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Accueil du site > Actualités > Politique > Le nationalisme revanchard du poète Paul Déroulède

Le nationalisme revanchard du poète Paul Déroulède

« Pour la première fois, ma prétendue philosophie humanitaire m’apparut comme une apostasie et mon égoïsme amoureux comme une désertion. » (Paul Déroulède, 1907).



Militariste et poète, Paul Déroulède est né il y a exactement 175 ans, le 2 septembre 1846 à Paris. Il fut l’un des hommes marquant du début de la Troisième République, par sa culture, son talent littéraire et aussi son militantisme politique qui n’était pas forcément des plus efficaces.

Écrivain, il a fréquenté beaucoup les milieux républicains sous le Second Empire et la guerre de 1870 a bouleversé sa vie (ainsi que celle de nombreux de ses contemporains). Il avait alors 24 ans. Engagé volontaire contre les Prussiens, Paul Déroulède a montré un véritable courage physique, a été blessé, puis fait prisonnier, a pu s’évader et a été décoré à la fin de la guerre. Quelques semaines plus tard, soutenant Thiers, il a participé à la répression de la Commune de Paris. Un accident l’a empêché de poursuivre une carrière militaire. Il allait alors être militant. Et son jeune frère et son fils allaient être des officiers de carrière.

Avec la guerre, il a quitté son pacifisme originel et a nourri une soif de revanche qu’il a pu personnifier, tant politiquement que littérairement. Ses "Chants du soldat", sortis en 1872, ont été vendus à plus de 100 000 exemplaires, ce qui était un grand exploit éditorial (quand on sait qu’aujourd’hui encore, vendre à 10 000 exemplaires est déjà une belle performance). Son œuvre a tellement été appréciée qu’elle a longtemps nourri les programmes scolaires.

Par exemple, "Le Clairon", qui commence ainsi :

« L’air est pur, la route est large,
Le clairon sonne la charge,
Les zouaves vont chantant,
Et là-haut sur la colline,
Dans la forêt qui domine
Le Prussien les attend.

Le clairon est un vieux brave,
Et, lorsque la lutte est grave,
C’est un rude compagnon ;
Il a vu mainte bataille
Et porte plus d’une entaille,
Depuis les pieds jusqu’au front. ».

Mais Paul Déroulède n’était pas seulement un littérateur : il voulait agir. Encouragés par Léon Gambetta et Victor Hugo, Paul Déroulède et Henri Martin ont fondé la Ligue des patriotes le 18 mai 1882. L’objectif, c’était de promouvoir les valeurs militaires et patriotiques et de reprendre l’Alsace-Moselle annexée par l’Allemagne désormais unifiée. Henri Martin était président, Paul Déroulède délégué général. Félix Faure, lui aussi proche de Léon Gambetta, et Ferdinand Buisson soutenaient, comme d’autres républicains modérés, cette initiative que fut la première des ligues de l’époque.

Le charisme et la notoriété de Paul Déroulède ont attiré des centaines de milliers d’adhérents, souvent des jeunes, dans ce mouvement qui comptait dans le débat public. Parmi ses positions, il s’est opposé à la politique coloniale de Jules Ferry qui avait pourtant promu son œuvre littéraire auprès de la jeunesse. En effet, pour Paul Déroulède, la colonisation ne remplacerait jamais l’Alsace-Moselle qui devait être l’objectif numéro un de la reconquête. Petit à petit, la République devenait la responsable de la non-revanche.

Des tendances s’opposaient à l’intérieur de la Ligue. Le point de singularité a eu lieu le 7 mars 1885 entre Paul Déroulède (délégué général) et le député républicain modéré Anatole de La Forge (président depuis la mort d’Henri Martin) qui résuma ainsi les dissensions internes : « Vous êtes un patriote autoritaire, je suis un patriote libéral ! ». Anatole de La Forge a démissionné pour créer l’Union patriotique de France et la Ligue a pris la direction de l’autoritarisme. Ce serait intéressant de redécliner ces deux tendances dans le paysage politique de la France de 2021.

Ce n’était donc pas étonnant que la Ligue des patriotes ait soutenu le 27 janvier 1889 la tentative de coup d’État voulue par les partisans du général Georges Boulanger (« celui qui nous délivrera des chinoiseries parlementaires et des bavards impuissants »). Paul Déroulède fut de ceux qui ont incité à marcher vers l’Élysée. Le mouvement boulangiste a fini lamentablement en queue de poisson sur la tombe de la maîtresse du général, tandis que la Ligue prenait un tournant résolument nationaliste et antirépublicain.

La Ligue fut d’ailleurs dissoute en mars 1889 et a été recréée en novembre 1896, galvanisée surtout par l’affaire Dreyfus. Gambetta était mort depuis longtemps. Le nationalisme de Paul Déroulède s’inspirait des philosophes Hyppolite Taine et Ernest Renan, préconisait un retour à l’autorité et à l’ordre comme mode d’organisation de la société, fustigeait le libéralisme, le matérialisme et l’individualisme.

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En clair, pour préparer la reconquête de l’Alsace-Moselle, donc refaire la guerre contre l’Allemagne, il fallait en finir avec la décadence et l’immobilisme qu’incarnait la République (ce qui était très injuste puisque c’était Napoléon III qui avait provoqué puis perdu la guerre de 1870 !). Par son aura, Paul Déroulède fut élu député de la Charente de 1889 à 1893 et de 1898 à 1901. Il n’hésitait pas à attaquer Clemenceau pour son implication dans le scandale de Panama.

En pleine affaire Dreyfus, Paul Déroulède, bien que nationaliste, antiparlementaire et antirépublicain, croyait le capitaine Dreyfus innocent et s’opposait à l’antisémitisme politique, ce qui montre que le nationalisme n’a jamais été un courant politique facile à analyser car il était assez complexe avec parfois des apparentes contradictions. Par ailleurs, ses propositions constitutionnelles, qui visaient à établir une sorte de monarchie républicaine avec un homme fort providentiel, n’étaient pas si éloignées que cela du discours de Bayeux du Général De Gaulle.

Comme l’a exprimé Jean Lebrun dans son émission "La Marche de l’Histoire" du 2 février 2017 sur France Inter : « Chaque opportunité doit être saisie qui permettrait de prendre sa revanche, à l’extérieur contre l’ennemi, à l’intérieur contre le système. ». La mort assez peu commune (cela mériterait un article !) et suscitant non seulement moqueries mais aussi de l’agitation politique, du Président de la République en exercice fut une nouvelle opportunité.

L’élection d’Émile Loubet, deux jours après, le 18 février 1899, du successeur de Félix Faure ne calma pas les ardeurs des ligueurs. Selon les mots de Jean Lebrun : « [Le nouveau Président] est présenté par les milieux antiparlementaires comme un ancien Ministre de l’Intérieur qui aurait couvert les prévaricateurs, les chéquards du Canal de Panama. Un scandale encore tout proche et qui, soit dit en passant, pèse plus lourd, en argent sonnant et trébuchant, que les emplois fictifs d’aujourd’hui. ».

Profitant des funérailles de Félix Faure le 23 février 1899, Paul Déroulède tenta un second coup d’État, qui, n’ayant pas plus été préparé que le précédent, échoua lamentablement.

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Le poète fut arrêté et jugé par la cour d’assises de la Seine pour haute trahison, acquitté le 31 mai 1899 avec une forte publicité qui a attiré de beaucoup de nouveaux ligueurs. J‘ai cité l’émission "La Marche de l’Histoire" de France Inter qui imaginait le débat aux assises, restitué au Théâtre du Vieux Colombier (on peut réécouter l’émission ici).

Mais il fut arrêté de nouveau en août 1899, reconnu coupable de complot par la Haute Cour, condamné le 5 janvier 1900 à dix ans d’exil et fut expulsé vers l’Espagne. Il fut amnistié par l’Assemblée Nationale en 1905, tenta de se faire réélire député en 1906, échoua et quitta la vie politique pour se replier sur sa seule action militante de la Ligue des patriotes, mais sans retrouver l’influence des années 1880, d’autant plus que le mouvement patriotique était très divisé et refusait de se compromettre avec un ancien putschiste.

Comble du revanchard, Paul Déroulède est mort d’un ennui de santé, quelques mois avant la Première Guerre mondiale, le 30 janvier 1914 Nice, à l’âge de 67 ans. Maurice Barrès a repris la présidence de la Ligue, sans beaucoup de succès. En 1908, Maurice Barrès avait encouragé Paul Déroulède à se présenter à l’Académie française mais l’ancien député exilé (qui avait reçu un prix littéraire de la noble assemblée) a refusé de se porter candidat.

Ce qui est amusant, c’est que les algorithmes impénétrables d’Internet associent parfois des auteurs de manière intéressante. Ainsi, le site littéraire Babelio propose, à l’entrée de Paul Déroulède, les "auteurs proches de Paul Déroulède" qui sont : Max Gallo, Paul-Marie Coûteaux, Alain Finkielkraut, Philippe Séguin, Maurice Barrès et Jean Dutourd. Si la mention de Maurice Barrès n’étonne pas, d’autres peuvent étonner, en particulier en associant nationalisme et souverainisme, avec un contexte européen totalement différent qui n’a rien à voir avec l’esprit de revanche.

Probablement qu’il faudra encore quelques études supplémentaires pour approfondir la complexité d’âme de Paul Déroulède et compléter les analyses déjà très étoffées de plusieurs historiens (en particulier Bertrand Joly et Michel Winock), lui qui a apporté sans doute, et paradoxalement, l’esprit de la Troisième République, ce roman national patriotique et républicain, par ses œuvres poétiques et son action militante.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (29 août 2021)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
"La Marche de l’Histoire", émission de Jean Lebrun du 2 février 2017 sur France Inter sur le procès aux assises de Paul Déroulède (à télécharger).
Paul Déroulède.
Seconde Guerre mondiale.
Première Guerre mondiale.
Le Pacte Briand-Kellogg.
Le Traité de Versailles.
Charles Maurras.
L’école publique gratuite de Jules Ferry.
La loi du 9 décembre 1905.
Émile Combes.
Henri Queuille.
Rosa Luxemburg.
La Commune de Paris.
Le Front populaire.
Le congrès de Tours.
Georges Mandel.
Les Accords de Munich.
Édouard Daladier.
Clemenceau.
150 ans de traditions républicaines françaises.

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4 réactions à cet article    


  • Parrhesia Parrhesia 2 septembre 17:25

    Dites-nous, monsieur Rakotoarison  :

    Quel dommage que vous consacriez votre temps et votre talent si précieux à de tels articles alors que vous pourriez si utilement vous employer à encenser m. Macron et ses collaborateurs !!!

    Par exemple, en ce moment, ils sont en train de nous expliquer comment ils entendent sauver définitivement la si française métropole Marseillaise tout en continuant à couler les restes du doux pays de France !!!

    Un tel sujet, au moins, vaudrait la peine de développer tout votre art !!!


    • ETTORE ETTORE 2 septembre 19:43

      Parrhesia

      @

      Par exemple, en ce moment, ils sont en train de nous expliquer comment ils entendent sauver définitivement la si française métropole Marseillaise tout en continuant à couler les restes du doux pays de France !!!


      Vous avez remarqué ? Ils ont tout balayé, nickel, propre, le tout par des société privées....

      Eh oui, c’est qu’il a le tarin fragile le « poudré narcisse » .

      Faut que ça brille, faut que cela sente bon, même si le nettoyage ne concerne que les pavés sous la semelle du prince CON-sort.

      C’est l’image qu’il a de la France de 5 à 7, le reste du temps, il s’en bat les corones.

      Il a même lâché du flouze pour la ville, bien sûr cela à été annoncé en grande pompe sonore, parce que il faut bien calmer momentanément les kalach.

      C’est pitoyable, bientôt on vas payer des vierges du temple « pognon » pour balancer des Pédales de roses, sur son itinéraire.

      C’est d’une fadaise,.....A boucher le vieux port, tant le Tsar Dine au gras-pouilleux !


      • ETTORE ETTORE 3 septembre 10:35

        Je pense toujours au fait de savoir pourquoi, je poste sur les nartics à RâKoto Nano.

        Et j’en suis arrivé à la conclusion simple, en me disant :

        Si la balayette du Poudré, prend directement ses « poèmes lyriques » à la source, pour mieux nous les épandre sur ce site, je me suis dit qu’avec un peu de chance, et malgré qu’il ne se manifeste pas plus qu’une fausse IA, il y aurait quand même une possibilité de petite remontée, à travers le siphon RakOto, vers son utilisateur de lavatories.

        Ou alors, IL le laisse en roue libre, sans se soucier de ce qu’il peut pondre, et de ce qu’il peut générer comme ressentiment à son égard.

        C’est un job, qui apparemment convient bien au sieur RakoTo, que je m’efforce de transformer en boite aux lettres, poste restante.


        • eau-pression eau-pression 3 septembre 10:43

          @ETTORE

          Très juste.

          J’ai fait l’exercice de style dans ma présentation : peut-on programmer les robots humanoïdes ?

          Content que vous exprimiiez le même sentiment, fort ténu et difficile à mettre en évidence (je vous signale mon texte pour info, vous avez tout dit en quelques mots).

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