« Attractions » du monde politique et gouvernement d’union nationale
Dans un point de vue diffusé par Le Monde le lundi 28 août, Corinne Lepage appelle au rassemblement et à la formation d’un « gouvernement d’union nationale ». Rien de moins. Pour cette ancienne ministre, les notions de « droite » et de « gauche » n’ont plus de sens et doivent laisser la place à un « projet innovant », mettant en mouvement les « forces de la société civile ». Mais cette référence très générale, sans programme social ni stratégie d’alliances transparente, qui ne nous dit pas vraiment ce qui remplacera dans son esprit la « droite » et la « gauche », ressemble trop à de la récupération de la part d’un monde politique qui craint comme jamais la défection de son électorat.
"Témoignage" Sarkozy, "quasi-affiches" Royal, larmes Jospin, "dimension sociale" Borloo, "grand calme" Hollande, "courage" Villepin, "reprise en main Voynet", "discrétion" Chirac... Chaque possible candidat aux présidentielles de 2007 nous joue en ce moment son numéro, avec un total manque d’autocritique par rapport à la politique dont il (elle) est (a été) responsable.
Dominique de Villepin a annoncé lundi le début d’un catalogue pré-électoral de "mesures sociales". L’UMP prépare entre autres l’attribution d’accréditations à des blogueurs à la veille de son Université d’été. Alain Juppé, jadis "condamné à payer sa fidélité", refait surface espérant reprendre la mairie de Bordeaux. On évoque en même temps un possible "ticket Sarkozy - Borloo"... Mais le Parti socialiste s’est montré le plus "brillant" ces derniers jours. Américanisé, jusqu’au mot "éléphants" qu’emploient les médias pour parler de ses dirigeants, et qui ressemble à une copie du symbole du Parti républicain US. Même si, à force de trop en faire, les "éléphants" français risquent bientôt de ne plus tromper personne.
Dans le Journal du dimanche (JDD) du 27 août, Alain Krivine a déclaré : "Le spectacle donné par le PS est affligeant. [...] Nous assistons à une Star Ac’ de la candidature..." Sur ce point, on peut difficilement lui donner tort. Photos grand format de Ségolène Royal dont le pays est submergé, la une du dernier JDD où les "larmes de Jospin" (sic !) font plus fort que la rupture de Paramount avec Tom Cruise ou la "fièvre Madonna"... et, dans Le Monde de vendredi dernier, François Hollande affichant la sérénité du grand garçon posé. Au festival PS, tous les amateurs de spectacles pouvaient trouver leur compte. Il manquait un John Wayne, mais ça aurait pu faire trop "rétro". De toute façon, pour des "émotions fortes", il y a déjà eu la "période Mitterrand" dont Ségolène Royal revendique "lignée" et "héritage".
Saluons également le cours magistral de refus d’autocritique de Lionel Jospin qui "au bord des larmes" dans un "moment d’émotion", "lâché, déboutonné" d’après le JDD, a déclaré à l’Université d’été PS de La Rochelle : "Le 21 avril 2002 a été pour moi une épreuve cruelle. [...] Je ne pensais pas que c’était possible... [...] Cet événement surprenant, injuste..." au cours d’une scène d’anthologie où "la colère se mêle à l’émotion, la voix s’étrangle..." Lionel Jospin avait montré beaucoup moins d’émotion lorsqu’il a adopté ou fait adopter un certain nombre de mesures (accords de Barcelone de mars 2002, privatisations, LOLF, lois et décrets sur la justice, alliance EDF-Agnelli pour le rachat de Montedison en 2001, développement de la précarité et bien d’autres) que ses électeurs ont pu lui reprocher en avril 2002 sans que le "beau temps" et la "pêche" soient pour quoi que ce soit dans le déroulement du premier tour des présidentielles. Rien de cela n’est mis en cause dans les ébauches de nouvelles propositions de programme du PS, basées toujours sur la stratégie du "c’est ça ou rien" dont les tentatives de blocage des "petits candidats" font également partie.
Chez les Verts, qui tenaient en même temps leurs journées d’été, ayant invité Corinne Lepage et Nicolas Hulot, l’heure n’était manifestement pas à des bilans critiques. Même si, pour José Bové, Dominique Voynet a choisi de faire de la thématique écologiste un sous-produit du social-libéralisme, et si, dans l’affaire des OGM, les gouvernements Jospin auxquels les Verts ont participé ont fait le contraire de ce que ce parti était censé défendre.
Quant à Jacques Chirac, après le foot, il a trouvé un excellent créneau dans la politique étrangère et le danger du divorce entre les mondes. Qui dit mieux ?
Bref, qui a vraiment envie de parler des problèmes du pays, de leurs causes profondes, de solutions concrètes... ? Dans le panorama politique français du moment, il n’y a guère que des "winners" autoproclamés qui n’ont rien à se reprocher et qui ne pensent qu’à "aller de l’avant". La relation de ces "merveilleux meneurs" pourrait être beaucoup plus longue. Mais si la France a la chance immense de pouvoir disposer de tant de génies de la politique, pourquoi ce malaise croissant depuis trois décennies, pourquoi tant d’alternances-sanctions depuis 1981 ?
Peu importe, c’est du passé. La candidate Corinne Lepage aurait trouvé la solution à tous nos problèmes : récupérer ceux qui se dispersent et les rassembler autour d’un gouvernement d’union nationale. Euréka ! Malheureusement, non seulement la référence à l’union nationale a été fréquente dans la politique française depuis 1944, mais de surcroît les citoyens reprochent à ceux qui les ont gouvernés depuis les années 1970 d’avoir fait tous, à peu de chose près, la même politique. Dans ce cas, que pourrait apporter un tel gouvernement ? Même pas une synthèse, car la "pensée unique" existe depuis belle lurette. Les cercles "transversaux" comme le Siècle, également. L’ordonnance instituant l’ENA et Sciences Po date du 9 octobre 1945 et fut signée par un gouvernement d’union nationale. Nihil sub sole novum, donc. Sauf à changer, événtuellement, de "pensée unique" sans changer de système. Car il ne suffit pas de se référer verbalement à la société civile, sans autre précision, pour ouvrir la voie à un changement politique. Précisément, ce qui a discrédité les notions de droite et de gauche, c’est leur intégration dans un édifice global que de plus en plus de citoyens rejettent.
Toutefois, on pourrait opter pour une version alternative de la proposition de Corinne Lepage. Cette ancienne ministre n’avance aucun programme social précis. Elle se rapproche notamment d’une autre ancienne ministre comme Dominique Voynet, membre en 1997-2001 d’une équipe gouvernementale sous laquelle des entités publiques ont joué un rôle décisif pour envoyer José Bové en prison. Rien n’oblige à emprunter cette voie.
Au lieu de se retrouver tous ensemble au gouvernement, "nos" génies de la politique pourraient "se retrouver" dehors, loin de tout pouvoir de décision. Laisser, tous ensemble, la place à des gens issus du peuple, étrangers aux lobbies qui ont imposé leur "gestion" au pays au cours des dernières décennies. Il serait alors possible de refaire de fond en comble le panorama politique français, d’en finir avec la dinosaurisation des décideurs. Les vrais dinosaures fossiles suffisent amplement : on vient encore d’en découvrir un au Brésil.
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