comme chantait Ali Primera, de ne pas tomber dans la provocation et de bouter hors des rues, à l’aide de bulletins de vote, cette violence qui a causé la majorité des morts – et que les médias ont imputés automatiquement au « régime ». Le vote constituant du 30 juillet, le retour à la paix, c’est d’abord cela : la réparation de la défaite électorale de décembre 2015, la remoralisation populaire. Huit millions de citoyens descendant des versants glacés, traversant des rivières fortes. Le bruit des pas à contre-courant trouble le sommeil des politologues. Un pouvoir originaire, constituant est au travail.

Si Chavez est vivant malgré la dictature des médias privés au-dedans comme au-dehors c’est parce qu’il est le mouvement d’un ressort comprimé pendant trop longtemps : trop de larmes rentrées, trop d’humiliation. Une partie de la droite l’a compris en se démarquant récemment des violences de l’extrême droite – celle que Macron vient de recevoir à l’Elysée : en annonçant les premiers leur participation aux élections des gouverneurs d’octobre, ces vieux renards de la « social-démocratie » ont assez de flair pour comprendre que la violence raciste ne peut que réveiller la conscience des esclaves. Trop tard. Tous les grands chantiers, qu’il s’agisse de la transformation de l’Etat, de la lutte contre la corruption, de la transformation du système productif, de la sortie du « rentisme pétrolier », mais aussi des droits en matière culturelle, écologique, y compris les droits des animaux, tous les chantiers possibles et imaginables reviennent à la surface.

MV. En France, l’idée d’une Constituante a été portée par Jean-Luc Mélenchon, le candidat de la France Insoumise, pendant la campagne des élections présidentielles.

TD. En effet, il incombe à chaque génération, disait Frantz Fanon, de découvrir sa « mission ». Ce que je peux dire à la France Insoumise, c’est que ce chantier de la Constituante vénézuélienne, qui approfondit la démocratie, mérite d’être visibilisé, étudié, et surtout qu’on n’a peut-être pas encore commencé à en prendre la mesure ni à en déchiffrer l’origine. Et c’est pourquoi j’affirme qu’on n’a encore rien dit du Venezuela.

NOTES.

(1) Thierry Deronne, licencié en Communications Sociales (IHECS, Bruxelles, 1985) vit au Venezuela depuis 1994. Enseignant universitaire (UBV, UNEARTE) et formateur des mouvements sociaux au sein de l’Ecole Populaire et Latino-Américaine de Cinéma et de Télévision. Après avoir donné des formations audiovisuelles dans le Nicaragua sandiniste des années 80, il fonde cette école au Venezuela en 1994, et participe à la fondation de plusieurs télévisions associatives et publiques comme Vive TV, dont il fut vice-président de 2004 à 2010. Créateur du Blog www.venezuelainfos.wordpress.com. Cinéaste, réalisateur du Passage des Andes (2005), de Carlos l’aube n‘est plus une tentation (2012) et de Jusqu’à nous enterrer dans la mer (2017), documentaire sur la vie d’un quartier populaire dans la révolution bolivarienne qu’on peut commander à gloriaverges@free.fr de France Amérique Latine (FAL 33).
(2) Au seizième siècle, dans plusieurs pays d’Amérique latine sous domination espagnole, portugaise ou française, les marrons étaient des esclaves noirs qui fuyaient les traitements cruels et le travail forcé, pour créer des « cumbes » ou « quilombos », sortes de « communes » restées vivantes dans la géographie et dans la mémoire collective. Des historiens avancent que ce nom leur a été donné par référence à un type de cheval sauvage, Cimarron, réputé difficilement domptable.

Maxime Vivas

URL de cet article : http://www.leji.fr/monde/58-on-n-a-encore-rien-dit-du-venezuela.html


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22 réactions à cet article    


  • Lugsama Lugsama 28 septembre 13:49

    Tiens, ça faisait longtemps qu’on avait pas eu un article de propagande d’un collabo de la dictature !


     Evidemment la MUD, composé en autre de syndicalistes, membres de l’international socialiste et j’en passe sont des méchants d’extrême droite face à un gentil pouvoir qui install une dictature pour le bien du peuple et pas du tout parce qu’ils ont les résultats économiques et sociales les plus absurdes de l’histoire d’un pays en paix avec le sous-sol le plus riche du monde et qu’ils se sont pris une branlée aux dernières élections smiley

    • mikawasa mikawasa 28 septembre 17:11

      @Lugsama
      tu comptes répondre à tous les articles sur le Vénézuela ? Sinon fais en un article, dis nous ta vérité
      Non tu passes ton temps à faire des commentaires en mode troll, lourd mais lourd.


    • McGurk McGurk 28 septembre 17:48

      @mikawasa

      Il a parfaitement la liberté de commenter ce qu’il veut, ne t’en déplaise.

      Cette propagande est insupportable et bon nombre d’auteurs devraient vraiment se remettre en question avant de plaider n’importe quelle cause.

      S’insurger de cet état de fait n’est pas un troll, je t’invite à en relire la définition et également la raison d’être du site (premier onglet, pas dur de cliquer).


    • Le421 Le421 28 septembre 19:20

      @McGurk
      Le sous-sol le plus riche du monde avec un pétrole qui est passé de 100 à 30 dollars en peu de temps.
      Seule et unique ressource ou quasiment.
      Quel pays résisterait à 70% de perte de ses revenus et des vampires qui guettent derrière la porte ?
      Au fait, ça se passe comment au Brésil depuis qu’ils ont viré cette salope de gauchiste de Dilma Rousseff ??

      On n’en parle pas trop de Temer...

      Evidemment, c’est la droite conservatrice, libérale et affairiste. Donc...


    • McGurk McGurk 28 septembre 19:30

      @Le421

      En fait non, le territoire est grand et il y a de nombreuses ressources, fossiles (pétrole, gaz, pierre précieuses) ou non (tourisme/écotourisme, exploitation maîtrisée de la forêt, etc.). Et comme personne n’a manifestement envie de s’y investir, le pays est dans la merde.

      Sinon ce serait un pays comme tous ceux en Occident avec de nombreuses cordes à son arc, c’est franchement idiot de se reposer uniquement sur le pétrole. Surtout que, lorsqu’il vient à manquer, les citoyens demandent des comptes, forcément...

      * « Au fait, ça se passe comment au Brésil depuis qu’ils ont viré cette salope de gauchiste de Dilma Rousseff ??On n’en parle pas trop de Temer... »

      La seule certitude qu’on ait de là-bas, c’est qu’il y a une bonne grosse corruption. Sinon ils n’ont jamais eu besoin de supprimer les libertés pour empocher tout le pognon, ils sont nettement plus malins^^


    • mikawasa mikawasa 29 septembre 10:52

      @McGurk
      Je suis tout à fait d’accord il a le droit de commenter et j’ai le droit de le commenter ! On fait quoi après ?


    • mikawasa mikawasa 29 septembre 10:54

      @McGurk
      J’ai plutôt l’impression qu’il y a des manipulations d’informations des 2 cotés


    • McGurk McGurk 29 septembre 12:57

      @mikawasa

      C’est là le principe et le défaut de taille dans ces « batailles idéologiques ». Il y a du faux dans le vrai et du vrai dans le faux...


    • CN46400 CN46400 29 septembre 17:10

      @Lugsama

       Vous devriez jubiler, la « bolibourgeoisie », que vous détestiez avant, est en train de dégommer. Vos amours sont trop changeants pour être véritablement honnêtes...


    • CN46400 CN46400 29 septembre 17:16

      @McGurk

      Vous avez raison, sauf que, partout où le « syndrome hollandais » sévit, et au Vénézuéla çà ne date pas de Chavez, la guérison est extrêmement longue, a moins que, comme en Hollande, les gisements de matières premières s’assèchent....


    • Garibaldi2 29 septembre 18:07

      @McGurk

      ’’Sinon ils n’ont jamais eu besoin de supprimer les libertés pour empocher tout le pognon, ils sont nettement plus malins’’

      Au Brésil, la dictature militaire a duré de 1964 à 1985, pratiquement 20 ans.


    • McGurk McGurk 29 septembre 18:47

      @Garibaldi2

      Je parlais d’actualité^^


    • antiireac 28 septembre 13:51

      Nième article sur la dictature sanglante de gauche au Venezuela.

      Quand est ce que l’auteur (payé sans doute par la dictature) comprendra que les citoyens de ce pays
      sont à bout de souffle mais que le dictateur maduro ne gagnera pas la partie.

      • McGurk McGurk 28 septembre 14:58

        * "Forte de cette victoire, la droite a cru son heure revenue, a mis la pression grâce à l’appui sans conditions des Etats-Unis et des médias, et a déclenché l’insurrection de ces derniers mois. Le peuple invisibilisé par les médias, a subi, observé en spectateur, cette minorité violente brûler vifs des citoyens afrodescendants.« 

        Je n’ai pas tout lu de cet article imbuvable, mais la simple présence de cette phrase montre bien que l’interview n’est pas anodine et qu’on fait, derrière cet échange »innocent« , une éloge du système en place avec l’épouvantail »de la méchante droite« qui est forcément »destructrice« et »complotiste« .

        Je trouve inimaginable d’aller déverser tout ce torrent de merde, de dire que les »Occidentaux sont mal renseignés« alors qu’on nous livre des informations aussi frauduleuses...et pour quoi ?

        Pour valider la présence d’une dictature qui n’en a vraiment rien à foutre de la population, escroquée par un »parlement du peuple« (la bonne blague) qui validera les yeux fermés toutes les décisions dudit dictateur.

        Où est la démocratie ou la »bouffée d’oxygène" citée ? Nulle part, rien que du vent ! smiley 


        • CN46400 CN46400 29 septembre 17:24

          @McGurk

          Désolé mais les électeurs vénézuéliens ont parlé le 30 juillet, et, comme par enchantement, les manifs bourgeoises ont subitement cessées. Comme si tout d’un coup la bourgeoisie, toute entière avec sa frange bolivarienne, était surprise par la démocratie....


        • McGurk McGurk 29 septembre 17:28

          @CN46400

          « A parlé »...ouais, on se demande qui s’est vraiment manifesté et qui représente qui...


        • Marta28 28 septembre 18:23

          Bienvenue sur le meilleur site de rencontres sexe http://wantsdate.com


          • pipiou 28 septembre 22:18

            Le gars qui vient publier sa propre interview, superbe !!
            Bonjour, voici une interview de moi.

            Il pourrait certainement nous parler de lui à la 3eme personne, car ce qu’il dit est certainement très important.


            • Zolko Zolko 28 septembre 23:45

              @pipiou : « Le gars qui vient publier sa propre interview »

              Ah ouais, je viens de remarquer. Le gars sans gêne absolu. Et il y en aura ici pour le défendre, vous allez voir.


            • McGurk McGurk 29 septembre 01:15

              @Zolko

              Ca recoupe bien les défenseurs de la Corée du nord ou du Venezuela, « magnifique démocratie exemplaire » luttant contre « nos impitoyables dictatures »  smiley .


            • symbiosis symbiosis 28 septembre 22:45

              Ça doit être frustrant pour des réactionnaires de naviguer sur un site de gauchiste à lire toujours les mêmes choses, non ?

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