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Jacques Chaban-Delmas, visionnaire avec sa généreuse Nouvelle Société

« Le nouveau levain de jeunesse, de création, d’invention qui secoue notre vieille société peut faire lever la pâte de formes nouvelles et plus riches de démocratie et de participation, dans tous les organismes sociaux comme dans un État assoupli, décentralisé, désacralisé. Nous pouvons donc entreprendre de construire une nouvelle société. » (Jacques Chaban-Delmas, le 16 septembre 1969, dans l’hémicycle).

Jacques Chaban-Delmas

Avec ses allures sportives de rugbyman, Jacques Chaban-Delmas, connu pour son ambition politique et ses montées d’escalier quatre par quatre marches, a été nommé Premier Ministre le 16 juin 1969 par le Président Georges Pompidou. Général à 29 ans, engagé à la Résistance dès les premières heures, gaulliste fidèle, il était alors l’indéboulonnable Président de l’Assemblée Nationale depuis le début de la Cinquième République.

Comme Lionel Jospin en 1997 (on le lui reprocha plus tard), et contrairement aux Premiers Ministres nommés en 2002 (Jean-Pierre Raffarin), 2007 (François Fillon), 2012 (Jean-Marc Ayrault) et 2017 (Édouard Philippe), Jacques Chaban-Delmas a pris le temps de l’été pour démarrer réellement son action gouvernementale et prononcer son discours de politique générale. Il l’a fait il y a cinquante ans, le 16 septembre 1969, en demandant la confiance des députés et en engageant la responsabilité du gouvernement.

Au contraire de nombreux autres discours de politique générale de ses prédécesseurs ou de ses successeurs, souvent ennuyeux et oubliés, celui de Jacques Chaban-Delmas est resté dans l’histoire de France et peut-être même que c’est la seule chose qui restera de Jacques Chaban-Delmas dans une cinquantaine d’années (la vie politique est peu de chose).

Loin du discours prétentieux de Laurent Fabius, le 24 juillet 1984, qui, autour des mots moderniser et rassembler, avait cru prononcer un nouveau discours historique, loin aussi du pire discours de politique générale, celui de Pierre Bérégovoy, le 8 avril 1992, qui menaça de révéler les noms des députés qui ne respectaient pas les règles de financement politique (« J’entends vider l’abcès de la corruption ! »), ce qui précipita son supposé suicide un an plus tard, loin encore du discours de son successeur Édouard Balladur, le 8 avril 1993, autour des mots renouveau, tolérance et rassemblement, qui fut le plus long (deux heures) et le plus approuvé (457 voix contre 81) de la Cinquième République, celui de Jacques Chaban-Delmas est resté dans les mémoires comme celui de la Nouvelle Société.

L’une des remarques qui jaillit immédiatement à la relecture de ce discours vieux d’un demi-siècle (on peut le relire dans son intégralité ici), c’est qu’il pourrait être prononcé encore aujourd’hui, par exemple par Emmanuel Macron juste après son arrivée au pouvoir en 2017. Pas sur les mesures concrètes, mais sur le diagnostic et la philosophie générale.

Le premier Premier Ministre de Georges Pompidou a démarré son discours par un constat simple : il fallait assainir les finances publiques et redresser l’économie nationale pour maintenir la grandeur de la nation. Une évidence que certains responsables d’opposition réfutent encore aujourd’hui.

La principale raison à cela, c’était qu’il fallait que la voix de la France restât audible : « J’affirme qu’aujourd’hui, plus encore qu’hier, l’action internationale de la France ne saurait être efficace si l’évolution de son économie ne lui permettait pas d’accéder au rang de véritable puissance industrielle. (…) L’ouverture toujours plus large des frontières, la compétition plus vive qui en découle, nous commandent des changements profonds d’objectifs, de structures, de moyens et même, et peut-être surtout, de mentalité. (…) Le malaise, que notre mutation accélérée suscite, tient, pour une large part, au fait multiple que nous vivons dans une société bloquée. Mais l’espoir, qui peut mobiliser la nation, il nous faut le clarifier, si nous voulons conquérir un avenir qui en vaille la peine. ».

C’était alors une époque quasi-préhistorique de notre France contemporaine : la décision du nucléaire civil (pour l’indépendance nationale) n’avait pas encore été prise, la décentralisation n’était pas encore très précise dans les esprits visionnaires, et si l’éveil de la Chine était déjà anticipé (par Alain Peyrefitte), on en restait à la situation économique et sociale acquise à la Libération.

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Jacques Chaban-Delmas a ainsi évoqué les trois principaux blocages de la société française : la fragilité de notre économie due à la faiblesse de notre base industrielle, le fonctionnement souvent défectueux de l’État, tentaculaire et en même temps inefficace, enfin l’archaïsme et le conservatisme de nos structures sociales (selon ses propres mots).

Parmi les dysfonctionnements de l’État, l’illisibilité de la fiscalité : « À force de vouloir, par des subtilités sans nombre, rendre l’impôt plus juste ou plus efficace, on l’a rendu souvent inintelligible, ce qui le prédispose à être inefficace et injuste. ».

Les problèmes de mentalité : « Nous sommes encore un pays de castes. Des écarts excessifs de revenus, une mobilité sociale insuffisante maintiennent des cloisons anachroniques entre les groupes sociaux. Des préjugés aussi. (…) J’ajoute que ce conservatisme des structures sociales entretient l’extrémisme des idéologies. On préfère trop souvent se battre pour des mots, même s’ils recouvrent des échecs dramatiques, plutôt que pour des réalités. C’est pourquoi nous ne parvenons pas à accomplir des réformes autrement qu’en faisant semblant de faire des révolutions. La société française n’est pas encore parvenue à évoluer autrement que par crises majeures. ».

"Révolution" était le titre du livre du candidat Emmanuel Macron pendant sa campagne présidentielle en décembre 2016. Quand Jacques Chaban-Delmas dénonçait « l’extrémisme des idéologies », il pensait bien sûr au communisme qui, aujourd’hui, n’a plus beaucoup de poids politique même s’il garde beaucoup d’influence dans la manière de pensée de beaucoup d’acteurs sociaux. L’extrémisme a changé de camp en allant vers l’extrême droite.

Déjà en 1969, Jacques Chaban-Delmas comprenait le problème français numéro un : « On me dira qu’il ne faut pas sous-estimer l’importance des forces de résistance au changement. Je le sais bien. Il y a un conservateur en chacun de nous, et ceci est vrai dans chacune des tendances de l’opinion, y compris celles qui se réclament de la révolution. Je le sais d’autant mieux que je le comprends. (…) Réflexe d’autant plus justifié que nous avons, en effet, bien des choses excellentes à conserver. Car nous sommes un vieux peuple, et nous avons beaucoup accumulé. ».

Il a ensuite cité deux raisons cruciales pour réformer le pays. La première, c’était le risque de "décrocher" économiquement par rapport à nos partenaires voisins, ce qui aurait menacé l’existence même de la nation : « Nous sommes, en effet, une société fragile, encore déchirée par de vieilles divisions et, faute de pouvoir maintenir notre équilibre dans la routine et la stagnation, nous devons le trouver dans l’innovation et le développement. ».

La seconde raison, c’était de construire la …Nouvelle Société : « Nous commençons (…) à nous affranchir de la pénurie et de la pauvreté, qui ont pesé sur nous depuis des millénaires. Le nouveau levain de jeunesse, de création, d’invention qui secoue notre vieille société peut faire lever la pâte de formes nouvelles et plus riches de démocratie et de participation, dans tous les organismes sociaux comme dans un État assoupli, décentralisé, désacralisé. Nous pouvons donc entreprendre de construire une nouvelle société. (…) Cette nouvelle société (…), je la vois comme une société prospère, jeune, généreuse et libérée. ».

C’était le cœur de son message. En quelques mots, Jacques Chaban-Delmas a décrit une société future avec beaucoup de clairvoyance. Il n’y avait pas la "démocratie participative" même si les deux mots étaient déjà de proches voisins (démocratie et participation), il a évoqué la décentralisation, la remise à sa juste place de l’État, un État modeste qui ne fût pas ressenti comme une contrainte par la société. Des quatre adjectifs qu’il a utilisés pour décrire sa Nouvelle Société, il y a le mot très fort de "généreuse" (qui ne peut s’entendre que si la société est "prospère" : pas de redistribution des richesses sans auparavant production desdites richesses, c’est tout le problème de la gauche depuis un siècle et demi), et "libérée", c’est-à-dire, avec une inspiration plus libérale, libérer les énergies.

La prospérité, condition nécessaire mais pas suffisante : « Les mots (…) liberté, égalité, fraternité, ont perdu (…) une partie de leur poids, (…) peut-être parce qu’ils sont abstraits. Mais, c’est à nous qu’il appartient de leur donner un sens nouveau, une réalité nouvelle et concrète, que seul rend possible le développement économique. ».

La générosité, le principe essentiel du chabanisme : « C’est sous l’égide de la générosité que je vous propose de placer notre action. (…) Nous devons, par une solidarité renforcée, lutter contre toutes les formes d’inégalité des chances. Nous devons aussi apprendre à mieux respecter la dignité de chacun, admettre les différences et les particularités, rendre vie aux communautés de base de notre société, humaniser les rapports entre administrations et administrés, en un mot, transformer la vie quotidienne de chacun. Enfin, et c’est là l’essentiel, nous devons reprendre l’habitude de la fraternité, en remplaçant mépris et indifférence par compréhension et respect. ».

Parmi les réformes concrètes qu’il a annoncées, il y a la formation scolaire, universitaire et professionnelle, mais aussi l’information : la réforme de l’ORTF allait lui assurer son autonomie, son fonctionnement décentralisé, pluraliste : « Il s’agit ainsi de mettre progressivement en place une organisation responsable, dans laquelle la qualité des productions et l’objectivité de l’information trouveront leur meilleure garantie dans le talent, la liberté, l’émulation et la conscience professionnelle des journalistes. ».

Pour réformer l’État, Jacques Chaban-Delmas entendait moderniser les entreprises publiques, en particulier la SNCF, EDF et GDF (mais pas les PTT). Il entendait aussi augmenter les investissements pour les autoroutes (300 kilomètres en 1970, le double de 1969) et le téléphone (doublement en 1973 du trafic de 1968). On n’était pas encore avec la 5G !

Le discours s’est poursuivi comme un catalogue de mesures très ciblées qui, aujourd’hui, peuvent paraître désormais décalées ou obsolètes. Et il a fini par l’essentiel : « C’est la transformation de notre pays que nous recherchons, c’est la construction d’une nouvelle société, fondée sur la générosité et la liberté. ».

Des quatre adjectifs au début, la nouvelle société de Jacques Chaban-Delmas s’est défini finalement par les deux plus importants mots : la générosité et la liberté. Libre pour être prospère, et prospère pour être généreuse.





Si ce discours de politique générale, inspiré de son conseiller Jacques Delors, a pu survivre à l’oubli général au fil des décennies, c’était aussi parce que Jacques Chaban-Delmas fut le premier Premier Ministre à prendre note des profondes transformations que la crise de mai 68 a provoquées dans la société française, freinée par trop de lourdeurs, de formalisme et de bureaucratie.

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C’était la première tentative de réforme de l’État et la plupart de ses successeurs ont poursuivi ces transformations, d’un bord comme de l’autre, jusqu’à aujourd’hui. J’ai écrit "tentative" car Jacques Chaban-Delmas avait, au-delà des résistances politiques traditionnelles, des résistances intérieures très fortes puisqu’une grande partie de sa majorité regimbait contre l’indépendance de l’audiovisuel public, contre la libéralisation d’un certain nombre d’outils de gouvernement, contre la décentralisation des territoires, etc.

Son gouvernement a réussi en partie à libéraliser la société française, ce fut toujours progressif, par petits pas, accompagnant, plutôt suivant plus qu’anticipant les évolutions de la société française, et les gouvernements suivants ont fait de même. Un même espoir s’est aussi levé lors de l’élection de Valéry Giscard d’Estaing en 1974, puis l’élection de François Mitterrand en 1981, puis la nomination de Michel Rocard à Matignon en 1988, l’élection de Nicolas Sarkozy en 2007, enfin, l’élection d’Emmanuel Macron en 2017. Tous, d’une manière ou d’une autre, ont cherché à marcher dans les pas de Jacques Chaban-Delmas pour libérer les énergies bridées et valoriser le génie français. C’est en ce sens qu’il a été un modèle politique pour tous les réformistes.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (16 septembre 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Discours de Jacques Chaban-Delmas sur la Nouvelle Société le 16 septembre 1969 à Paris (texte intégral).
Jacques Chaban-Delmas et sa Nouvelle Société.
Jacques Chaban-Delmas, un héros national.
Jacques Delors.
Alain Peyrefitte.
Général De Gaulle.
Jacques Chirac.
Maurice Druon.
Robert Boulin.
Alain Devaquet.
Hubert Germain.
L’amiral François Flohic.
Maurice Schumann.
Maréchal Leclerc.
L’appel du 18 juin 1940.
Le gaullisme politique.
Pierre Messmer.
Georges Pompidou.
Yves Guéna.
Edmond Michelet.
Jean Foyer.
Michel Debré.
Jean-Marcel Jeanneney.
Olivier Guichard.
Robert Galley.
Jean Charbonnel.
André Malraux.
Pierre Bas.

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4 réactions à cet article    


  • Raymond75 6 décembre 2019 16:28

    Jacques Chaban Delmas fut un grand résistant, et un très jeune général issu de cette résistance (on le voit à côté de Leclerc et Roll Tanguy lors de la libération de Paris). Toute sa vie il fut imprégné par l’esprit du Comité National de la Résistance, qui a recherché le maximum de consensus pour rétablir les droits sociaux (que l’on s’ingénie à détruire depuis 20 ans au moins) et les conditions de la reconstruction du pays. Il fut laminé par des politiques retords, dont l’esprit était à la domination du pays.

    Par contre il fut un maire de Bordeaux, élu et réélu, plutôt fainéant : sa ville était noire de crasse, mal aménagée, dépassée. Le vrai maire de Bordeaux fut Alain Jupé, qui a littéralement transformé cette ville.


    • CLOJAC CLOJAC 7 décembre 2019 02:52

      @Raymond75

      « Par contre il fut un maire de Bordeaux, élu et réélu, plutôt fainéant : sa ville était noire de crasse, mal aménagée, dépassée. Le vrai maire de Bordeaux fut Alain Jupé, qui a littéralement transformé cette ville. »

      C’est exact mais cela mériterait quelques précisions : À la libération, Bordeaux était encore sous l’emprise des réseaux d’Adrien Marquet un socialiste-collabo-gestapiste, qui échangea avec le « général » Chaban les rènes du pouvoir local contre une condamnation légère.
      Les personnalités de la bonne bourgeoisie bordelaise dites des Chartrons qui avaient collaboré sans états d’âme se déclarèrent satisfaites du deal.

      Chaban fut un maire relativement modeste avec quand même la rénovation de Mériadek i.e la « défense bordelaise », les grands parkings intra muros, le pont d’Aquitaine, et l’autoroute Bordeaux Bayonne gratuite à l’époque.
      Juppé fut plus ambitieux mais sous son règne les impôts locaux doublèrent, ici et là la taxe professionnelle tripla... Choses normales pour un énarque habitué à dilapider l’argent fauché dans la poche des autres.


    • jef88 jef88 6 décembre 2019 18:53

      Beau discours trop souvent oublié ....

      la plupart de ses successeurs ont poursuivi ces transformations

      Mais beaucoup les ont déformées....

      Par exemple la décentralisation a été zappée et la centralisation marche à grands pas en créant des couts t des frustrations ! ! ! !


      • Jonas 8 décembre 2019 14:09

        Il y a quelques semaines a la Bnf , je voulais parcourir les journaux de l’époque des présidents de Gaulle et Pompidou et des transformations de la société française , qu’ont effectuées , les différends Premiers ministres. 

        Je suis passé par Michel Debré, Pompidou, Couve de Murville. Puis par Chaban Delmas et Mesmer 1/2/3.

        Je suis resté , stupéfait , par l’analyse presque chirurgicale de la situation économique , industrielle et sociale de la France,Le discours sur la politique général agaçait au plus haut point Pompidou. ( Le journal , l’Humanité de l’époque , ne cessait de critiquer avec juste raison , les nombreux bidonvilles aux portes de Paris , comme en Province) Jacques Delmas, dit Chaban dans la résistance  a été un des premiers Premiers ministres à s’élever contre cette ségrégation à détruire et à construire des logements plus décents pour les nombreux immigrants tassés dans des taudis et notamment celui de Nanterre.

        Dommage , que Pompidou , bien qu’il a été un président moderne , avait peur de heurter une catégorie de Français , constituée de castes , privilégiés et acquis aux avantages du passé. Pompidou a cherché à ce débarrasser de ce trublion, il a été aidé en cela par deux bêtes noires , qui voulaient la tête de Chaban , Maris-France Garaud et Pierre Juillet.

        Jacques Chaban Delmas a été le collaborateur et le ministre de Pierre-Mendes France , l’homme de la lutte contre le fléau de l’alcoolisme en France , de la Paix à Dien Bien Phu et de l’indépendance de la Tunisie. Peut-être que ceci explique cela. 
         

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