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Accueil du site > Actualités > International > Xavier Moreau – L’Ukraine ne sera jamais une nation

Xavier Moreau – L’Ukraine ne sera jamais une nation

Xavier Moreau est analyste politique et fondateur de Stratpol. Il commente régulièrement l’actualité concernant la Russie et l’Ukraine, et analyse dans cette interview la situation de la liberté de la presse en Ukraine, et ce qui attend le pays en 2019, tant sur le plan politique qu’économique.

Bonjour Xavier Moreau.

Bonjour Christelle.

Merci de nous accorder un peu de votre temps pour cette interview. Ces derniers mois la situation des journalistes en Ukraine, y compris celle des journalistes étrangers s’est fortement dégradée, avec beaucoup de journalistes qui se sont vu refuser l’accès au territoire ukrainien. Entre autre, le cas très médiatisé du journaliste de la chaîne autrichienne ORF, Christian Wehrschütz, qui finalement, on a eu la nouvelle hier, est enfin autorisé à revenir en Ukraine, après une forte pression de la ministre autrichienne des Affaires étrangères, Karine Kneissl. Mais d’autres journalistes n’ont pas cette chance. Entre autre, quatre journalistes tchèques, qui se sont vu refuser la semaine dernière l’accès à l’Ukraine. Il y a eu plusieurs journalistes italiens aussi qui venaient pour couvrir les élections ukrainiennes. Que pouvez-vous nous dire au sujet de la situation de la liberté de la presse en Ukraine, et qu’est-ce qui explique cette évolution très négative dans le cadre des élections ukrainiennes ?

Je parlerais moins d’une évolution que d’une permanence. Il faut se rappeler que dès le lendemain du Maïdan, la chasse aux journalistes dissidents a été lancée. Ça s’est traduit par l’assassinat de Bouzina, qui était un journaliste pro-russe, qui ne le cachait pas. Ça a été l’enfermement de Kotsaba, juste parce qu’il avait dit (et il avait raison), que la guerre dans le Donbass était inconstitutionnelle. Puisque pour envoyer l’armée, c’est comme en France. Vous ne pouvez pas envoyer l’armée sans accord… À moins d’être en situation de guerre.

Quand vous envoyez l’artillerie et les chars, et les avions même, à une époque, c’est que vous êtes en situation de guerre. Et pour ça, Kotsaba avait fait, je crois, un an et demi de prison ferme plus ou moins sans jugement, et avait fini, sous la pression internationale, par être libéré.

Et aujourd’hui encore, il suffit d’aller sur Youtube, plusieurs fois il est victime de violences, il se fait attaquer, mais il continue courageusement à faire son travail.

Vous avez encore Anatoli Charii, qui lui vit en exil, on ne sait pas trop où en Pologne ou dans les Pays Baltes, pour pouvoir continuer à faire ses vidéos de réinformation. Donc, de toute manière il n’y a pas de liberté de la presse en Ukraine. Dès le lendemain du Maïdan c’est une des premières choses qui s’est effondrée.

Alors il y a quand même une presse dissidente qui essaye de faire un peu le travail. Notamment quelqu’un que j’avais repéré dès le début, et qui a créé sa chaîne, le député Mouraev de Kharkov, qui a créé la chaîne NewsOne. Mais qui est censurée, sans l’être directement, puisqu’elle a perdu le fait d’être retransmise sur certains bouquets de chaînes ukrainiennes. C’est arrivé il y a deux mois comme par hasard, peu de temps avant les élections.

Donc, ce que je veux dire c’est que je ne vois pas quelque chose de vraiment nouveau. L’Ukraine est un pays où depuis le Maïdan on tue les journalistes. Il y a des journalistes qui ont été délibérément abattus par l’armée ukrainienne et ce dès le début. Il y a un Français qui a failli y laisser la vie. Et qui d’ailleurs, si je me souviens bien, a décidé de porter plainte contre le régime kiévien. Donc on est dans la permanence.

Évidemment que tous les journalistes qui doivent être accrédités font l’objet d’une vérification par les services ukrainiens, qui sont une véritable police politique. Et puis, je vous rappelle aussi qu’il y a un site internet sur lequel vous et moi nous avons l’honneur de figurer, qui est Mirotvorets. Qui non seulement désigne les gens à abattre, ça a été le cas de Bouzina, mais en plus donne leurs coordonnées.

Beaucoup d’informations personnelles qui peuvent être très dangereuses quand ça tombe entre de mauvaises mains. Mais on a l’impression dans le cadre de ces élections que les journalistes étrangers, entre autre, venant de pays occidentaux, ont été beaucoup plus la cible de cette censure qui ne dit pas son nom, puisqu’en fait on ne les laisse même pas rentrer sur le territoire ukrainien. Par rapport à avant on a vu beaucoup plus de cas quand même, dans le cadre de ces élections.

Je crois que c’est ça un peu la nouveauté en fait. C’est que, effectivement vous avez raison de le souligner, les journalistes étaient essentiellement soit les journalistes ukrainiens qui étaient qualifiés de traîtres ou de pro-russes, soit des journalistes occidentaux mais qui étaient vraiment reconnus comme des pro-russes également.

Et la finalement c’est un peu général, c’est-à-dire qu’il y a vraiment une peur du régime kiévien que ce qui se passe réellement en Ukraine soit révélé à la presse occidentale. Ce qui montre aussi la fébrilité du régime de Kiev. C’est-à-dire qu’il n’est pas exclu que Porochenko pense à sauver son futur quinquennat, par la force, par un nouveau Maïdan, quoi que je sois quand même très sceptique. Si jamais c’est ce qu’il décide de lancer, dans ce cas il faut chasser les journalistes.

Après il faut voir, ce n’est pas forcément que Porochenko. Porochenko a fait le choix de la guerre. Il faut rappeler au passage qu’il y a cinq ans, parmi les dix points qu’il avait cités pour se faire élire, il avait dit qu’en trois mois il ferait la paix avec la Russie.

Il est parti sur un programme de paix et à partir de la prise de Slaviansk il a cru qu’il pourrait l’emporter par la guerre. Et il est resté dans un programme de guerre, sans doute par choix… Un mauvais conseil qui a dû être fait soit par ses alliés, moi je pense beaucoup à la diaspora ukrainienne – canadienne ou américaine – car les diasporas sont toujours plus radicales que les gens sur place. Et puis malgré tout, il a fait le choix de s’entourer des Nazis, et finalement aujourd’hui il est coincé.

Le problème c’est que le premier tour a montré que le parti de la guerre pèse, allez à tout casser en additionnant Gritsenko, Porochenko et Liachko ça fait même pas 25 %. Donc en fait ça veut dire que 75 % du peuple ukrainien en a assez. En plus on voit la répartition géographique du vote, comme d’habitude, c’est les fous de l’Ouest du pays qui veulent continuer la guerre, et Porochenko fait moins de 10 % à Odessa, à Kharkov, à Dnipropetrovsk. Voilà, c’est l’échec complet du parti de la guerre. C’est l’échec complet de l’ukrainisation forcée.

Donc effectivement, quand on en est à ce point là, soit il s’en va, je dirais même il s’enfuit. C’est ce qu’il a de mieux à faire. Un peu à la Saakachvili. Soit il tente le coup de force.

Est-ce que vous ne pensez pas qu’il pourrait tenter… Parce qu’on a vu clairement qu’il y a eu des fraudes massives déjà lors du premier tour pour lui permettre d’arriver jusqu’au second tour. Entre autre dans le Donbass, où on a vu des taux de participation dans les parties contrôlées par Kiev qui sont littéralement impossibles, puisqu’en fait on a plus de la moitié de la population qui se trouve dans les territoires non-contrôlés par Kiev, en République Populaire de Donetsk et de Lougansk. On a vu des bourrages d’urnes, la présence des agents du SBU, les achats de voix sur les fonds de l’État, tout y est passé. Est-ce que vous ne craignez pas qu’il pourrait carrément, malgré les sondages qui le donnent clairement perdant – les derniers sondages que j’ai vus, Zelensky est à 61 % et Porochenko à 24 % – qu’il pourrait tenter le coup et frauder massivement pour gagner le second tour ?

Ça ferait quand même une sacrée fraude. J’avais démarré ma série d’articles sur l’Ukraine en l’appelant république bananière d’Ukraine. Et c’est vrai que c’est une république bananière, notamment dans le traitement des journalistes. Ça rappelle beaucoup l’Afrique de la décolonisation. Mais je ne pense pas qu’il aille jusque-là.

Il faut voir quand même une chose, c’est que derrière il y a les bailleurs internationaux, qui valideraient je pense un petit coup d’État à 1 ou 2 % de manipulation. Mais là, quand on en est à manipuler plus de 10 %, ça me paraît énorme. À moins de doubler ou tripler la population du Donbass occupé par Kiev et la faire voter… J’ai du mal à y croire.

Et en plus il faut voir que toutes les grandes villes du Sud-Est de l’Ukraine ont à leur tête des partis pro-russes, ou du moins russo-compatibles. Et même Nikolayev, qui était la seule grande ville du Sud-Est où il y avait eu un pro-occidental, finalement il y a eu une coalition, c’est intéressant, il y avait des gens du bloc Porochenko et du bloc d’Opposition qui se sont mis d’accord pour le chasser.

Ce que je veux dire c’est que dans toutes ces grandes villes où ça mobilise les électeurs, la puissance de Porochenko n’est pas suffisante. Il y a même des villes… Ce n’est un secret pour personne, que Dnipropetrovsk est contrôlée par Kolomoïski. Qui va même plutôt jouer en sa défaveur. Kharkov est contrôlée par Kernes. Toutes ces grandes villes, qui sont des gros fournisseurs de voix, Porochenko peut pas y faire ce qu’il veut.

Et il y a quand même des observateurs internationaux. Et puis, je crois qu’on l’a bien compris, tout le monde est fatigué de l’Ukraine, et la perspective de supporter un nouveau Maïdan, une nouvelle instabilité ne réjouit personne.

Il y aura peut-être des tentatives, je dirais spontanées, ou alors ce à quoi on peut assister aussi c’est que Porochenko perde les élections et que des gens comme Avakov ou Parouby, qui ont du sang jusqu’aux coudes, même jusqu’à la nuque, jouent leur va-tout en essayant de mettre la pression à Zelensky via les bataillons de représailles. Ça c’est un scénario que j’avais évoqué dans une de mes vidéos, c’est tout à fait possible.

L’homme qu’il faut garder à l’œil, celui qui contrôle une bonne partie des bataillons, c’est Avakov. Et lui, c’est comme Parouby, il porte la responsabilité des tirs de sniper sur le Maïdan, du massacre d’Odessa, du massacre de Marioupol, de tous les massacres qui ont eu lieu, la guerre c’est eux. Des gens comme Tourtchynov, Parouby ou Avakov n’ont rien à perdre.

Et si Zelensky est élu, la seule solution pour eux c’est de lui mettre la pression par la rue. Et il faut voir de toute manière qu’au lendemain de l’élection, si Zelensky est élu, en tant que président il ne pourra choisir que le ministre de la Défense, le procureur général et le ministre des Affaires étrangères. Donc, quoi qu’il arrive, ses capacités seront encore limitées. Ce qui va être, à mon avis, décisif, ce sont les élections parlementaires à la fin de l’année, à l’automne. Et là tout devient possible.

Porochenko a dit que si jamais il perdait les élections, il se lancerait dans la bataille des élections législatives.

Pour essayer d’obtenir un siège de parlementaire qui lui assurerait une certaine immunité.

C’est l’idée. Et puis, il ne faut pas oublier que les réformes qu’avait faites Ianoukovitch, qui visaient à transformer la république ukrainienne en cinquième république on va dire, avec un fort exécutif, ces réformes ont été annulées par le Maïdan, par l’assemblée issue du Maïdan.

Porochenko a eu tous les pouvoirs parce qu’il avait également le parlement. Mais ça ne sera pas le cas de Zelensky. Ça va quand même le limiter dans sa capacité d’action.

À mon avis ce qu’il va tenter de faire c’est de nommer les juges de ces cours anti-corruption, de ces structures qui sont réclamées par les occidentaux, qui vont s’attaquer à Porochenko. Puisque Zelensky, lui sa fortune a priori il n’y a pas de magouilles. Il a fait fortune en étant un showman (homme de spectacle) en Ukraine ou en Russie. Donc lui à la limite il n’a rien à redouter d’une cour anti-corruption Y compris d’une cour contrôlée par des étrangers. Ce qui est le but.

Je pense que le plan américain, le plan occidental, c’est de mettre l’Ukraine en coupe réglée par les juges, par le truchement des juges étrangers qui tiendront tout le personnel politique, qui est entièrement corrompu en Ukraine.

Il l’a dit d’ailleurs, il l’a annoncé. Je pense que c’est ce qu’il va essayer de faire, en attendant les résultats de l’élection législative, qui vont être à mon avis vraiment intéressants. Est-ce que Zelensky, qui est une espèce de Macron ukrainien, arrivera à transformer l’essai de l’élection présidentielle de la même manière que Macron a réussi à créer un mouvement à partir de rien, avec des nouveaux députés, des gens, un espèce de mouvement « En marche » derrière Zelensky ?

Ou, est-ce que c’est les forces plutôt traditionnelles qui vont l’emporter ? Quel va être le poids du parti des régions, des partis pro-russes ? On a bien vu dans les élections de novembre 2015 qu’en Nouvelle Russie (on part d’Odessa jusqu’à Kharkov), tout le monde a voté pro-russe ou en tout cas russo-compatible. Ça c’est des choses qui vont surtout, à mon avis, se confirmer. Contrairement à ce qu’a affirmé Cyrille Bret dans le Figaro, qui expliquait que l’élection présidentielle allait démontrer que la coupure fondamentale entre les Ukraines (principalement l’Ukraine du Sud-Est et l’Ukraine de l’Ouest) n’existait plus.

On voit que la carte du premier tour déjà est extrêmement flagrante. On voit une différence fondamentale entre le vote de la partie Ouest, la partie centrale de l’Ukraine, et de la partie Sud- Sud Est. Si on regarde un petit peu les analystes russophones, la plupart s’accordent à dire que, que ce soit Zelensky ou que ce soit Porochenko, l’Ukraine fonce vers le gouffre, et que Zelensky ne ferait que retarder l’agonie de l’Ukraine. Ce qui ressort de pas mal d’analystes, c’est en gros « de toute façon l’Ukraine est foutue, avec Porochenko ça sera juste plus rapide, et comme ça on en finit une bonne fois pour toute ».

De toute manière, le processus qui se produit actuellement, il a commencé il y a cinq ans, et je crois que nous faisions partie de ceux qui l’ont à peu près tout de suite analysé. On ne peut pas construire une Ukraine contre la Russie. C’est impossible. C’est historiquement impossible. Staline a essayé dans les années 20, ça a échoué. Donc on sait que ça ne marchera pas, et c’est ce qu’ils ont essayé de faire.

Le seul moyen aujourd’hui de reconstruire l’Ukraine, si on ne veut pas admettre comme le dit Vladimir Poutine que les Ukrainiens et les Russes c’est « один народ », un seul peuple, eh bien c’est de reprendre le mythe soviétique, c’est-à-dire en fait que c’est deux peuples séparés mais « братские народы », que ce sont des peuples frères. On pourrait reconstruire quelque chose là-dessus.

Le problème : est-ce qu’il est temps de faire ça ? Je n’y crois pas. De toute manière Zelensky n’aura pas les mains libres, il risquera même sans doute de se faire assassiner si jamais il décide de faire ça. Et de toute manière ce que j’avais analysé dès ma vidéo sur les élections ukrainiennes avant Noël, c’est que le grand vainqueur dans une semaine c’est Vladimir Poutine. C’est la Russie.

Que ça soit madame Tymochenko, Zelensky ou Porochenko, le résultat sera le même. Soit Zelensky décide d’appliquer les accords de Minsk, auquel cas c’est l’autonomie du Donbass, et ça va lancer le signal de l’autonomisation générale de l’Ukraine. C’est-à-dire que l’Ukraine utile, les ports et l’industrie, toutes ces régions-là vont vouloir devenir autonomes. Il n’y aura plus d’impôt qui va remonter à Kiev, donc on aura une espèce de Suisse extrêmement décentralisée. Et puis surtout Kiev cessera de pomper la richesse de l’Ukraine utile. Il ne faut pas oublier le slogan à Kharkov, on fêtait récemment le soulèvement de Kharkov qui était le premier après Maïdan, c’était « хватить кормить Киев », arrêtons de nourrir Kiev.

Donc par ce processus, ça sauvera je pense dans ce cas là l’Ukraine en tant qu’entité. Mais l’Ukraine ne sera jamais une nation, ça c’est clair, ça sera définitif. Elle ne rentrera dans aucun accord international, que ce soit l’Union Européenne ou l’OTAN. Et donc dans ce cas-là c’est une victoire russe, l’économique ukrainienne, de l’Ukraine utile encore une fois, va naturellement de nouveau se tourner vers la Russie. Et donc ce sera une victoire russe.

Deuxième solution, effectivement, soit Porochenko l’emporte, soit Zelensky l’emporte, mais il est contrôlé par les radicaux. Eh bien le processus va continuer jusqu’à la banqueroute ukrainienne. Parce que, encore une fois, on est dans ce que j’ai appelé « le mur de 2019 ». Il va falloir rembourser….

Il va sans doute y avoir des pressions, il y aura un accord qui va être trouvé. Mais ce que je veux dire c’est que toute la richesse produite par l’Ukraine, et il n’y a pas grand-chose, va être utilisée pour payer les intérêts de la dette, ou la dette.

L’Ukraine va perdre entre 3 et 4 % de son PIB à la fin de l’année, puisque Nord Stream 2 va être construit. Non seulement il y a Nord Stream, mais il y a également Turkish Stream. Donc finalement l’Ukraine n’aura sans doute même pas assez… Elle devra payer pour continuer à avoir du gaz russe pour s’approvisionner elle-même. Donc tout ce système de chantage qu’il y avait vis-à-vis des occidentaux, vis-à-vis de la Russie, tout ça va disparaître d’ici huit mois.

Donc voilà c’est la fin. J’avais choqué énormément les Russes en 2014 quand je leur avais dit : « Vous finirez par dire merci Maïdan  ». Et je pense que là autour de moi j’ai des amis qui ne comprenaient pas pourquoi je disais ça, et là ils comprennent. Et on comprend là aussi toute l’intelligence de la stratégie du Kremlin. Parce que le Kremlin c’est à l’ancienne, c’est les tendances lourdes historiques.

L’Ukraine c’est la Russie, qu’on le veuille ou non. Sauf cette partie de l’Ouest qui a connu une histoire totalement différente depuis la chute de la Rus’ de Kiev, qui a évolué au sein de la Pologne, Pologne-Lituanie, Autriche-Hongrie. Ethniquement ce ne sont plus des héritiers de la Rus’ voilà. Mais en dehors de cette partie qu’on peut redonner à la Pologne ou rebaptiser Ukraine, ils en feront ce qu’ils voudront, mais le reste est voué à être rattaché à la Russie.

Cette partie, cette Ukraine utile, qui va d’Odessa à Kharkov se rattachera naturellement, pas forcément au sein de l’État russe, je veux dire, on parle d’espace, d’étranger proche comme on disait dans les années 90. Et puis l’Ukraine du centre, autour de Kiev, comme d’habitude, ira du côté du plus fort et du plus riche et donc se rattachera à cette Ukraine utile.

Je verrais bien une ville comme Kharkov avec un destin d’espèce de grande capitale régionale. Il ne faut pas oublier que jusqu’en 1934 je crois, Kharkov a été la capitale de la république Socialiste Soviétique d’Ukraine. Je verrais bien Kharkov avec un gros rôle de capitale régionale.

Un Donbass réunifié, pas forcément rattaché à la Russie, mais en tout cas rattaché de facto. Un peu comme l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud. Vous l’aviez vous-même évoqué, l’intégration économique se poursuit. Et en plus c’est facile parce que le Donbass a toujours été intégré économiquement soit dans la Russie, soit dans l’URSS.

Je pense que les choses évoluent plutôt dans le bon sens, malheureusement il y a toujours des morts, il y a toujours des bombardements et heureusement que vous êtes là pour en témoigner. Mais le processus continue, et ce que nous avons analysé ces cinq dernières années se produit parce qu’il y a des tendances lourdes contre lesquelles vous ne pouvez rien, à moins, encore une fois, d’organiser l’épuration ethnique de l’Ukraine. Ce qui reste le fantasme des élites « porochenkiennes », « paroubiennes » et « avakoviennes ». La fameuse solution croate qui a encore été exprimée…

Ou encore récemment par Irina Farion qui a déclaré qu’il n’y a pas de russophones en Ukraine, que ce sont soit des esclaves soit des occupants.

On est toujours dans cette même dialectique. Ce qui est pas mal pour une ancienne membre du parti communiste, du département idéologique. Une belle reconversion, du bolchevisme au national-socialisme. Comme quoi il y a des proximités entre ces deux totalitarismes. C’est assez délirant. Mais ce qui est délirant c’est qu’elle puisse le dire sur une chaîne de télévision ukrainienne. Ce qui est aussi intéressant c’est que Porochenko a quand même réagi en disant que lui-même était russophone. Parce que la leçon qu’on tire du premier tour, c’est que Zelensky, qui a fait sa carrière en russe (dont d’ailleurs la fameuse série télévisée, très drôle, où il joue le rôle du président ukrainien, c’est en russe) s’est exprimé contre l’interdiction de la langue russe, etc. Et donc Porochenko a été obligé, pour essayer de ne pas perdre totalement tout cet électorat, de se déclarer en tant que russophone. Ça valait son pesant de cacahuètes.

Oui c’est assez intéressant. En tout cas merci beaucoup Xavier pour cette interview. Merci de nous avoir accordé un petit peu de votre temps. Je pense qu’on refera régulièrement ce genre d’interview sur l’analyse de la situation, puisque cette année beaucoup de choses vont bouger l’Ukraine. Donc il y aura besoin de votre éclairage. Merci à vous.

C’est clair. Je vous dis bientôt à Donetsk pour les fêtes de mai.

Voir l’interview complète en vidéo :

Interview faite par Christelle Néant pour Donbass Insider via Skype le 15 avril 2019


Moyenne des avis sur cet article :  4.69/5   (13 votes)




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12 réactions à cet article    


  • roman_garev 19 avril 10:25

    Merci pour cet article.

    Tout de même il y a des erreurs d’estimation.

    Par exemple, ceci : « ...l’assassinat de Bouzina, qui était un journaliste pro-russe, qui ne le cachait pas ».

    Primo, Bouzina n’était pas journaliste, mais poète.

    Secundo, il n’était aucunement pro-russe, mais un Ukrainien on ne peut plus pro-ukrainien. Il était pour l’Ukraine indépendante, mais indépendante non seulement de la Russie, mais aussi des USA.

    Il était un vrai patriote de l’Ukraine et était tué justement pour ça. Ses assassins ont été proclamés des héros dans le socium ukrainien, et n’ont eu aucune persécution de la part du régime nazi. 


    • Christelle Néant Christelle Néant 19 avril 14:19

      @roman_garev
      Merci pour ces précisions.


    • Guy19550 20 avril 03:48

      Les liens sur Tass du vendredi sont intéressants à lire. Mais alors simplement pour le fait qu’ils existent, car aucun des deux candidats à la présidence n’a eu des propos de nature à résoudre la guerre civile.

      Ce que Peskov dit et en fin de compte, que c’est la chose la plus sensée à dire, c’est que le nouveau président aura à faire des propositions pour améliorer la condition de vie des ukrainiens et des russes.
      C’est de collaboration qu’il parle, pas de deal ou autre chose et le point de départ est évidemment la situation actuelle, pas celle d’il y a 5 ans !
      Je ne vois hélas rien se faire en ce sens quelque soit le candidat élu..

      En ce qui concerne le cesser-le-feu, le précedent n’a pas été respecté bien longtemps et le nouveau cesser-le-feu est du type unilatéral proclamé par tonton chocolat à la suite de son dialogue avec Macron et Merkel. Il y a eu un accord (futile il est vrai sur le premier) et aucun accord sur le second.

      La suite ne dépend pas des élections mais du climat ainsi que de la folie meutrière (parainnée par les cowboys et l’Europe) !!!

      Si on avait voulu une autre issue, il aurait fallu annuler les résultats du premier tour et comme cela n’a pas été fait, il n’y a aucune raison de supposer que les fasifications de votes redeviennent normales au second tour. Il y a un sérieux trou à combler pour tonton, tellement grand que personne ne pourra y croire.

      La suite sera pour lundi car je refuse de lire leurs bêtises électorales, je m’en tape !


      • Christelle Néant Christelle Néant 20 avril 09:12

        @Guy19550
        J’ai regardé le programme des deux candidats, c’est blanc bonnet et bonnet blanc


      • JC_Lavau JC_Lavau 20 avril 08:51

        Voir l’article suivant : 

        Sanctions – La Russie coupe le robinet de pétrole vers l’Ukraine

        • Christelle Néant Christelle Néant 20 avril 09:04

          @JC_Lavau
          Pour l’instant il est toujours en modération, il est accessible déjà sur mon site http://www.donbass-insider.com/fr/2019/04/19/sanctions-la-russie-coupe-le-robinet-de-petrole-vers-lukraine/


        • roman_garev 20 avril 10:42

          @Christelle Néant
          Déjà paru ici.


        • Christelle Néant Christelle Néant 20 avril 15:54

          @roman_garev
          Merci. Il est passé 5 minutes après que j’ai écris mon commentaire smiley


        • JMBerniolles 20 avril 09:47

          Bonjour, Et merci pour cette interview magistrale. Merkel vient de sceller le sort de Porochenko, cela fait longtemps que j’observe cette réserve de l’Allemagne vis à vis du régime de Kiev, mais la Chancelière allemande vient, en rejetant la main de Porochenko, d’officialiser ce rejet. Cette interview en donne les raisons de fond. Il n’a pas été possible de détacher la partie essentielle de l’Ukraine de la Russie. Avec les nouvelles donnes économique l’Ukraine, ou plutôt cette partie russophone n’aura d’autre choix de survie que de renouer des liens culturels et économiques avec la Russie.


          • Christelle Néant Christelle Néant 20 avril 09:56

            @JMBerniolles
            Bonjour,
            Merci du compliment. Ce format a l’air de beaucoup plaire, et interviewer Xavier est toujours un plaisir, j’en referai donc régulièrement.


          • JC_Lavau JC_Lavau 21 avril 19:08

            La tragédie de l’Ukraine, ruinée par ses dirigeants, redémontre que les cas où l’on puisse se passer d’une direction sont rarissimes. Il y a eu l’orchestre I musici qui jouait sans chef, ce qui ne démontre pas qu’ils n’avaient pas développé un système de direction, moins apparent.

            A la mer non plus, ou en expédition en milieu dangereux, une direction incompétente, ça ne pardonne pas. Le capitaine de La Méduse était une nullité, ivrogne en plus.

            Nicholas Montsarrat a loué les traditions de la Navy à former ses officiers, l’évaluant au fait que quand arrivait une promotion, on était pratiquement prêt à assumer ces nouvelles responsabilités.

            Ici en France, nous avons de sérieuses questions à nous poser : nos systèmes de sélection et formation des dirigeants politiques sont gravement défaillants. Du temps que mon père exerçait et les étudiait, c’était en principe le rôle des partis.

            Or Georges Bidault, Henri Queuille et Guy Mollet sont de sombres démonstrations que ça ne marchait pas. En 2007, nous en eûmes encore une sombre démonstration : au soir du premier tour, nous ne pouvions plus choisir qu’entre deux avocats, respectivement un voyou et une folle.

            Avocat à Louviers puis maire de Louviers d’un côté, militaire et écrivain fils d’un historien d’autre part, Pierre Mendès-France et Charles de Gaulle eurent des parcours atypiques. Eux disposaient d’un persécuteur moral interne exigeant, et d’une soif de l’action efficace.

            Et on fait comment, pour sélectionner et former des dirigeants de valeur ? Je n’en sais toujours rien ; et rien n’indique que quiconque en sache beaucoup plus. Je sais seulement qu’il faut se défier des égocentriques.


            • JC_Lavau JC_Lavau 21 avril 20:46

              @JC_Lavau. On ne sait pas non plus évaluer les cadres. On ne sait pas évaluer le jardinier qui prend soin de la formation des futurs dirigeants de valeur.
              Années 78-79, j’avais porté sur le papier un outil d’analyse, que j’ai mis en ligne en 2003 : 

              Pour la réflexivité dans les logiques, y compris en psychologie.

              Oui, ordre de réflexivité d’ordre cinq, OK, mais cet outil n’évalue que les gens constants et cohérents, ou alors juste au coup par coup.
              Humainement, qui aurait pu prévoir qu’avec l’âge, Henri Queuille deviendrait le champion de l’immobilisme ? Personne n’a signalé de symptômes prémonitoires.
              Je n’ai jamais su amplifier l’outil d’analyse en réflexivité pour tenir compte de la personnalité d’emprunt, qui se conforme à l’air du temps, ni pour tenir compte des contradictions dans la personnalité, qui vont s’aggraver dans l’épreuve.
              Or en politique, les fourbes sont la population dominante.

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