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Jean Faure, le renard du Vercors au palais du Luxembourg

« À défaut d’études supérieures, je me suis inspiré de ce que je connaissais le mieux : un long apprentissage de la nature, de la montagne, de leurs gardiens que sont les paysans, les bûcherons, les moniteurs de ski, les guides… Puis les voyages qui m’ont conduit sur tous les continents, au prix de risques parfois déraisonnables. Et surtout, la patiente observation d’une faune exposée à tous les dangers et toujours plus menacée par les activités humaines. À l’image du renard du Vercors. » (Jean Faure, novembre 2021).

Le titre n’est pas très original car il reprend en partie le titre de sa récente autobiographie sortie en novembre 2021 chez Glénat. Il est triste car il annonce la triste nouvelle : l’ancien sénateur centriste Jean Faure est mort le vendredi 13 mai 2022 à l’âge de 85 ans (il est né le 14 janvier 1937 à Autrans).

J’avais eu l’occasion de fréquenter Jean Faure en Isère pendant les années 1990, il était le président du Centre des démocrates sociaux (CDS) de l’Isère tandis que j’étais président des Jeunes démocrates sociaux (JDS) de l’Isère, une formation centriste incluse dans l’UDF et alliée au RPR au niveau national. Ce n’était pas commode car l’allié RPR était très encombrant et très médiatique, puisqu’il s’agissait du jeune maire de Grenoble Alain Carignon qui a fait deux mandats à la mairie et quatre mandats comme président du conseil général de l’Isère, à partir de 1985 (jusqu’en 1998), ravissant le siège au puissant Président de l’Assemblée Nationale, le mitterrandien Louis Mermaz.

À cette triste nouvelle, Alain Carignon a naturellement évoqué son « long compagnonnage politique et amical entamé en 1984 » en soulignant l’homme de terroir et l’homme d’action : « Il était avant tout le produit et le représentant d’une histoire, d’un territoire, ce Vercors sublime, et comme élu, un homme qui cumulait dans l’action une finesse aux nuances infinies avec une ténacité qui ne lâchait rien. Il avait les pieds bien dans la terre du plateau et des rêves dans la tête. (…) Il a mené au Sénat, auquel son tempérament de conciliateur correspondait parfaitement, une très brillante carrière. Avec Jean Faure, l’Isère démontre qu’elle peut apporter au pays le meilleur d’elle-même. ». De son côté, Nathalie Béranger, conseillère régionale et conseillère municipale LR de Grenoble, présidente d’Alpexpo, l’a ainsi décrit : « L’air de rien mais au courant de tout, Jean était un homme humble et vrai. "Quand on parle trop, on finit par se contredire", m’avait-il dit un jour avec un air malicieux. ».

La première chose qui frappait lorsqu’on croisait Jean Faure, c’était son profil d’honnête homme. On lui aurait donné le bon dieu sans confession. Mais comme il le revendiquait lui-même, il était un renard, malin voire malicieux. En tout cas, très habile politique, très tacticien. Cette figure d’enfant de chœur, il l’a probablement eue de manière innée, dans son package de naissance, avec son origine paysanne, ses débuts comme moniteur de ski. Car on ne peut dissocier la trajectoire politique de la trajectoire géographique : Jean Faure était un enfant d’Autrans, village de neige et de ski, au cœur du Vercors, dans ce territoire si lointain de la très urbaine et technologique Grenoble.

Je me souviens avoir discuté avec lui vers 1995 du télétravail. Pour lui, c’était une disposition indispensable pour permettre aux habitants du Vercors de ne pas quitter la montagne tout en ayant un emploi. À l’époque, Internet était à ses débuts (ses tout premiers débuts), rien n’était câblé (encore moins dans les montagnes), pas de smartphone, pas de connexion… mais cette idée de dématérialisation du travail qui lui était chère tout en ne se faisant aucune illusion sur le plan national, la lourdeur du code du travail étant ce qu’il est. C’est d’ailleurs étonnant qu’il a fallu une pandémie d’ordre donc mondial, plus de 6,3 millions de décès enregistrés, probablement le double voire le triple en réalité, pour qu’enfin, le télétravail se conçoive sérieusement, autrement que de manière anecdotique. Il me semble (mais je n’en suis pas sûr) qu’il avait rédigé un rapport sénatorial sur le sujet.

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Ah oui, un rapport sénatorial, car Jean Faure, s’il fallait résumer sa vie, a été le sénateur-maire d’Autrans. Certes, il faudrait bien séparer les mandats, les locaux et le national, mais tous ses mandats étaient à la fois locaux et nationaux : maire d’Autrans de mars 1983 à mars 2008 (vingt-cinq ans), sénateur élu trois fois de septembre 1983 à septembre 2011 (vingt-huit ans !), d’abord dans le groupe de l’Union centriste (UC) puis à l’UMP (à partir de 2002). Pourquoi a-t-il rallié l’UMP alors qu’il n’en avait politiquement pas besoin ? Le besoin d’une unité de l’opposition départementale qui avait perdu (et pour longtemps) la mairie de Grenoble et la présidence du conseil général de l’Isère ?

Car Jean Faure avait aussi un autre mandat très important qui le reliait à Alain Carignon, c’était conseiller général de Villard-de-Lans de 1979 à 2004 et surtout, vice-président du conseil général de l’Isère de 1985 à 1992, auprès d’un président qui était à la fois maire de Grenoble et même ministre (Alain Carignon). Il fut par ailleurs conseiller régional de Rhône-Alpes de mars 1983 à mars 1986, à l’époque pas élu au suffrage universel direct.

Jean Faure était un expert en tourisme montagnard : il a été engagé très tôt tant dans le syndicalisme agricole que dans le tourisme en montagne, directeur du village olympique à l’époque des Jeux olympiques de 1968 à Grenoble. Il y avait beaucoup d’équipements construits dans le Vercors, en particulier le fameux tremplin de Saint-Nizier-du-Moucherotte, au pied des Trois Pucelles, tremplin qui a très mal vieilli. La commune d’Autrans a accueilli les épreuves olympiques de ski nordique et de biathlon. Jean Faure a contribué, en tant qu’élu mais aussi qu’en tant que professionnel, à créer le Parc naturel régional du Vercors.

Le mandat qui lui était le plus cher, c’était évidemment le Sénat. Jean Faure tenait avant tout à ce rôle de sénateur qu’il a su pleinement remplir. À l’époque, il y avait deux types de sénateurs : les actifs et les retraités pour qui c’était plus un privilège qu’une fonction (heureusement, ce second type devient très rare). Jean Faure fut un actif, très actif. Il faut dire qu’il était encore relativement jeune : en septembre 1983, il n’avait que 46 ans, et il s’est plu autant au travail de fond qu’aux honneurs.

Il a multiplié les rapports d’information, et c’est lui qui me donna à lire mon premier rapport sénatorial (je crois qu’il s’agissait du rapport d’information n°285 du 9 mai 1990 sur l’évolution économique de la Tchécoslovaquie, de la Pologne et de la Hongrie). À l’époque, il faut insister, il n’y avait pas Internet, ce n’était pas en kilooctets de fichiers .pdf qu’un rapport se mesurait mais bien en kilogrammes de papier. Il était à la commission des Affaires étrangères (et de la défense et des forces armées pour être exact), et il se plaisait à faire des voyages d’études, jamais pour l’agrément mais pour comprendre les relations internationales et parfaire sa culture des autres nations. Il était fier d’être aussi le président du groupe parlementaire d’amitié France-Madagascar, il est allé souvent à Madagascar et était très honoré (très ému) de pouvoir assister à une de ces cérémonies de retournement des morts (un ou deux ans après le décès d’un proche). Il était très apprécié à Madagascar.

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Il faut bien dire aussi que le poste dont il était le plus fier était celui de premier vice-président du Sénat, assez longtemps, puisque de 1992 à 2001. Il l’a obtenu lors de l’élection du centriste René Monory à la Présidence du Sénat, il a gardé cette première vice-présidence lors de l’élection de Christian Poncelet en 1998. Il me racontait souvent sa fierté d’être reçu à l’Élysée lorsque le Président Jacques Chirac recevait officiellement le Sénat. Jean Faure était alors placé selon l’ordre protocolaire à droite du Président de la République, lui, le petit moniteur de ski qui n’avait pas beaucoup de diplôme, avait réussi à faire toute sa place, et toute sa respectabilité dans la grande République des énarques et des surdiplômés. Il fut ensuite, de 2001 à 2008, questeur, qui est un poste stratégique au Sénat.

Tourisme, montagne, neige était donc l’un de ses sujets de prédilection mais bien loin d’être l’unique puisque les relations internationales l’ont beaucoup préoccupé, aussi l’Europe, car qui dit centriste dit forcément européen.

À la fin de sa carrière politique, il a été accusé de viols et d’agressions sexuelles sur une jeune fille mineure, une accusation extrêmement grave, ce qui lui a valu de voir son immunité parlementaire levée en 2003 et d’être traduit devant les assises de Paris le 1er juillet 2009 au cours d’un procès à huis clos qui s’est terminé le 4 juillet 2009 par un acquittement à l’issue de cinq heures et demie de délibérations. L’avocat général avait réclamé une peine de six à huit ans d’emprisonnement, ne croyant guère aux dénégations de l’accusé et parlant d’une « part d’ombre dans sa personnalité » alors que le sénateur avait toujours réfuté catégoriquement les accusations.

C’est aussi à cette époque, en fait, un peu auparavant, en 2001, que Jean Faure, qui fut happé par un service militaire de deux ans en Algérie à l’âge de 20 ans, a sorti ses "Carnets d’Algérie 1957-1959" sous le titre "Au pays de la soif et de la peur" (éd. Flammarion), ce qu’il a vu et vécu en Algérie pendant cette sale guerre et qu’il n’avait encore jamais raconté ni en senti le besoin.

En novembre 2021, Jean Faure était encore à Paris pour abandonner la présidence de l’Amicale du Sénat qu’il a assurée pendant une dizaine d’années. Gérard Larcher, le Président du Sénat, était présent pour l’honorer. Depuis quelques jours, c’est toute la France qui l’honore et en particulier, le Dauphiné, l’Isère, le Vercors et Autrans. Je conseille de regarder le documentaire qui lui est consacré, réalisé en 2019.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (14 mai 2022)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Jean Faure.
Jean-Louis Bourlanges.
François Bayrou.
Joseph Fontanet.
Marc Sangnier.
Bernard Stasi.
Jean-Louis Borloo.
André Rossinot.
Laurent Hénart.
Hervé Morin.
Olivier Stirn.
Marielle de Sarnez.

 

 

 


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3 réactions à cet article    



    • Lonzine 19 mai 17:41

      et dans la famille des « jean », il y a aussi jean Zay


      • ETTORE ETTORE 19 mai 23:57


        Rakoto@

        J’avais eu l’occasion de fréquenter Jean Faure en Isère pendant les années 1990, il était le président du Centre des démocrates sociaux (CDS) de l’Isère tandis que j’étais président des Jeunes démocrates sociaux (JDS) de l’Isère, une formation centriste incluse dans l’UDF


        1/ Vous avez fini à la rubrique AVOX nécrologie .

        2/ Porteur ubérisé, de bouquets, à votre pourléché Marconiheux .

        Comme quoi...On l’a échappé belle !

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