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Que le libéralisme se prend pour la justice-même

Il y a la libéralité, qui n'est pas encore le libéralisme, puisqu'elle est prodigalité, dispense, mais aussi vigueur, franchise, et vaillance. Ce n'est pas surprenant, que le latin liber donne aussi bien la liberté que le livre, puisque le livre délivre librement et sans réserve son contenu.

 
 

Il y a la libéralité, qui n'est pas encore le libéralisme, puisqu'elle est prodigalité, dispense, mais aussi vigueur, franchise, et vaillance. Ce n'est pas surprenant, que le latin liber donne aussi bien la liberté que le livre, puisque le livre délivre librement et sans réserve son contenu. Ces noblesses d'âme-là n'ont pas à rougir de leur honneur, et il est pervers qu'ensuite les philosophies prétendant se fonder sur le principe de la libéralité, aient autant déjanté. Mais c'est qu'elles songèrent aussitôt à monadiser la chose, entre la monade-individu et la monade-État, comme si les référents de ces mots pouvaient être juxtaposés (par réalisme linguistique) alors qu'ils désignent des réalités intriquées au moins dialectiquement, produisant au moins un troisième terme les dépassant, et qui se nomme le politique.

En outre, l’État est toujours-déjà pris - dans les libéralismes - comme entité institutionnelle administrative territorialisée, pour ainsi dire éternellement bureaucratique, d'autant plus qu'on veut y concentrer le monopole régalien et de la violence. Mais cet État apparut et se répandit lors de ce que Marcel Gauchet nomme le tournant axiologique, quelque part pendant l'Antiquité mésopotamienne. Il y avait et il y a différentes répartitions du pouvoir, à travers les sociétés historiques, mais il a fallu que le libéral(iste) renonce profondément à toute libéralité réelle (adj. libéral) puisqu'il présuma devoir s'aliéner la force à l’État, comme garant de la sécurité de sa propriété - à commencer par son propre corps.

Pourquoi ? à partir de quelle motion préfère-t-on en arriver là de perdre les moyens d'être libéral au sens originel du terme ? ... A partir de la gentillesse, puis progressivement la gentilhomie, qui en est le raffinement. Mais de base, aussi bien, l'on peut estimer que c'est de lâcheté et de couardise. En effet, s'aliéner la force à l’État est particulièrement hobbesien.

Thomas Hobbes théorisa un absolutisme libéraliste, certainement pas démocratique, mais d'abord certainement pas libéral au sens originel du terme, encore qu'au principe de cet État libéralsite il y ait comme une largesse du souverain à l'égard de chacun, puisqu'il autolimite l'usage de sa propre force à l'égard de ses sujets. Cela rassure, et c'était précisément ce dont avait besoin la lâcheté des gentils, sans qu'il soit permis de dire qui de la lâcheté ou de la gentillesse cause l'autre.

Quoi qu'il en soit, c'est bien la peur, la peur, que Thomas Hobbes met à l'origine, puisqu'à l'origine putative, c'est l'état de guerre de tous contre tous, et qu'il faut éprouver un effroi dément pour s'imaginer l'alternative fallacieuse : "État ou Chaos" ! ... C'est monstrueux de manques de nuances, de sottises et d'indigences intellectuelles, c'est-à-dire de manichéisme, encore que Hobbes ne soit pas si niais par le détail, mais qu'il aboutît pourtant dans le fait à cette dichotomie dérisoire.

Ainsi, une fois implémenté dans les esprits (par la lâche gentillesse, la gentille lâcheté, l'aliénation de l'usage de sa force au souverain), advient toujours-déjà la médiocratie, c'est-à-dire autant le règne de la médiocrité que de la médiumnité - à condition d'entendre cette médiumnité comme le principe du moyen. La porte est ouverte à l'utilitarisme, qui ne juge plus tout que sous l'angle de son employabilité, c'est-à-dire par calcul rationnel - serait-ce en vue du Bien commun. Car alors ce Bien est réduit à l'Utile, c'est-à-dire l'ustensile, qui conduit directement au matérialisme de droit commun, et au capitalisme soudain vécu et interprété "comme une évidence" (par exemple, par des Ayn Rand, etc.).

Comme les gentils|lâches craignent fondamentalement toute souveraineté réelle (G. Bataille) en dehors de celle qui leur servira de domestique - l’État défini comme gestionnaire et garant de la sécurité-propriété, pseudo-liberté ou liberté médiocre - ils ne voient plus que le sort pour les départager, sorte de grande loterie cosmique !

Cela est de sincère abnégation devant le Néant, à dénier toute légitimité qu'il y a à intervenir sur la donne, au nom d'un empirement interventionniste putatif, en vertu d'un préjugé systématiquement négatif à l'égard de la nature d'autrui qui utiliserait l’État - comme si l'Entreprise valait mieux ! car le seul utilisateur légitime pour un libéraliste, c'est soi-même ! alors qu'une véritable libéralité ne craint rien sans nécessairement sombrer dans la témérité - néanmoins, une véritable libéralité est courageuse. Nous l'avons perdu depuis longtemps à ce stade, le courage, quand même des Emmanuel Macron en appelleraient aujourd'hui "à un extrême courage devant l'extrême-droite", par exemple (sic).

En vérité, le courage est toujours extrémiste, au point de vue libéraliste, sans quoi jamais ce dernier n'aurait désiré aliéner sa force à l’État, et sans quoi il n'aurait jamais développé à ce point l'assurance en capitalisme, c'est-à-dire tout fait pour que son dernier "maître" inéluctable (le sort, le hasard) lui fasse le moins peur possible, encore qu'il y abandonne l'humanité entière avec fanatisme.

Oui, le libéraliste est un psychotique fou dangereux, puisqu'il prive tout le monde des moyens réels de se défendre en l'abandonnant ainsi au Néant. Mais, comme cela partait de bonnes intentions, le libéraliste se sent d'humeur à identifier son existence avec la justice-même.

Son projet "est" la justice comme telle, et à ce stade il n'a plus aucun scrupule à la nommer libéralité, liberté, égalité, fraternité, sûreté, responsabilité, etc. puisqu'il est totalement allumé. Or il l'est d'autant plus, qu'il fait comme si chaque individu n'intervenait nulle part en dehors de sa bulle spéculative, ne se constituait pas comme force intégratrice ("tribu") ni planificatrice ("socialiste") - cf. Oswald Spengler et Joseph Schumpeter. De telle sorte qu'au final, le libéraliste vive non pas spécifiquement dans la tyrannie de la majorité, comme disait Tocqueville ... mais dans la tyrannie du soi qui, comme soi, ne peut pourtant pas être seul. Aussi les soi sont-ils inexorablement menés à s'affronter et se concurrencer dans un jeu fallacieux, mais aussi bien s'imaginent-ils que cette fallace (fake) reste ... la justice-même. Sans moufter.

In God we trust, c'est-à-dire en rien - absolument rien - et, au fond, même pas en soi-même, quand on voit toutes les techniques de développement personnel managériales qui cartonnent (coaching, etc.). Si seulement nous devenions plus libéraux au sens originel, nous redécouvririons tout notre potentiel, un peu comme les Gilets Jaunes ne déclarèrent régulièrement rien en préfecture en restant solidaires. Mais ce n'était qu'une fragrance d'antique libéralité, un peu comme chez les Celtes, dont les Gaulois étaient.


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19 réactions à cet article    


  • Mélusine ou la Robe de Saphir. Mélusine ou la Robe de Saphir. 29 novembre 2018 17:04

    Excellent article qui ouvre tous les champs de la réflexion. Lire : La cité perverse de Dany-Dufour. Je reviendrai sur le sujet. 


    • Morologue Morologue 3 décembre 2018 10:44

      @Mélusine ou la Robe de Saphir. Dany-Dufour, oui. Jean Baudrillard, aussi, le Miroir de la production.


    • Mélusine ou la Robe de Saphir. Mélusine ou la Robe de Saphir. 29 novembre 2018 17:25

      Pour comprendre le libéralisme, il faut remonter à l’expression : Homo oeconomicus. https://fr.wikipedia.org/wiki/Homo_%C5%93conomicus. La plus grande force antagoniste de l’homme déraciné et ramené à un instrument est encore et depuis toujours la famille qui fut souvent considérée comme le plus grand danger pour l’Etat. 


      • Morologue Morologue 3 décembre 2018 10:45

        @Mélusine ou la Robe de Saphir. Cela dit, il y a des familles qui ... mais la famille n’est pas que consanguine.


      • Mélusine ou la Robe de Saphir. Mélusine ou la Robe de Saphir. 29 novembre 2018 17:33

        S’appuyant sur Thomas d’Aquin, Adam Smith, Karl Marx, Keynes, et Joseph Stiglitz estiment que l’homo œconomicus, être cupide, sans émotions et socialement atomisé est une reductio ad absurdum. Les individus ont une éthique6. Ils sont façonnés par des entités collectives7 et influencés par les institutions8. Il n’est pas irrationnel pour eux de prendre des décisions qui ne correspondent pas à la recherche d’un profit maximum9. La rationalité signifie seulement que l’on ne fait rien sans raison10. Contrairement à ce que dit Rako, les « gilets jaunes » ne sont pas déraisonnables. Ils ont compris qu’ils vaut encore mieux le chaos qui est une force vitale qu’une atomisation. 

        Arendt considère que dès avant la montée de Hitler, la société allemande connaissait un processus de décomposition, d’atomisation, dislocation de la structure de classe, dislocation des organisations représentatives. Claude Lefort

        Elle considère que cette société était déjà une société d’individus. Une société effectivement, atomisée par la bourgeoisie, par la compétition, l’individualisme. Et que le nazisme n’a connu son succès, que précisément en mobilisant les masses et en même temps en poursuivant ce processus de massification qui est aussi un processus d’atomisation, tels que les liens sociaux entre les uns et les autres sont brisés. Claude Lefort



        • Mélusine ou la Robe de Saphir. Mélusine ou la Robe de Saphir. 29 novembre 2018 17:35

          Je ne suis bien sûr pas d’accord avec Claude LEFORT. 


        • Morologue Morologue 3 décembre 2018 10:45

          @Mélusine ou la Robe de Saphir. C’est pour cela que je citais Baudrillard, le Miroir de la production.


        • Mélusine ou la Robe de Saphir. Mélusine ou la Robe de Saphir. 3 décembre 2018 10:49

          @Morologue

          Ecoutez ceci. J’ai vécu en tout 13 ans avec des juifs et ne suis pas antijuive, mais anti-sioniste. NUANCE : https://www.youtube.com/watch?v=aazHedZcBZ8


        • Morologue Morologue 3 décembre 2018 11:42

          @Mélusine ou la Robe de Saphir. J’avais vu la vidéo du psychiatre en VOST. Mais je ne vois pas pourquoi vous parlez de votre vie passons.


        • Morologue Morologue 3 décembre 2018 21:56

          J’ai pris soin de tout écouter. Finalement, au-delà de ce que je connaissais et des renseignements çà et là, de les avoir liés dans un grand mic-mac patchworkesque était comme de lire un Jean-Christophe Grangé.


        • Morologue Morologue 4 décembre 2018 09:17

          Ou, si vous préférez, cela fonctionne sur le complexe archétypal de l’ogre.


        • JPCiron JPCiron 30 novembre 2018 09:15

          Libéralisme = Justice ?

          C’est évident pour Léon Walras, qui y voit un phénomène naturel.

          En conséquence, il nous assène que la théorie mathématique de l’échange se base sur le ’fait’ que la valeur d’échange est « un fait naturel, et comme tel nécessaire comme les faits de la pesanteur, de la chaleur, de la lumière, de l’électricité, du magnétisme, de la végétation, de la vie, comme tous les faits physiques et physiologiques (...). »

          Toute conclusion dépend effectivement du « bouquet » d’hypothèses initiales (souvent implicites). L’implicite est par ailleurs souvent divin.Et là, cela se complique encore...

          En tout cas, un bel article. Merci


          • Morologue Morologue 3 décembre 2018 10:46

            @JPCiron. Merci. Disons que je me fonde sur la vulgate libérale désormais, largement répandue dans le monde anglosaxon, et travaillée dans le monde germanoslave.


          • Christian Labrune Christian Labrune 30 novembre 2018 14:11

            Oui, le libéraliste est un psychotique fou dangereux, puisqu’il prive tout le monde des moyens réels de se défendre en l’abandonnant ainsi au Néant.

            ===========================

            @Morologue

            C’était vraiment pas la peine de vous encombrer d’un tas de références savantes si c’était pour en arriver à une pétition de principe qui n’illuminera que les ignorants.

            J’observe que vous vous gardez bien de citer d’autres auteurs, tel Rousseau, qui proposent une définition fort différente du souverain, entité purement métaphysique ne réservant à l’individu réel aucune place qui ne lui soit expressément consentie par un état d’essence totalitaire. Ces sorte de théories ont été mises en pratique durant près d’un siècle (communismes, fascismes), avec le succès que l’on sait.

            Le libéralisme, de fait, c’est le bordel permanent, un peu comme la démocratie, Ca s’effrite de tous les côtés, ça a besoin d’être étayé, bricolé, mais même si c’est avec de bien disgracieuses béquilles, ça marche quand même à peu près.


            • Morologue Morologue 3 décembre 2018 10:48

              @Christian Labrune. Je ne comprends pas alors pourquoi « un savant » comme vous prend la peine d’intervenir. Mais si c’était pour identifier libéralisme et démocratie sur la base d’une simple analogie chaotique, vous pouvez reprendre vos études, sombre héraut.


            • soi même 30 novembre 2018 22:01

              Comme tout mouvement il y a toujours quelque chose de juste, c’est quand cela devient une fin en soit que le juste équilibre est rompu entre le sensuel et le raisonnable .

              Quel est le meilleur gouvernement ? Celui qui nous enseigne à nous gouverner nous-mêmes.

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