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Accueil du site > Actualités > Politique > La Monarchie de Pierre Juillet

La Monarchie de Pierre Juillet

« Ce qui perd toujours le vainqueur, c’est de croire en sa suprématie alors qu’il ne devrait considérer que la faiblesse de son adversaire. » (Pierre Juillet, le 10 juillet 1981).

L’éminence grise du Président Georges Pompidou et le mentor de Jacques Chirac, le conseiller de l’ombre Pierre Juillet est né il y a 100 ans le 22 juillet 1921 à Vallière. Être né en juillet quand on s'appelle Juillet, quoi de plus logique pour ce gaulliste réputé arrogant et intransigeant ? C’est l’occasion de mettre un coup de projecteur sur cet homme très mystérieux qui a acquis une énorme influence politique dans les années 1960 et 1970.

Il est mort il y a un peu plus de vingt et un ans, le 23 décembre 1999 à Vallière (il s’était retiré dans ses terres natales, dans la Creuse, éleveur de moutons), et il aurait été amusant de l’imaginer dans notre période contemporaine. Nul doute qu’il aurait pris la posture du souverainiste obtus, prêt à tomber dans des travers dans lesquels certains anciens gaullistes sont aujourd’hui tombés dans la haine de la construction européenne, la haine des centristes, la haine de la globalisation des échanges économiques et probablement aussi la haine du modernisme.

Tout cela est évidemment de l’uchronie, mais le personnage, qui a toujours voulu laisser un voile de secret autour de sa personne, sans doute pour être tranquille et surtout libre, fait presque partie de la mythologie gaullienne alors qu’il était avant tout un gardien du temple pompidolien, et sans doute aussi celui qui a encouragé le gaullisme à prendre la voie d’un conservatisme de droite que je qualifierais de nostalgique, celui d'un ancien monde plus monarchiste que républicain.

Sa vie a commencé comme un film d’aventure quand on a 19 ans au début de l’Occupation. Pierre Juillet s’est donc engagé dans la Résistance, a même été blessé, et a failli se faire tuer par des combattants communistes à la Libération, le prenant pour un autre (d’où un anticommunisme viscéral). Comme pour beaucoup de personnalités de sa génération, ce fut son véritable passeport d’après-guerre, un passe salutaire, de vertu.

Il a fait des études de droit et est devenu avocat au barreau de Paris puis à Limoges sous la Quatrième République (il s’ennuyait à Paris, était peu "dîner mondain"). Le blog De viris illustribus le décrit comme « un jeune avocat cultivé et érudit, qui lit Cicéron et Lucrèce dans le texte, mais c’est aussi un homme solitaire et d’un abord assez froid et distant. Sa physionomie lui vaut de ne pas passer inaperçu. De petite taille, les cheveux bruns coiffés en brosse, une pipe à la bouche et une cape posée sur les épaules, il semble comme sorti d’un autre temps. ».

Ses origines familiales ont été très importantes dans l’éclosion de son sens politique. Son père Armand Juillet (1888-1964) a été le directeur de cabinet du Président du Conseil André Tardieu entre les deux guerres, c’est-à-dire son premier collaborateur. Son grand frère Jacques Juillet (1918-2011) fut préfet de région. Au-delà de l’aspect service de l’État, il faut voir aussi dans les fonctions de son père une véritable volonté d’instaurer en France des institutions qui tiennent la route. André Tardieu, dont Pierre Juillet connaissait par cœur des discours entiers, fut l’un des rares hommes politiques de la Troisième République (avec Alexandre Millerand notamment) à avoir compris la nécessité de réformer les institutions qui donnaient trop de pouvoir aux partis et aux intérêts particuliers au détriment du gouvernement soumis à une instabilité congénitale. Pas étonnant qu’il ait trouvé dans le gaullisme cette idée que cette réforme était possible, exposée dans les grandes lignes lors du discours de Bayeux le 16 juin 1946, et mise en place avec la fondation de la Cinquième République.

Adhérent du RPF à sa création en 1947, marié à une assistante de De Gaulle en 1950, chargé de mission au RPF pour le Limousin en 1951, il refusa d’être le directeur de cabinet de De Gaulle en 1954 sur recommandation de Georges Pompidou. De Gaulle est allé le visiter chez lui, dans la Creuse, et le jeune avocat en a profité pour lui faire rencontrer son père et parler d’André Tardieu qu’admirait beaucoup De Gaulle. Entre 1954 et 1958, Pierre Juillet a travaillé à Bruxelles auprès de Paul Winkler, patron d’Opera Mundi. Certains ont raconté qu’il était également agent secret à l’époque. On ne prête qu’aux riches, c’est valable pour les personnes mystérieuses.

Pierre Juillet a rejoint l’aventure gaullienne en mai 1958 comme chef de cabinet du Ministre de l’Information puis des Affaires culturelles André Malraux. Il a travaillé notamment avec Emile Biasini et Pierre Moinot. Mais il a quitté André Malraux dès 1959, très lassé de ce travail avec un ministre qu’il ne considérait pas beaucoup comme efficace, pour diriger une société de taxis parisiens. Et puis, d’avril 1962 à avril 1974, il est devenu le collaborateur le plus proche de Georges Pompidou, d’abord Premier Ministre puis Président de la République. Il était celui qui se salissait les mains pour la cuisine politicienne, chargé de gérer les fonds secrets de l’UNR, de préparer les élections eb déterminant les investitures, etc. Ils se voyaient tous les jours, hors des processus institutionnels classiques.

Étrange homme qu’était Pierre Juillet, qui n’avait aucune ambition politique personnelle, ne voulait surtout pas être ni élu ni ministre, juste conseiller de l’ombre, discret, efficace dans ses missions, secret, redouté. Un peu à l’instar d’un Jean Monnet qui voyait plus de puissance dans le conseil que dans l’action politique à proprement dite. Pas de livre, pas d’interview, très peu de photos, il voulait rester dans les coulisses, jamais au grand jour.

Je ne suis pas sûr qu’il ait été inscrit dans tous les organigrammes officiels à Matignon ou à l’Élysée. Il était de toute façon "hors hiérarchie". Le 7 janvier 1963, Alain Peyrefitte a noté dans "C’était De Gaulle" que Pierre Juillet était un conseiller technique à Matignon et en tant que Ministre de l’Information, Alain Peyrefitte avait des réunions très régulières à Matignon avec Georges Pompidou, Premier Ministre, Olivier Guichard, chargé de mission auprès de Georges Pompidou, François-Xavier Ortoli, directeur de cabinet à Matignon, Simone Servais, attachée de presse, Pierre Juillet, ainsi que Michel Jobert, directeur adjoint de cabinet et Jean Donnadieu de Vabres, secrétaire général du gouvernement. À l’Élysée, il était chargé de mission auprès du Président de la République. Officiellement chargé des chasses présidentielles !

Plus que gaulliste, Pierre Juillet était pompidolien et a fait recruter à Matignon une jeune agrégée de droit particulièrement brillante, chargée de mission auprès du garde des sceaux Jean Foyer de 1962 à 1967, à savoir Marie-France Garaud, une grande copine de Simone Veil. L’année 1967 était la fin du gaullisme triomphant et le début du pompidolisme au destin national : les élections législatives de mars 1967 ont failli être perdues (à un siège près, on a dit que c’était celui de Jacques Chirac) et Pierre Juillet a commencé à réellement s’activer pour faire de Georges Pompidou le successeur de De Gaulle.

Ces élections de 1967 étaient très importantes. Ce fut Pierre Juillet qui a organisé le fameux serment de Solignac le 4 décembre 1966. Georges Pompidou voulait un renouvellement politique au sein de la majorité, comprendre avoir des députés strictement pompidoliens. Il a ainsi lancé la candidature d’une série de jeunes gaullistes promis à un grand avenir, une dizaine de candidats dans le Sud-Ouest, dans des circonscriptions réputées imprenables à la gauche cassoulet, sous l’égide du jeune maire de Brive, Jean Charbonnel, qui avait réussi à se faire élire député en novembre 1962 (ce dernier a été battu en 1967 par un proche de François Mitterrand, son avocat Roland Dumas). D’autres ont échoué, comme Pierre Mazeaud (futur Président du Conseil Constitutionnel) et deux seulement ont gagné leur premier mandat parlementaire : Bernard Pons, médecin, et surtout Jacques Chirac, conseiller à Matignon depuis 1962, qui a commencé ainsi une très dense carrière politique en Corrèze (ce fut Marcel Dassault, son parrain, qui a financé sa campagne électorale, et Pierre Juillet qui a choisi la circonscription).

Lors du départ de Georges Pompidou de Matignon, en juin 1968, le destin de Pierre Juillet s’est précisé : il a rappelé Marie-France Garaud pour travailler auprès de Georges Pompidou devenu simple député, lâchement attaqué dans l’affaire Markovic. Pierre Juillet a dirigé la cellule de campagne de Georges Pompidou rue de La Tour-Maubourg, pas loin de l’Assemblée Nationale, avec d’autres fidèles, comme Jean Charbonnel, Jean-Philippe Lecat et Olivier Stirn, aussi Édouard Balladur, Michel Jobert, Anne-Marie Dupuy, Simone Servais. L’importance de Pierre Juillet était immense puisqu’il avait ses propres réseaux d’information, dirigeait dans les faits l’UDR et surtout, il décidait des investitures aux futures élections.

Pierre Juillet et Marie-France Garaud ont formé un couple en politique, celui de conseillers de l’ombre de Georges Pompidou, de 1968 à 1974. À Pierre Juillet les orientations générales, l’orthodoxie gaulliste, à Marie-France Garaud leur application dans la cuisine politique.

Ils ont tout fait pour pousser la carrière de Jacques Chirac, le considérant comme le seul héritier possible de Georges Pompidou. Un homme politique fait de A à Z, un bébé de la Cinquième République, qui, rappelons-le, a participé aux conseils des ministres des cinq premiers Présidents de la Cinquième République (le cinquième étant lui-même). Maintenant, il est rare d’avoir un ministre de plus d’un Président de la République, deux à la limite, trois pour l’exception (le cas de Jean-Yves Le Drian).

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À l’élection de Georges Pompidou à l’Élysée en 1974, ce "couple" l’a donc rejoint à l’Élysée où deux clans ont coexisté : celui des conseillers de l’ombre, tout-puissant mais sans réel pouvoir sur le papier, et les "vrais" collaborateurs, de Michel Jobert à Édouard Balladur (tous les deux Secrétaires Généraux de l’Élysée successifs), ou encore Anne-Marie Dupuy, la directrice de cabinet, plutôt agacés par les cuisines d’arrière-cour de ces organisateurs de "coups" politiques.

Pour donner un exemple de son influence, Pierre Juillet était le contact élyséen des Services de renseignements extérieurs, en particulier d’Alexandre de Marenches, directeur général du SDECE de 1970 à 1981, devenu DGSE (son neveu Alain Juillet, diplômé HEC, a travaillé à la DGSE un peu plus tard, comme un de ses directeurs, avant d’être le haut responsable chargé de l’intelligence économique à Matignon, actuellement chroniqueur de géopolitique chez Russia Today France).

Pierre Juillet a donc préempté la délivrance des brevets de bon gaullisme dans une classe politique impressionnée par la gouvernance de De Gaulle, et cela de manière totalement arbitraire, d’autant plus que Pierre Juillet n’a jamais été élu. En particulier, il jugeait Jacques Chaban-Delmas comme un usurpateur du gaullisme, le trouvant trop combinard et beaucoup trop porté à gauche, beaucoup trop libéral, prenant ses conseillers parmi des socialistes ou des syndicalistes (en particulier Jacques Delors et aussi Simon Nora). Il a réussi à obtenir son éviction de Matignon en 1972, malgré la confirmation de la confiance de la majorité parlementaire. Avant cette éviction, sans succès, Pierre Juillet avait réclamé le limogeage de Pierre Desgraupes à la télévision (à la tête de l’ORTF).

En fait, Pierre Juillet avait claqué la porte de l’Élysée quand Georges Pompidou, ne suivant pas son avis, avait organisé un référendum sur l’élargissement de l’Europe au Royaume-Uni. Quelques semaines plus tard, Georges Pompidou lui a demandé de revenir et la condition de Pierre Juillet fut de renvoyer Jacques Chaban-Delmas. Ce fut lui-même ainsi que Georges Pompidou qui ont composé le nouveau gouvernement dirigé par Pierre Messmer. Pierre Juillet court-circuita Matignon en nommant lui-même Arthur Conte à la tête de l’ORTF (il y a eu une chasse aux progressistes) et s’est vanté, lors d’une chasse à Rambouillet : « J’ai eu Chaban comme je viens d’avoir ce perdreau ! ».

Pierre Juillet claqua la porte une nouvelle fois en avril 1973 et fut rappelé. Il s’est appliqué alors à cacher la maladie du Président, de plus en plus visible, en interdisant par exemple de faire des gros plans sur son visage à la télévision. Pierre Juillet proposa Jacques Chirac comme Ministre de l’Intérieur en février 1974, pressentant la proximité probable de la prochaine élection présidentielle (avoir la responsabilité des renseignements généraux était un atout considérable dans la perspective de l’élection présidentielle, en particulier pour prévoir le futur vainqueur).

Dans son article sur "Les Diaboliques" dans la revue "L’Histoire" de mars 2016, Philippe Reinhard précisait : « [Pierre Juillet] a toujours semblé ruminer cette rancœur de ne pas être adoubé au sein du cercle fermé des "barons" du gaullisme. Ceci explique son exode vers sa bergerie de la Creuse à chaque fois que Pompidou ne suivait pas ses avis. ».

Prenant beaucoup trop de poids politique, détesté par les barons du gaullisme, Pierre Juillet a failli être évincé par Georges Pompidou de son cabinet en février 1974, lui proposant une place de membre du Conseil Constitutionnel. Finalement, cela ne s’est pas fait et à la mort de Georges Pompidou, en avril 1974, Pierre Juillet a manœuvré pour plomber la candidature de Jacques Chaban-Delmas : après le refus du Premier Ministre en exercice, Pierre Messmer, d’aller à la bataille présidentielle, Pierre Juillet a choisi de soutenir la candidature de Valéry Giscard d’Estaing en organisant le fameux appel des 43 députés gaullistes soutenant dès le premier tour le candidat des républicains indépendants (VGE),députés menés par Jacques Chirac (quand on regarde la liste,.peu de ces députés étaient connus au niveau national et beaucoup n’étaient que des suppléants !).

Le couple Juillet/Garaud a encore sévi auprès de Jacques Chirac de 1974 à 1979 (Pierre Juillet était conseiller auprès du Premier Ministre jusqu’en 1976). Il faut bien comprendre que Pierre Juillet avait une idée assez méprisante de la politique, pensant qu’on pouvait "manœuvrer" Jacques Chirac. Un peu comme un "manager" pouvait "créer" une star de toutes pièces (Dalida par exemple). Connaissant bien l’influence politique importante de Pierre Juillet et de Marie-France Garaud, Valéry Giscard d’Estaing leur a proposé d’être ministres en 1974. Les deux ont refusé pour préparer Jacques Chirac à l’élection présidentielle de 1981. Selon Patrice Duhamel, VGE aurait proposé à Pierre Juillet le Ministère de la Défense ou celui des Affaires étrangères, ce qui n’était pas rien !

Pierre Juillet, aidé de Charles Pasqua, René Tomasini et Alexandre Sanguinetti, a préparé la reprise de l’UDR par Jacques Chirac en décembre 1974 sur les barons du gaullisme qui l’avaient traité de traître (puisqu’il n’a pas soutenu le candidat gaulliste en 1974). Pierre Juillet organisa aussi la démission dramatique de Jacques Chirac le 25 août 1976 de Matignon, avec une conférence de presse combative absolument inédite dans les annales de l’histoire.

Après Matignon, Pierre Juillet a travaillé au staff de l’UDR puis du RPR entre 1976 et 1979. Les mêmes qui avaient favorisé l’élection de Valéry Giscard d’Estaing ont tout fait, après 1976, pour le contrer. L’affrontement total avec VGE. Pierre Juillet a ainsi "créé" le RPR le 5 décembre 1976, mais il n’en a jamais eu la paternité officiellement.

Dans "La Montagne" du 28 septembre 2019, Michel Juillet, le fils aîné de Pierre Juillet, avocat aussi, qui a repris la maison familiale à Puy-Judeau où est mort Pierre Juillet (Puy-Judeau est un hameau situé dans la commune de Vallière), qui fut par la suite le chef de cabinet du ministre Alain Devaquet en 1986, s’est souvenu de Jacques Chirac : « J’ai toujours connu Jacques Chirac. Il était le poulain de mon père. Très tôt, il l’avait pris sous son aile et il lui avait fait franchir les obstacles les uns après les autres. (…) Chirac venait régulièrement à Puy-Judeau. C’est mon père qui a créé le RPR, une création intervenue en Creuse, à Puy-Judeau, avec Marie-France Garaud, Charles Pasqua et quelques autres. ».

Faisant du combat anti-Giscard le nouveau mot d’ordre, Pierre Juillet a poussé Jacques Chirac à se présenter à la mairie de Paris, et il a gagné le 20 mars 1977, contre le candidat officiel Michel d’Ornano.

Pierre Juillet et Marie-France Garaud ont cherché à humilier Jacques Chaban-Delmas une nouvelle fois en mars 1978 : ils ont manœuvré pour l’empêcher de retourner au perchoir en soutenant Edgar Faure, Président sortant de l’Assemblée Nationale. Ainsi, le gaulliste Jacques Chirac soutenait le centriste Edgar Faure, tandis que les giscardiens (centristes) et les ministres gaullistes ont soutenu le gaulliste Jacques Chaban-Delmas qui l’a finalement emporté. Cet épisode a fait pousser l’un des premiers germes du divorce. Jacques Chirac en a fait part à Michèle Cotta le 17 juillet 1980 : « Leurs relations ont basculé, à son avis, du jour où Marie-France s’est prise pour un chef de guerre et a voulu les mettre, lui [Chirac] et Juillet, devant le fait accompli : (…) "Au fond, ils n’ont jamais accepté que je grandisse !" ». Le reproche était sur l’opération anti-Chaban au perchoir où Jacques Chirac s’est ridiculisé devant les hiérarques de son prorpe parti.

Autre combat sur la politique européenne. Pierre Juillet ne supportait pas qu’une assemblée supranationale puisse être élue au suffrage universel direct. Son dernier coup politique a été le fameux appel de Cochin, publié le 6 décembre 1978 sous la signature de Jacques Chirac. Pierre Juillet et Marie-France Garaud ont profité d’un état de faiblesse de Jacques Chirac (hospitalisé gravement à Cochin après un accident de la route le 26 novembre 1978 en Corrèze, son chauffeur a dérapé sur du verglas) pour passer à la vitesse supérieure contre la majorité giscardienne en qualifiant l’UDF de "parti de l’étranger" et en dénonçant la politique "antinationale" de l’Europe fédérale qui s’esquissait (c’était mal comprendre la politique européenne de Valéry Giscard d’Estaing qui avait eu contraire institué les Sommets des chefs d’États et de gouvernements européens, créant de facto l’Europe des Nations).

Cet appel a créé des remous au sein même du mouvement gaulliste, le RPR, dont plusieurs membres siégeaient au gouvernement, en particulier en raison de l’outrance des termes et de l’analogie (analogie à l’appel du 18 juin, et vague parallèle de VGE avec Pétain, ce qui a scandalisé beaucoup de gaullistes historiques). Le pire, c’est qu’après cet appel, Jacques Chirac a été plus isolé que jamais et la liste qu’il a menée lors des premières élections européennes du 10 juin 1979 a fait un bide, placée en quatrième position avec seulement 16,3%, bien loin derrière la première liste, la liste présidentielle, celle de l’UDF menée par Simone Veil, avec 27,6%.

Le 18 juin 1979 (date symbolique), après bien des hésitations et encouragé par ses conseillers Jacques Monod et Charles Pasqua, Jacques Chirac s’est séparé définitivement de Pierre Juillet et de Marie-France Garaud, leur présence étant trop prégnante dans la carrière du futur Président. Ce fut une véritable rupture du cordon ombilical. L’échec aux européennes a donné un argument de poids (ils l’ont mal conseillé) mais d’autres raisons bien plus importantes ont été dans la balance. D’une part, devenir lui-même, s’autonomiser, alors qu’il était toujours comme une marionnette pendant dix ans, et aussi se rapprocher du rival du "couple infernal" dans l’ancien cabinet de Georges Pompidou, à savoir Édouard Balladur (qui les remplaça avantageusement en devenant le principal conseiller de Jacques Chirac de 1979 à 1993, bombardé Ministre d’État, Ministre de l’Économie et des Finances en 1986, puis Premier Ministre en 1993).

Claude Pompidou, la veuve de Georges Pompidou, aurait aussi intrigué pour le départ de ces conseillers, reprochant à Pierre Juillet d’avoir dit qu’à la fin de sa vie, son mari aurait été pratiquement incapable de gouverner, ce qui était faux selon elle. Parmi des motivations moins politiques, on peut aussi évoquer l’ultimatum de Bernadette Chirac, prise de jalousie contre Marie-France Garaud, avec un "c’est elle ou c’est moi" qui a fait réagir Jacques Chirac. C’était ce qu’elle a dit à Christine Clerc dans "Elle" le 17 septembre 1979 ; en particulier : « C’est une femme intelligente et pleine de charme, mais elle a beaucoup de mépris pour les gens. Elle les utilise, puis elle les jette. Moi, elle me prenait pour une parfaite imbécile. ».

Dans ses "Cahiers secrets", Michèle Cotta a réussi à retisser l’histoire exacte de l’appel de Cochin, cause du divorce, séquence qu’elle a notée le 19 juin 1979 : « C’est donc dimanche 10 au matin qu’a eu lieu la rupture entre Juillet et Chirac. Cela prouve qu’à mon avis, cela faisait un certain temps que Chirac en avait marre de jouer les pantins. Voici deux jours que je reconstitue avec patience l’histoire des derniers mois (…). Nous sommes le dimanche 26 novembre 1978. Pierre Juillet pénètre à l’intérieur de l’hôpital d’Ussel. Devant lui, sur un lit, Jacques Chirac, seul. La veille, les deux hommes ont mis au point le texte d’un appel sur l’Europe. Puis, Pierre Juillet est reparti dans la Creuse, laissant Jacques Chirac et Bernadette à Bity [le domicile des Chirac] (…). Si Jacques Chirac est seul lorsque Pierre Juillet entre dans sa chambre d’hôpital, c’est que sa femme, déjà alertée, l’a vu (…). Elle a pris le temps de faire prévenir Juillet et n’a laissé son mari seul dans sa chambre que pendant une petite demi-heure. Elle ne pardonnera pas à Pierre Juillet d’avoir raconté le soir même, paraît-il, à l’entourage immédiat de Chirac, rue de Lille : "Il était abandonné lorsque je l’ai retrouvé". Cela fait plusieurs mois que Bernadette juge sévèrement Juillet et Marie-France Garaud. Bernadette vit à l’Hôtel de Ville, Garaud et Juillet se partagent entre le siège du RPR, rue de Lille, et leur QG, un grand appartement, quai Anatole-France. Entre l’Hôtel de Ville et la rue de Lille, une véritable guerre de tranchées oppose Jean Tiberi, Denis Baudouin, Michel Boutinard-Rouelle, Roger Romani, à l’état-major de la rue de Lille que dirigent Juillet, Marie-France Garaud, avec Charles Pasqua et Jacques Toubon. Ce qui change après le 26 novembre, c’est que, par la force des choses, Bernadette se met à jouer un rôle capital : transporté à Cochin, Jacques Chirac a besoin d’elle. Elle ne le quitte pas. Elle s’installe dans la chambre voisine, surveille infirmières et médecins, veille jour et nuit sur son malade. Or, Bernadette, tout juste élue aux cantonales à Sarran, en Corrèze (…), a son opinion sur les rapports que Chirac devrait entretenir avec Giscard. (…) [Elle] pense que Chirac devrait considérer la mairie de Paris comme une position d’attente, sans défier frontalement le Président de la République. ».

Puis, le jour même de l’appel de Cochin, le 6 décembre 1978, toujours raconté par Michèle Cotta : « Comment se porte Chirac ce jour-là ? Sans doute assez bien pour accepter une bonne fois le texte qui a été élaboré avec Pierre Juillet onze jours auparavant. Toujours est-il que Bernadette Chirac se plaindra, huit jours plus tard, à Maurice Druon de la façon dont Marie-France Garaud et Pierre Juillet ont exploité la fatigue de Jacques Chirac pour rendre public leur appel. Maurice Druon a raconté la scène à Michel Droit qui me l’a rapportée illico. Elle se plaindra de la même façon à Michel Debré, venu rendre visite à Chirac le 10 décembre. À noter que même Debré, pourtant sur cette ligne, s’est étonné de la vigueur de l’appel de Cochin. ».

En effet, Michel Debré a exprimé ainsi son étonnement dans une lettre : « Jeudi (…), j’ai lu le texte de Chirac. Une fois de plus, j’y ai retrouvé des phrases entières empruntées à mes propos. Or, il y a huit semaines, il reprochait à ses collaborateurs de lui préparer des discours trop "debréistes"… ».

Michèle Cotta a poursuivi son récit en confirmant la tension très grande entre la rue de Lille et l’Hôtel de Ville. Lors de la première apparition publique de Jacques Chirac, le 31 janvier 1979, Bernadette Chirac s’est trouvée aux côtés de Michel Droit et « se plaint de l’influence néfaste qu’exerce sur son mari le tandem Juillet-Garaud. Elle n’hésite pas à dire qu’elle trouve leur stratégie suicidaire, qu’il faut être fou pour ne pas comprendre que la Cinquième République étant ce qu’elle est, la légitimité est du côté de Giscard. ».

Puis : « C’est en février [1979] qu’elle aurait dit pour la première fois : "Je me tais jusqu’au 10 juin, mais après, ce sera elle ou moi". Quelques semaines plus tard, réunion électorale, le 31 mai (…). Bernadette apostrophe Jacques Toubon : "Vous direz à votre amie Marie-France Garaud que, contrairement à ce qu’elle raconte partout, je ne suis pas inscrite à l’UDF. (…) Jacques va sombrer, s’il vous suit. Vous êtes tous des irresponsables. Il devrait se contenter de Paris au lieu d’aller au-devant de la catastrophe électorale des européennes". ».

Et la rupture : « Il semblerait que ce soit après cette intervention de sa femme que Jacques Chirac, début juin, ait entamé une certaine désescalade vis-à-vis de Giscard. Ce que Pierre Juillet a appelé un "dégonflage" : je comprends mieux qu’il ait rapporté à Michel Debré que Chirac ne se refusait pas, désormais, à envisager qu’il puisse être à nouveau ministre de Giscard. C’est ce jour-là que Juillet, paraît-il, a pris la décision de quitter l’état-major de Chirac. Le dimanche 10, soir des élections, il n’était pas présent dans le bureau de ce dernier, rue de Lille. Marie-France seule était là. Elle n’est pas restée longtemps : elle a vidé son sac auprès de Chirac, le lundi matin, en lui disant en face tout le mal qu’elle pensait de lui, et notamment qu’il ne serait jamais Président de la République. Ils se sont quittés en s’embrassant, me dit Paul Guilbert, mais le cœur n’y était plus. » (19 juin 1979).

La rupture était totale. Témoignage de Michèle Cotta le 22 octobre 1979 : « Alain Devaquet, avec lequel je déjeune aujourd’hui, me confirme qu’effectivement, Chirac a demandé à ses proches de ne pas revoir Juillet et Marie-France ni même de leur téléphoner. ». Parmi les "proches" en question, Jacques Toubon et Charles Pasqua.

Marie-France Garaud, touchée au vif par le manque de reconnaissance de Jacques Chirac, s’est jetée dans la campagne présidentielle de 1981, en se présentant comme la seule dépositaire du gaullisme, puis elle a bataillé au sein de son institut de géopolitique, Pierre Juillet, lui, est retourné à ses moutons de la Creuse (à Vallière) et a continué à méditer sur la vie politique. En fait, les deux ont gardé leurs bureaux au 31 quai Anatole-France, à Paris, au bord de la Seine, et Pierre Juillet a aidé à la candidature de Marie-France Garaud.

Le 24 février 1981, Jacques Chirac s’est ainsi confié à Michèle Cotta : « Après en être convenu, [Jacques Chirac] me parle à nouveau de Marie-France Garaud et de Pierre Juillet pour lesquels il m’avoue pour la première fois avoir gardé quelque amitié. Il m’a dit le contraire il y a quelques mois, mais les choses ont pu changer, et sa colère s’effacer derrière des souvenirs de collaboration plus plaisants. Cela ne l’empêche pas d’estimer que Marie-France Garaud ne se retirera pas avant le premier tour. ».

Autre conseiller qui a remplacé le couple Juillet/Garaud, aux côtés de Jacques Chirac, Charles Pasqua qui a confié à Michèle Cotta, en pleine campagne présidentielle, le 31 mars 1981 : « Un homme politique doit dire ce qu’il pense. [Jacques Chirac] s’est laissé avoir par gentillesse et par habitude. Il lui faut sortir de sa chrysalide. (…) [Marie-France Garaud et Pierre Juillet] ont été tous deux très utiles. Mais ils ont poussé les choses à l’extrême. Chirac ne pouvait être prisonnier de leurs chimères ! (…) À partir de 1976, notre ambition était de reconquérir le pouvoir ! ».

Il suffisait d’écouter l’opinion des responsables gaullistes pour comprendre sa grande impopularité au sein même du mouvement que Pierre Juillet a contribué à fonder. Ainsi, Claude Labbé, président du groupe RPR à l’Assemblée Nationale, l’a qualifié de « républicano-fasciste ». Dans ses mémoires publiées en 1998 (chez Flammarion), Jacques Chaban-Delmas n’était pas loin non plus de le penser : « C’était un gaulliste de droite et même d’extrême droite, il y en a . (…) Il avait fini par se convaincre avec une sorte d’obstination mystique que mon élimination de Matignon était nécessaire au salut du gaullisme et, pourquoi pas, de la France. ». Un autre baron du gaullisme Maurice Schumann a précisé : « Avec Marie-France Garaud, on pouvait parler d’un duel à la loyale, alors que le mot de loyauté s’accorde mal avec la personnalité de Pierre Juillet. C’est un homme méchant qui n’assume pas la responsabilité de sa méchanceté. ». Faudrait-il donc comprendre Pierre Juillet comme un Patrick Buisson d’arrière-garde ?

En fait, Pierre Juillet est revenu à l’Élysée en mai 1981. Après son échec au second tour de l’élection présidentielle du 10 mai 1981, Valéry Giscard d’Estaing l’a en effet convoqué. Ce fut Marie-France Garaud qui l’a raconté à Michèle Cotta le 6 octobre 1981 : « Giscard, juste avant de partir, a eu la curieuse idée de faire venir auprès de lui Pierre Juillet. C’est avec lui qu’il aurait élaboré sa dernière émission politique, ses adieux à la Présidence. À l’exception, insiste Marie-France Garaud, de la mise en scène ultime du fauteuil vide. Pourquoi Juillet à l’Élysée ? Quelle drôle d’idée ! Elle ne s’étend pas là-dessus. ». Pierre Juillet a rédigé le texte de l’allocution présidentielle du 19 mai 1981. Valéry Giscard d’Estaing lui proposa de le suivre dans l’opposition à ses côtés, mais il refusa car il voulait conseiller une personnalité prête à entendre des choses franches qui pouvaient le cas échéant être désagréables pour sa personne.

Pierre Juillet fut approché aussi par François Mitterrand (ce qui était très surprenant), et surtout par Raymond Barre pour sa campagne présidentielle de 1988 qui se voulait très gaullienne, mais il refusa toute reprise d’activités et voulait rester retiré du monde politique, exilé dans la Creuse.

Pierre Juillet n’est cependant pas resté inerte après 1981. Son fils Michel Juillet, dans l’interview déjà cité plus haut, à l’occasion de la mort de Jacques Chirac, a mis en doute deux fois le gaullisme revendiqué de Jacques Chirac : « C’était après l’appel de Cochin lancé en 1978 et les élections européennes. Ils ont dès lors définitivement rompu. Mais, en raison de la gravité de la situation, mon père, au moment du Traité de Maastricht [en 1992], a téléphoné à Chirac pour lui demander d’appeler à voter non. Pour mon père, ce traité n’était pas conforme à l’idéal gaulliste. Chirac a fait approuver le traité. Chirac a trahi une seconde fois le gaullisme en reconnaissant, en 1995, la responsabilité de la France dans la rafle du Vel’ d’hiv’. Toute l’idée du gaullisme est fondée sur le fait que Vichy n’incarnait pas la France, que ce gouvernement était une assemblée illégitime. Chirac au fond était-il gaulliste ? » (29 septembre 2019).

Effectivement, Pierre Juillet a combattu la vision de Jacques Chirac sur la rafle du Vel’ d’hiv’, notamment lors du procès de Maurice Papon en 1997. Un peu auparavant, le 28 octobre 1994, il est sorti de son silence paysan dans une tribune publiée dans "Le Monde" pour exprimer son dégoût dans les divisions suicidaires au sein du RPR entre balladuriens et chiraquiens : « Le gaullisme s’éteint lentement. ».

Apparemment, aucune biographie n’a encore été documentée ni publiée sur Pierre Juillet alors qu’il fut, comme le rappelle le blog De viris illustribus, « l’un des personnages les plus puissants et les plus influents de la Cinquième République ». Pierre Juillet restera comme le gérant discret de l’arrière-boutique du postgaullisme, chien de garde d’un gaullisme supposé intransigeant et en complète opposition avec l’un des grands principes du gaullisme : le pragmatisme.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (17 juillet 2021)
http://www.rakotoarison.eu


(Le titre de cet article n'est pas vraiment de moi et a été inspiré par un blog cité en référence dans l'article).


Pour aller plus loin :
Bernard Pons.
Pierre Juillet.
Philippe Mestre.
Henry Chabert.
Olivier Dassault.
Éric Raoult.
Yvon Bourges.
Christian Poncelet.
René Capitant.

_yartiJuilletPierre03
 


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4 réactions à cet article    


  • devphil30 devphil30 23 juillet 11:58

    Tiens macrotte devrait réfléchir à cette phrase lui qui est si intelligent....

    Ce qui perd toujours le vainqueur, c’est de croire en sa suprématie alors qu’il ne devrait considérer que la faiblesse de son adversaire. 


    • Séraphin Lampion 23 juillet 12:06

      @devphil30

      Il a des sbires qui font le même boulot que Juillet, et eux, ils l’ont bien compris !
      C’est pour ça qu’ils ont décidé de ne plus avoir d’adversaires du tout et, au cas uù des embryons se mettraient à poindre, à mettre en place le système de code QR qui relègue les anciens « renseignements généraux » au rang des antiquités.
      L’adversaire ? Quel adversaire aujourd’hui ?
      Le repoussoir Mephisto RN ou le traitre Iago-PS ?


    • Séraphin Lampion 23 juillet 11:59

      C’était le fils naturel du Maréchal Juin ?


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