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Accueil du site > Actualités > Politique > Antoine Rufenacht, le mentor chiraquien atypique du Havre

Antoine Rufenacht, le mentor chiraquien atypique du Havre

« Hommage à Antoine Rufenacht, homme de convictions, qui transforma sa ville comme nul autre et transmit le flambeau à Édouard Philippe. Pensées amicales pour ce dernier qui perd un proche et un maître, comme pour sa famille, les Havraises et les Havrais. » (Emmanuel Macron, le 5 septembre 2020 sur Twitter).

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Après le sénateur UMP Patrice Gélard, juriste et universitaire, figure politique importante de Seine-Maritime, président de la "commission d'organisation et de contrôle des opérations électorales" (COCOE) lors de l'élection du nouveau président de l'UMP en novembre 2012, disparu au début de l'été, le 25 juin 2020, l’ancien maire du Havre Antoine Rufenacht est mort à 81 ans, emporté par la maladie, dans la matinée de ce samedi 5 septembre 2020 au Havre (il est né le 11 mai 1939 au Havre). On le présente souvent comme le "mentor" du désormais ancien Premier Ministre Édouard Philippe, son successeur à la mairie du Havre, ce qui est vrai : « C’est avec lui que je me suis engagé en politique. C’est lui que j’ai regardé pour apprendre. » tout en évoquant l’homme discret et pudique : « Très impressionnant par sa hauteur de vue et son élégance. Mais il n’était pas intimidant. On pouvait lui parler directement. » ("Paris-Normandie" le 5 septembre 2020). Néanmoins, le réduire à ce seul statut serait réducteur pour cet ancien jeune gaulliste de l’UJP qui a été un militant RPR qui a suivi toute l’aventure chiraquienne (malgré un éloignement temporaire pendant les années 1980).

À l’issue des élections municipales de mars 1983, la station de radio Europe 1 avait fait une émission hebdomadaire le mercredi soir qui s’intitulait : "Les numéros 1 de demain". Pendant une heure, un invité, considéré comme "jeune espoir", était interrogé non seulement sur des dossiers locaux mais aussi nationaux. À l’époque, ces invités n’étaient pas très connus du grand public même si les fins connaisseurs de la vie politique (et les moins fins connaisseurs aussi) les suivaient déjà attentivement. Des noms ? L’avocat André Soulier, par exemple, premier adjoint au maire de Lyon Francisque Collomb, PR, potentiel futur maire de Lyon (Michel Noir a tout chamboulé), qui n’a pas finalement beaucoup "percé" (vice-président du conseil régional de Rhône-Alpes, il fut élu par la suite, député européen). Invité aussi, l’enseignant d’allemand Jean-Marc Ayrault, PS, à l’époque maire d’une ville de la banlieue nantaise, qui, on le sait maintenant, a conquis la ville métropole avant de conquérir le groupe socialiste à l’Assemblée Nationale puis Matignon et le Quai d’Orsay, sans doute la meilleure "réussite" des invités de l’émission.

Et il y avait Antoine Rufenacht, qui avait échoué dans la conquête du Havre, qui est resté très longtemps communiste, déjà ancien (jeune) ministre et qui était l’un des "grognards" de Jacques Chirac au RPR. Finalement, il a gagné Le Havre seulement en juin 1995, après un quart de siècle de persévérance, mais il n’est plus jamais retourné au gouvernement. En revanche, grâce à sa capacité à choisir sa succession (pour beaucoup d’élus, c’est difficile d’accepter le principe de leur départ, si bien que souvent, ils meurent les bottes aux pieds avec une querelle de succession après leur disparition, mais c’était aussi à l’époque des cumuls des mandats, je pense, dans la région, à Jean Lecanuet, par exemple), il a "fait" un futur Premier Ministre pour la France.

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C’est-à-dire Édouard Philippe qui fut élu adjoint au maire chargé des affaires juridiques dès mars 2001, réélu premier adjoint chargé du développement économique et portuaire, de l’emploi, de la formation, de l’enseignement supérieur et des relations internationales en mars 2008 (mais entre-temps, ce derinier fut aussi élu conseiller régional, conseiller général, et aussi nommé directeur général de l’UMP par son président fondateur Alain Juppé). Le 24 octobre 2010, Édouard Philippe fut élu maire du Havre, hors d’une élection municipale normale, après la démission d’Antoine Rufenacht qui a voulu assurer la transition, réussie puisque Édouard Philippe fut élu sur son nom en mars 2014 (avec la présence d’Antoine Rufenacht en dernier de liste) et réélu en juin 2020. Pendant la campagne municipale de 2014, Édouard Philippe, qui revendiquait deux filiations, Antoine Rufenacht et Alain Juppé, a insisté sur la grande délicatesse de son mentor du Havre : « Il a été d’une classe exceptionnelle. Il a dû me dire une fois en quatre ans de faire attention… ».

Dans son émotion en apprenant la mort d’Antoine Rufenacht, Édouard Philippe a publié sur son compte Twitter une photographie de l’ancien maire avec cette légende en italien : « Tu duca, tu signore, e tu maestro. » [Tu es mon guide, mon seigneur et mon maître], qui est un extrait de "L’Enfer" de Dante, qui était déjà la phrase qu’il avait citée lorsqu’il s’installa dans son fauteuil de maire le 24 octobre 2010. Ce qui, pour Antoine Rufenacht, restait cohérent puisque lui-même avait déclaré en 2017 : « Il pourrait être mon fils ! » même s’il lui avait déconseillé d’accepter Matignon. En 2019, il avait proposé qu’Édouard Philippe se présentât aux municipales à Paris.

Pour Antoine Rufenacht, il s’agissait, en 2010, de se retirer progressivement de la vie politique, après 15 années à la tête du Havre, tout en assurant sa ville d’une succession la meilleure possible. Cette volonté de parrainer des "jeunes pousses" (des "numéros 1 de demain") n’a pas seulement bénéficié qu’à Édouard Philippe. Il a ainsi "parrainé" de très nombreux élus locaux en Seine-Maritime ainsi que Nathalie Kosciusko-Morizet dans sa campagne pour les élections municipales à Paris en 2014.

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Revenons à la trajectoire de ce baron du chiraquisme.

Issu de la bourgeoise protestante du Havre, Antoine Rufenacht fut un ancien élève de l’ENA, sorti en 1968. Parmi ses condisciples de promo, on peut citer Alain Lamassoure, Thierry de Beaucé, René Couanau, Jean-Michel Belorgey, Jean-Claude Boulard, Jean Drucker et Bernard Attali. À l’ombre du gaulliste Olivier Guichard, il s’est engagé au sein de l’UJP (l’Union des jeunes pour le progrès) qui était le mouvement des jeunes gaullistes (de l’UDR). Administrateur civil, il dirigea aussi l’entreprise familiale à partir de 1978.

Il a commencé sa carrière élective en 1973 en obtenant ses deux premiers mandats : conseiller municipal du Havre, mandat renouvelé sans interruption jusqu’en mars 2014. Il fut aussi élu conseiller général du Havre en novembre 1973, qu’il fut jusqu’en mars 1992, avec, entre mars 1982 et mars 1992, la fonction de premier vice-président du conseil général de Seine-Maritime dont le président fut le centriste Jean Lecanuet (de septembre 1974 à février 1993).

En fait, Antoine Rufenacht a marché sur les traces de Maurice Georges (1901-1975), médecin, gendre du futur Président René Coty, et député gaulliste de 1962 à 1975, à qui il a succédé au conseil général et à l’Assemblée Nationale. Pour raison de santé, Maurice Georges a démissionné de son mandat de conseiller général en octobre 1973 et de son mandat de député en avril 1975. En mars 1973, il avait choisi Antoine Rufenacht comme suppléant et fut donc naturellement le candidat investi pour représenter l’UDR en juin 1975, à l’élection partielle. Maurice Georges a fait partie des 43 parlementaires à avoir soutenu la candidature de Valéry Giscard d’Estaing dès le premier tour de l’élection présidentielle de 1974, à l’instar de Jacques Chirac (contre le candidat gaulliste désigné Jacques Chaban-Delmas). On peut imaginer que la proximité d’Antoine Rufenacht avec Jacques Chirac date de cette époque-là.

Antoine Rufenacht fut donc élu et réélu député du Havre de juin 1975 à mai 1981, puis de mars 1986 à juillet 1995. Il fut battu lors de la victoire de la gauche en 1981 et il a démissionné en juillet 1995 pour raison de cumul des mandats car il venait d’être élu maire tout en restant président du conseil régional de Haute-Normandie, un mandat qu’il a exercé de mars 1992 à mars 1998 et qu’il a obtenu de haute lutte contre l’ancien Premier Ministre Laurent Fabius, élu rouennais et poids lourd local (Antoine Rufenacht est resté conseiller régional de 1992 à 2005).

La circonscription qu’Antoine Rufenacht a quittée en 1995 est toujours restée au RPR, UMP puis LR. Ce fut celle d’Édouard Philippe, élu en juin 2012 (jusqu’en mai 2017 puisque nommé à Matignon). Édouard Philippe a repris donc les deux principaux mandats d’Antoine Rufenacht, maire et député (mais Édouard Philippe n’a jamais apprécié l’appellation de "député-maire du Havre" qu’il fut entre 2012 et 2017).

Mais restons encore un peu à l’époque giscardienne. Jeune énarque et jeune député proche de Jacques Chirac, il fut nommé dans les deux premiers gouvernements de Raymond Barre Secrétaire d’État chargé du Commerce et de l’Artisanat du 27 août 1976 au 5 avril 1978. Il fut réélu député en mars 1978 et retrouva ainsi son siège au Palais-Bourbon. Malgré son "haut potentiel", il n’a jamais retrouvé de portefeuille ministériel dans la suite de sa carrière, car sa passion fut avant tout Le Havre.

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En mars 1977, mars 1983 et mars 1989, Antoine Rufenacht a tenté sans succès de ravir la mairie du Havre à la figure communiste André Duroméa, ancien résistant, ouvrier et parlementaire, qui fut élu maire à partir de mars 1971 (dès le premier tour en 1971, 1977 et 1983). Le député RPR n’a pas eu la possibilité de battre ce maire historique (qui fut décoré par Jacques Chirac en janvier 2006) car André Duroméa a démissionné de la mairie en octobre 1994 pour laisser le siège à son premier adjoint Daniel Colliard dans la perspective des élections municipales de juin 1995. Daniel Colliard avait été le candidat communiste battu par Maurice Georges aux élections législatives de mars 1973, dans la future circonscription d’Antoine Rufenacht, mais Daniel Colliard était toutefois député lors des municipales de 1995, élu en mars 1993 dans une circonscription voisine.

La victoire d’Antoine Rufenacht aux municipales du Havre en juin 1995 fut historique puisque la ville était gérée par les communistes pendant trois décennies. Antoine Rufenacht fut maire du Havre du 23 juin 1995 au 24 octobre 2010 (date de sa démission au bénéfice d’Édouard Philippe), réélu en mars 2001 et en mars 2008. Ce fut son mandat le plus important : rénovation du centre-ville et du côté du port, tramway allant jusqu’à la plage, aménagement du quartier des Docks, Stade Océane, redynamisation économique, etc. Il fut très impliqué par la représentation des villes portuaires et proposa même la fusion des ports du Havre, de Rouen et de Paris. Antoine Rufenacht avait hésité avant de choisir Édouard Philippe comme son héritier politique potentiel. Il avait aussi pensé à Christine Lagarde qui était alors à Bercy (avant d’aller au FMI puis, maintenant, à la BCE).

Parallèlement à son action d’élu, Antoine Rufenacht fut un responsable politique du RPR. Après une brouille avec Jacques Chirac, Antoine Rufenacht fut rappelé par lui en 2002 pour diriger la campagne de sa réélection (avec Roselyne Bachelot pour porte-parole). Considérant cette fonction comme un "CDD à Paris", il préférait retrouver Le Havre à prendre des responsabilités ministérielles. Il a soutenu Nicolas Sarkozy en 2007 (« Je ne vois pas qui d’autres pourrait porter nos couleurs. ») ainsi qu’en 2016 à la primaire LR. Par ailleurs, en 2013, il a organisé la primaire UMP pour la désignation du candidat UMP aux élections municipales à Paris.

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D’une grande érudition culturelle, passionné par l’impressionnisme et l’art italien, « homme simple, sans chichi et doté de l’élégance de l’intelligence » selon "Paris-Normandie" du 6 septembre 2020, respecté par ses adversaires politiques, Antoine Rufenacht n’hésitait pas à saluer courtoisement les habitants de sa ville qu’il croisait lorsqu’il y circulait très fréquemment. Les Havrais ont été choqués en apprenant la nouvelle de sa disparition : « On le voyait passer et il avait toujours un mot gentil. », ou encore : « Il a marqué notre ville pour toujours. ». Les témoignages ont été recueillis par Patricia Lionnet et Stéphane Siret dans "Paris-Normandie" du 6 septembre 2020.

La députée LR-Agir Agnès Firmin-Le Bodo aussi a réagi tristement : « Bâtisseur et visionnaire, il a insufflé la renaissance de notre ville et c’est lui qui a remis Le Havre à son niveau d’une grande ville de France, il a redonné aux Havraises et aux Havrais la fierté d’appartenir au Havre. Son combat, c’était le Havre. À titre personnel, je perds mon père en politique. ». L’adversaire d’Édouard Philippe aux dernières municipales, le député communiste Jean-Paul Lecoq : « C’était un rassembleur. (…) Il appliquait une méthode collective, il avait choisi cette méthode de gouvernance ouverte et l’on travaillait vraiment ensemble sur les projets. J’échangeais souvent par sms avec celui qui m’appelait "mon puissant voisin". ».

Quant à l’ancien député Denis Merville, président de l’association des maires de Seine-Maritime, il a confié qu’il perdait, lui aussi, un mentor : « Je suis très ému. Je lui dois beaucoup, il m’a donné ma chance en politique. J’ai eu l’honneur de travailler avec lui d’abord comme collaborateur, notamment au ministère du commerce et de l’artisanat, puis comme parlementaire. Il a mené un combat exemplaire au Havre. Il a toujours mis ses compétences pour faire évoluer la ville, mais aussi le département et la région, tout en ayant une fibre rurale. Avant l’heure, c’était aussi un militant de la grande Normandie. ». Cette nouvelle grande région, créée en 2016, est actuellement présidée par le centriste Hervé Morin.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (06 septembre 2020)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Antoine Rufenacht.
Christian Estrosi.
François Baroin.
Jean Castex.
Christine Lagarde.
Michel Noir.
Henry Chabert.
Francisque Collomb.
Hervé Morin.
François Fillon.
Alain Juppé.
Albin Chalandon.
Roselyne Bachelot.
Gérald Darmanin.
Édouard Philippe.
François Léotard.
Cohabitation.
Alain Carignon.
Jérôme Monod.
De Gaulle.
Nicolas Dupont-Aignan.
Luc Ferry.
Claude Malhuret.
Claude Goasguen.
Philippe Séguin.
Jacques Toubon.
Pierre-Christian Taittinger.
Jacques Chirac.
Christian Poncelet.
Patrick Devedjian.


 


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5 réactions à cet article    


  • Septime Sévère 7 septembre 18:21

    Annie Cordy, au moins, on la connaissait. 


    • zygzornifle zygzornifle 8 septembre 09:00

      @Septime Sévère

       Elle apportait la joie et la bonne humeur.
      Peut être que « rue fnac » était la bonne de la droite ?


    • zygzornifle zygzornifle 8 septembre 08:55
      Le mentor chiraquien ou le menteur chiraquien ?



      • jymb 8 septembre 13:25

        @zygzornifle

        Excellent
        Voir évoquer la chiraquie dans un article c’est d’emblée remuer les tinettes, les sentines de la politique


      • zygzornifle zygzornifle 8 septembre 09:01
        le mentor chiraquien a t’y pique le pognon ?

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