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Accueil du site > Actualités > Politique > Le destin improbable de Maurice Couve de Murville (1)

Le destin improbable de Maurice Couve de Murville (1)

« Maurice Couve de Murville (…) a le don. Au milieu des problèmes qui se mêlent et des arguments qui s’enchevêtrent, il distingue aussitôt l’essentiel de l’accessoire, si bien qu’il est clair et précis dans des matières que les calculs rendent à l’envi obscures et confuses. Il a l’expérience, ayant, au cours d’une grande carrière, traité maintes questions du jour et connu beaucoup d’hommes en place. Il a l’assurance, certain qu’il est de demeurer longtemps au poste où je l’ai appelé. Il a la manière, habile à prendre contact en écoutant, observant, notant, puis excellant, au moment voulu, à formuler avec autorité la position dont il ne se départira plus. Il a la foi, persuadé que la France ne saurait durer qu’au premier rang, qu’avec De Gaulle on peut l’y remettre, que rien ne compte ici-bas excepté d’y travailler. » (De Gaulle, "Mémoire d’espoir", écrit à la fin de l’année 1969, cité par le site gouvernement.fr). Première partie.



Dernier Premier Ministre de De Gaulle, Maurice Couve de Murville, est mort à Paris (au 44 rue du Bac, appartement qui habitait depuis 1932 !) il y a vingt ans le 24 décembre 1999, à un mois de ses 93 ans (il est né le 24 janvier 1907 à Reims). D’une allure très austère (il était protestant, comme Lionel Jospin, Michel Rocard, Pierre Joxe, etc.), Maurice Couve de Murville fut un brillant haut fonctionnaire, avec le profil de compétences tel qu’il était très recherché par De Gaulle qui voulait le meilleur pour la France. Il fut ainsi un compagnon très loyal du gaullisme triomphant, souvent très sous-estimé politiquement pour ne pas dire méprisé par ses pairs.

Après de brillantes études (Louis-le-Grand puis Sciences Po Paris, doctorat en droit), Maurice Couve de Murville fut reçu premier au concours de l’Inspection générale des finances à l’âge de 23 ans (et en sorti major deux ans plus tard). Il commença ainsi une non moins brillante carrière de haut fonctionnaire au Ministère des Finances au point de devenir, huit ans plus tard, le numéro deux de la Direction du Trésor. Il n’y aurait que des félicitations à lui adresser si l’époque n’avait pas été troublée comme la sienne. Mais en septembre 1940, c’étaient Pétain et Pierre Laval qui dirigeaient la France. Pendant près de trois ans, il servit ainsi le régime de Vichy comme haut fonctionnaire, jusqu’en mars 1943. Les services rendus lui ont même valu d’être décoré de la francisque. Son responsabilités étaient importantes puisqu’il supervisait les transferts de fonds entre la France et l’Allemagne (il sauva le stock d’or de la Banque de France).

Chose assez significative, on a rarement reproché à Maurice Couve de Murville ces trois années, peut-être par d’égarement, mais d’aveuglément sur ce que voulait dire servir l’État quand l’État était antisémite, persécuteur, assassin. Pourquoi, alors qu’on l’a souvent reproché à François Mitterrand d’avoir servi le même régime seulement pendant une année (de janvier 1942 à janvier 1943) pour un poste mineur, certes avec la francisque également, mais parti clairement dans la Résistance (cette fois-ci sans couverture) en janvier 1943, c’est-à-dire deux mois plus tôt que Maurice Couve de Murville ?

Michel Psellos, dans le site Herodote.net, propose une explication évidente le 27 novembre 2018 : « Il n’a jamais lui-même fait l’objet de calomnie, sans doute parce que personne ne voyait en lui autre chose qu’un haut fonctionnaire nommé au gouvernement mais inapte à de plus hautes destinées. (…) Maurice Couve de Murville ne méritait certes pas d’être calomnié, mais l’eût certainement été s’il avait représenté un danger dans la course à l’Élysée. ». On comprend aussi pourquoi, même dans son affrontement en 1965, De Gaulle refusa d’utiliser l’argument de la francisque contre son adversaire François Mitterrand.

Du reste, Maurice Couve de Murville quitta le régime de Vichy pour aller travailler à Alger le 25 mars 1943 (ce qui lui valut d’être révoqué de l’administration et déchu de la nationalité française par le régime de Vichy), d’abord auprès du général Henri Giraud comme secrétaire général d Commandement civil et militaire d’Alger, puis auprès du général De Gaulle comme Commissaire aux Finances du Comité français de la Libération nationale du 7 juin 1943 au 9 septembre 1943 (c’était quasiment le rôle d’un ministre), puis, dans cette même continuité, il fut nommé le 3 juin 1944 quasi-ambassadeur à Naples puis en février 1945 à Rome dans le cadre du Gouvernement provisoire de la République française présidé par De Gaulle.

À la Libération, Maurice Couve de Murville a changé de ministère et est devenu haut fonctionnaire au Quai d’Orsay avec des fonctions prestigieuses : directeur des affaires politiques au Ministère des Affaires étrangères (novembre 1945 à février 1950), ambassadeur au Caire (février 1950 à septembre 1954), ambassadeur permanent à l’OTAN (septembre 1954 à novembre 1954), ambassadeur à Washington (novembre 1954 à juillet 1956) et enfin, ambassadeur à Bonn (juillet 1956 à juin 1958) où il noua des relations très solides avec le Chancelier allemand Konrad Adenauer, tout en étant réticent avec les accords Chaban-Strauss du 8 avril 1958 qui, selon lui, risquaient de donner à l’Allemagne l’arme nucléaire (ces accords ont été annulés dès le retour de De Gaulle). Servant sous la Quatrième République, Maurice Couve de Murville est toujours resté loyal avec De Gaulle, même après le retrait du Général de la vie politique et sa traversée du désert.

Compétent, expérimenté, intelligent, synthétique, loyal, solide, le diplomate était la cible idéale pour être le très adéquat et inamovible chef de la diplomatie française de De Gaulle qui voulait nommer au gouvernement surtout des professionnels et des techniciens de haute excellence (c’était aussi l’objectif du Président Emmanuel Macron en mai 2017).

Lors du retour du Général, celui-ci nomma ainsi Maurice Couve de Murville Ministre des Affaires étrangères du 1er juin 1958 au 31 mai 1968, dix années exactement, seul un ministre de Louis XVI a dépassé cette longévité. Ministre très particulier, les deux Premiers Ministres qui ont vu imposer ce choix. Michel Debré et Georges Pompidou, ont eu des relations très différentes avec "Couve" : courtoises avec Michel Debré, mais très mauvaises avec Georges Pompidou qui semblait anticiper en l’imaginant comme rival à Matignon.

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La biographie du Palais-Bourbon indique : « Au Quai d’Orsay, Maurice Couve de Murville, qui allie l’élégance à la retenue pleine de finesse, sait amortir la diplomatie audacieuse et parfois provocante du Général. Il incarne aux yeux de l’opinion française et internationale la politique de grandeur et d’indépendance que De Gaulle entend mener pour redonner à la France sa puissance et sa souveraineté. Il assure ainsi le "suivi" des grands moments de crise diplomatique : indépendance algérienne (1962), refus de l’entrée du Royaume-Uni dans la CEE (1963), reconnaissance de la Chine populaire (1964), politique de la chaise vide à Bruxelles (1965), sortie du commandement intégré de l’OTAN et discours de Phnom-Penh (1966), déclarations sur le Québec et Israël (1967). (…) Avec le Président de la République, il est l’artisan (…) de la construction européenne, de la mise en œuvre du Marché commun et du rapprochement franco-allemand. ».

Dans ses mémoires sorties en 1971, Maurice Couve de Murville a défini le cœur de sa politique : « La volonté, c’est celle d’être soi-même l’artisan de son destin, autant qu’on le peut, et on le peut bien davantage qu’on e le croit communément. C’est de ne s’en laisser imposer ni du dedans, ni du dehors, ni tout simplement par l’incident du jour. C’est de pratiquer une politique délibérée, voulue précisément, que l’on définit soi-même. Se laisser imposer sa politique, c’est d’ailleurs être assuré de recueillir, de chaque action, les seuls désavantages. » ("Une Politique étrangère").

Encore ministre, Maurice Couve de Murville avait livré, aussi, devant les députés, le 26 avril 1964, quelques clefs pour comprendre son action : « Ma politique étrangère est faite de deux principes fondamentaux qui ont toujours été ceux de la France au cours de l’Histoire : celui de l’indépendance nationale et celui de la solidarité humaine. ».

Pour clore la crise de mai 68, De Gaulle a accepté de dissoudre l’Assemblée Nationale et de remanier le quatrième gouvernement de Georges Pompidou. Maurice Couve de Murville et Michel Debré se sont alors échangé leur ministère : Maurice Couve de Murville fut nommé Ministre de l’Économie et des Finances du 31 mai 1968 au 10 juillet 1968, une durée trop courte pour avoir un semblant de bilan. Pourquoi à ce poste ? Probablement comme plus tard Dominique de Villepin s’est retrouvé Ministre de l’Intérieur : pour diriger le gouvernement, il faut savoir maîtriser les principaux ministères et être visible dans la politique intérieure. De Gaulle avait déjà une idée derrière la tête (voir plus loin). Et puis aussi pour renouer avec ses compétences d’origine, puisqu’il travaillait aux finances, au début de sa carrière.

À l’occasion des élections législatives anticipées, il fut aussi élu député de Paris le 23 juin 1968, dès le premier tour, dans une circonscription en or, mais démissionna pour rester au gouvernement. Après la grande victoire des gaullistes, qui était avant tout celle de Georges Pompidou, De Gaulle… le remercia et nomma Maurice Couve de Murville Premier Ministre du 10 juillet 1968 au 20 juin 1969.

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Nommer un quasi-apolitique comme Premier Ministre était probablement une surprise pour beaucoup de monde. Pas pour Alain Peyrefitte qui avait compris depuis trois ans.

Dans "C’était De Gaulle", il a raconté une conversation avec De Gaulle le 13 octobre 1965, à un moment où il n’avait pas encore annoncé qu’il serait candidat à sa propre réélection. Il était question de rumeurs sur sa candidature, ce qui plaisait bien à De Gaulle pour réduire les ardeurs présidentielles de Georges Pompidou, alors Premier Ministre, qui l’agaçaient : « Je profite de sa bonne humeur pour vérifier qu’il n’a pas changé d’avis : "Le prochain gouvernement sera-t-il très différent de l’actuel ?". "Votre prochain gouvernement" aurait été un peu provocant [De Gaulle ne voulait dire ses intentions à personne] ; mais il est clair qu’il ne pourrait rien dire sur un gouvernement qui ne serait pas le sien. Peut-être parce que l’ambiguïté de la question n’a pas éveillé sa vigilance, la réponse me confirme dans mes certitudes : "Il faudra un gouvernement très différent : l’actuel gouvernement est trop gestionnaire, pas assez réformiste, je ne parle pas pour vous (toujours sa courtoisie envers l’interlocuteur), mais dans l’ensemble". Puis il ajoute : "Couve de Murville est appelé à prendre des responsabilités". Autrement dit : "Couve sera le prochain Premier Ministre". Mais il ne l’a pas dit. L’art de la confidence ambiguë. ». Michel Droit avait aussi compris (ou su) dès 1965 que Maurice Couve de Murville faisait partie des premiers-ministrables de De Gaulle (qui avait besoin de Premiers Ministres de rechange).

En revanche, cette nomination fut une surprise pour Michèle Cotta qui l’a notée dans ses "Cahiers secrets" le 12 juillet 1968 : « La nouvelle est tombée le 10 alors que personne ne s’y attendait. (…) Le 30 mai, Pompidou avait constitué un nouveau gouvernement. (…) La permutation entre Debré et Couve de Murville était apparue assez incompréhensible, mais, à part cela, les Français, "ensuqués", comme on le dit à Nice, par les événements de mai, n’ont accordé aucun intérêt au remaniement ministériel. Il était normal à leurs yeux que, acteur essentiel de la victoire gaulliste, Georges Pompidou reste le chef du gouvernement. D’où notre stupeur lorsque, il y a quarante-huit heures, le Général l’a limogé. ».

Michèle Cotta, aidée de ses collègues de "L’Express", a essayé alors de faire le point : « Ce qui nous apparaît, c’est que le jeudi 30 mai, après le retour de De Gaulle de Baden-Baden, sur le coup de midi, Georges Pompidou lui aurait proposé sa démission. Le Général l’aurait écartée. Et c’est Pompidou qui aurait insisté à ce moment-là pour qu le Général renonce à son idée de référendum pour dissoudre l’Assemblée Nationale et annoncer des législatives. ». [Au sujet de l’annonce de la dissolution, il faut aussi relire Alain Peyrefitte dans "C’était De Gaulle" qui a révélé la teneur de toutes les versions du brouillon du discours de De Gaulle du 30 mai 1968, très intéressante évolution].

Puis : « Le 1er juillet, me dit Georges Suffert (…), Pompidou aurait tenu à De Gaulle un langage de ce genre : "Je ne serais pas hostile à prendre quelque repos. Mais si vous voulez me garder, etc.". Le 3, Pompidou se demande s’il n’a pas commis une bourde et fait savoir au Secrétaire Général de l’Élysée qu’il est prêt à conduire le prochain gouvernement. Le 5, il reçoit quelques rédacteurs en chef, dont Georges Suffert. Il ne dit mot de son éventuel départ, parce qu’il croit encore que le Général ne souhaite pas sa démission. Le 6, samedi, Georges Pompidou est prévenu à l’heure du déjeuner : Couve de Murville le remplacera à Matignon. (…) Le 11, pour la rentrée parlementaire, c’est Couve qui a officié. ».

Michèle Cotta a décrit ensuite le nouveau Premier Ministre (Couve de Murville) : « Les gaullistes disent de lui que ses "roses poussent en dedans". Façon de dire qu’il n’a rien d’un homme politique tel qu’on l’imagine. Pompidou, lorsqu’il est arrivé à Matignon, était inconnu de la classe politique, mais était madré, auvergnat, il sortait de chez Rothschild, il avait été directeur de cabinet du Général, il lui a fallu peu de temps pour prendre sa place parmi ses pairs. Ce Couve-là, "champion du monde du lieu commun", comme disent pas mal de ses collègues parlementaires, est fidèle au Général depuis qu’il l’a rallié en 1943. Un signe : à part Pompidou, il était le seul depuis des années à être reçu chaque vendredi à l’Élysée par De Gaulle. ».

Dans un prochain article, j’évoquerai le bilan de l’action de Maurice Couve de Murville à Matignon ainsi que sa vie postministérielle, à savoir, sa (longue) carrière parlementaire à un âge déjà fort avancé.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (22 décembre 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Maurice Couve de Murville.
Philippe De Gaulle.
Pierre Juillet.
Marie-France Garaud.
Jacques Chaban-Delmas.
Alain Peyrefitte.
Général De Gaulle.
Jacques Chirac.
Maurice Druon.
Robert Boulin.
Alain Devaquet.
Hubert Germain.
L’amiral François Flohic.
Maurice Schumann.
Maréchal Leclerc.
L’appel du 18 juin 1940.
Le gaullisme politique.
Pierre Messmer.
Georges Pompidou.
Yves Guéna.
Edmond Michelet.
Jean Foyer.
Michel Debré.
Jean-Marcel Jeanneney.
Olivier Guichard.
Robert Galley.
Jean Charbonnel.
André Malraux.
Pierre Bas.

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3 réactions à cet article    


  • megawatt 24 décembre 2019 12:38

    Un souvenir sur « Couve » : Je l’ai vu dans un métro allant à la station « Rue du Bac » ; il était seul, il avait de la tenue ; mais il était tout seul, il parlait tout seul, il avait l’air complètement largué cherchant le regard des voyageurs. J’ai pensé en latin : « Sic transit gloria mondi ». 


    • Laconique Laconique 24 décembre 2019 14:46

      Man, you give us the (1), but never the (2).


      • Jonas 26 décembre 2019 19:46

        Maurice Couve de Murville était un grand serviteur de l’Etat. Il manquait de charisme et n’avait pas la poigne nécessaire pour être un Premier ministre. 

        Contrairement à Pompidou, Couve , disait toujours oui, à de Gaulle . Il s’est trouvé a Matignon , avec les accords de Grenelle qu’avaient négocié Pompidou et Chirac. 

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