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René Haby (1919-2003), pédagogue concret et père du collège unique

« Tous les enfants reçoivent dans les collèges une formation secondaire. Celle-ci succède sans discontinuité à la formation primaire en vue de donner aux élèves une culture accordée à la société de leur temps. Elle repose sur un équilibre des disciplines intellectuelles, artistiques, manuelles, physiques et sportives et permet de révéler les aptitudes et les goûts. Elle constitue le support de formations générales ou professionnelles ultérieures, que celles-ci la suivent immédiatement ou qu’elles soient données dans le cadre de l’éducation permanente. Les collèges dispensent un enseignement commun, réparti sur quatre niveaux successifs. (…) La formation secondaire peut être prolongée dans les lycées en associant, dans tous les types d‘enseignement, une formation générale et une formation spécialisée. » (Articles 4 et 5 de la loi n°75-620 du 11 juillet 1975 relative à l’éducation, dite loi Haby).

René Haby

Il y a un siècle, le 9 octobre 1919, est né René Haby à Dombasle, ville de l’industrie chimique située au sud de la Meurthe-et-Moselle, pas loin des Vosges. Conçu juste à la démobilisation de son père, il était typiquement un enfant de l’Armistice. Pour les récents quinquagénaires, son nom ne peut être méconnu car ils ont été collégiens sous son "régime", la fameuse "réforme Haby". Dans la grande histoire de l’école et de la République, René Haby a complété les réformes d’illustres prédécesseurs et en particulier de Jules Ferry.


La réforme Haby

La réforme d’abord. La réforme Haby, qui fut l’application de la loi n°75-620 du 11 juillet 1975 relative à l’éducation, a révolutionné l’enseignement secondaire en France. L’idée était de refonder un collège unique pour tous les élèves, sans orientation à un âge trop jeune. À l’époque, on utilisait déjà une terminologie qui rappelle le "mariage pour tous" en 2013 : le "collège pour tous". Qu’on le veuille ou pas, la structure de l’enseignement secondaire depuis une quarantaine d’années a été très influencée par la loi Haby.

L’orientation dans les sections se faisait après une classe de seconde commune à tous les élèves, et même la classe de première scientifique, elle était également commune (il n’y avait plus de 1e C) et c’était seulement en classe de terminale qu’elle se différenciait en section D, C et E. À l’époque déjà, on a tenté de détruire la "dictature" de la section C. Cette réforme a pris la totale mesure de l’obligation de la scolarité jusqu’à l’âge de 16 ans voulu par le législateur à partir de 1959. En raison de la grande hétérogénéité des classes, étaient alors prévues (dans l’article 7 de la loi) des heures de soutien (pour les plus faibles) et éventuellement d’approfondissement (pour les plus forts), mais cette dernière mesure (l’approfondissement) fut supprimée par Valéry Giscard d‘Estaing.

L’article 13 de la loi institue une "communauté scolaire" qui a vocation à communiquer en son sein : « Dans chaque école, collège ou lycée, les personnels, les parents d’élèves et les élèves forment une communauté scolaire. Chacun doit contribuer à son bon fonctionnement dans le respect des personnes et des opinions. ». Plus énigmatique, l’article 17 propose : « L’architecture scolaire a une fonction éducative. Elle est un élément indispensable de la pédagogie e favorise le développement de la sensibilité artistique. ».


Instituteur issu du milieu ouvrier

Revenons maintenant à l’homme. Fils d’une lingère et d’un ouvrier de l’usine Solvay à Dombasle qui est mort d’un accident du travail quand il avait 7 ans, René Haby n’avait aucune vocation à faire de la politique et encore moins à être ministre. Il a été ministre comme l’a été son lointain successeur Jean-Michel Blanquer, ès qualités, à savoir en tant que professionnel de l’éducation nationale, en tant que personnalité compétente et expérimentée dans ce domaine de l’État.

Après la mort de son père, sa mère et lui ont habité chez son oncle et parrain, également ouvrier et ancien combattant. Lors du Front populaire, lui, sa famille, ses camarades n’étaient pas du tout à la même longueur d’onde : « Mon oncle lui-même, chaudronnier, n’a jamais fait un jour de grève. Il y avait donc, dans ma famille, une certaine réticence à l’égard du Front populaire. Moi, à l’école normale, j’étais spectateur et pour nos professeurs, il était plus important de nous donner un esprit laïque que de rechercher notre accord sur les phénomènes sociaux de l’époque. (…) L’antimilitarisme faisait aussi partie de la doctrine qui nous était inculpées à l’école normale, mais c’était également l’ambiance dans la quelle baignait la jeunesse française ! » (Les citations proviennent du livre autobiographique indiqué en fin d’article). En revanche, René Haby était plutôt "guerrier", biberonné des récits de combats de son père et de son oncle.

Après des études à Nancy, René Haby fut instituteur dans l’agglomération nancéienne une rentrée avant la Seconde Guerre mondiale. Il fut mobilisé pendant la guerre, et retenu prisonnier, d’abord à La Rochelle puis dans le Cher, jusqu’en janvier 1941 où il est redevenu instituteur à Blainville, près de Nancy (il n’avait pas le droit de revenir à Nancy, mais il était encore inscrit sur les registres de l’inspection académique). À La Rochelle, il a échoué à s’évader et rejoindre De Gaulle à Londres. À Nancy, il a créé un petit mouvement de résistance (Groupe Lorraine 42) et fut un agent de liaison. Il participa à la libération de Lunéville avec l’armée de Patton en novembre 1944, ce qui lui a valu la croix de combattant volontaire de la Résistance.

Parallèlement, un peu contraint à cause du manque de professeurs en raison de la guerre, il a poursuivi des études supérieures : « Il faut que je fasse au moins un certificat de licence pour mériter le fait d’être enseignant en cours complémentaire. ». Il fallait du courage car il n’était plus à l’âge étudiant. Il a obtenu sa licence de géographie en seulement deux ans en 1946 avec la mention très bien (il avait alors 26 ans). Puis, après des postes à Lons-le-Saunier, Toul et Nancy, et deux échecs à l’agrégation (il était douzième sur seulement onze places, puis onzième sur dix places) qui lui donna le CAPES, il fut reçu finalement la troisième fois (sur un encouragement de Jean Capelle, recteur de Nancy, futur fondateur de l’INSA de Lyon, à ne pas abandonner, car il en avait marre de toujours échouer de justesse) comme major à l’agrégation de géographie en 1954 (à 34 ans) et une dizaine d’années plus tard, il a atteint le grade de docteur, avec une thèse sur les Houillères de Lorraine.

Comme professeur d’histoire et géographie en lycée, René Haby a expérimenté de nouvelles méthodes pédagogiques. Au lycée Poincaré de Nancy notamment : « J’ai fait, en classe de première, une année complète d’enseignement de géographie et d’histoire à partir de documents, sans jamais faire une heure de cours ex cathedra. On avait déjà quelques moyens matériels, des rétroprojecteurs ; il y avait des stencils qui permettaient de tirer avec une encre spéciale des exemplaires en assez grand nombre pour les élèves d’une classe. Donc, je préparais des documents, des cartes, des graphiques, des photographies qu’on projetait, et la classe prenait contact de cette façon avec le sujet étudié, par exemple l’agriculture aux États-Unis (…). Les élèves étaient chargés de les analyser, soit sur la base de questions écrites, soit sur la base de commentaires faits en classe ; j’écrivais ou je faisais écrire au tableau toutes les observations faites sur ces documents, et c’est seulement à la fin de l’heure ou dans l’heure suivante qu’on reprenait ces observations pour leur donner un ordre logique, construire un plan d’étude. ».

Cette l’expérience a séduit les inspecteurs généraux puis le directeur du second degré au ministère, à Paris, dont un ami Jean Voisin était justement un ancien proviseur du lycée Poincaré de Nancy : « Je me souviens encore que, dans son bureau au ministère, cela m’avait frappé la première fois que j’y étais allé, Voisin avait encadré la formule de Bergson : "L’intelligence monte des mains vers la tête". J’ai moi-même beaucoup travaillé, plus tard, quand j’étais proviseur, sur la notion de l’intelligence concrète. ».

Juste avant son agrégation, il avait de toute façon voulu changer de métier en voulant mettre ses méthodes pédagogiques innovantes en pratique comme chef d’établissement. Il fut ainsi nommé proviseur du lycée de Saint-Avold, puis à Avignon puis à Metz entre 1954 et 1962. Avec sa thèse, dégagé de ses obligations ministérielles (voir plus loin), il a pu enseigner la géographie à l’Université de Nancy pendant sept ans (1965-1972), dont un an avec des cours à l’Université de Metz en démarrage, et aussi à la Sorbonne pendant deux ans (1970-1972).


Au cœur du ministère

Mais évoquer cet enseignement cache d’autres activités importantes dans le domaine de l’éducation. Car dès 1962, René Haby est devenu un homme important dans le ministère qui l’employait. En effet, en août 1962, en voyage au Brésil pour exposer ses méthodes pédagogiques, il fut rapatrié d’urgence pour rencontre Pierre Sudreau, le Ministre de l’Éducation nationale qui lui annonça qu’il allait casser l’organisation de son ministère (sur laquelle les syndicats avaient trop d’influence), et qu’il créait la direction de la pédagogie regroupant les trois directions du primaire, du secondaire et du technique, pour la lui confier. Ainsi, le 9 octobre 1962, il fut nommé directeur de la pédagogie au Ministère de l’Éducation nationale de 1962 à 1965 (pendant neuf mois, le poste n’ayant pas pu être officiellement créé, il fut payé comme professeur à Montgeron, à assurer des heures supplémentaires). Son supérieur au ministère était Jean Capelle.

Dans ses travaux au ministère, il esquissa les contours du collège d’enseignement secondaire (CES) et institua la journée de prérentrée pour les professeurs (un jour avant la rentrée scolaire des élèves) : « Parce que ça leur permet de se voir, de préparer ensemble l’organisation de leur travail. ». Comme prof, il avait été terrifié par l’absence d’esprit d’équipe des enseignants, restés très solitaires dans leurs préparations pédagogiques.

En désaccord politique avec De Gaulle sur son projet de référendum, Pierre Sudreau démissionna rapidement du gouvernement (le 12 septembre 1962 mais la démission ne fut acceptée que le 15 octobre 1962). Son successeur Christian Fouchet, nommé le 28 novembre 1962, était, comme le Premier Ministre Georges Pompidou, peu convaincu des élans réformateurs de Jean Capelle et René Haby au sein du ministère, notamment dans leur volonté de vouloir mélanger tous les enfants dans un même établissement, sous un même toit, car il subsistait encore trois filières : il y avait de grandes différences selon que l’enfant suivait le premier cycle dans un cours complémentaire ou dans un lycée, il fallait les regrouper au même endroit pour permettre aux meilleurs de poursuivre leurs études : « J’ai trop expérimenté, comme enfant, et ensuite comme enseignant, le caractère anormal de ces situations pour ne pas ressentir la nécessité d’une réforme. ». Ils eurent l’appui de De Gaulle lui-même, que Jean Capelle (ingénieur des Mines et normalien, de la même promo que Georges Pompidou) visitait régulièrement, en tant que directeur général du ministère.

Les CES furent ainsi créés : « Et peut-être les notions d’égalité des chances, d’enseignement pour tous, ont-elles été davantage imposées qu’apportées en antécédent… Autant que je puisse m’en souvenir, ni De Gaulle, ni Capelle, ni moi-même bien sûr, n’avons voulu ni entamé une modernisation, une transformation du système éducatif en liaison avec cette notion de l’égalité des chances, mais plutôt à l’époque, je crois, en terme de recherche d’efficacité, en terme de rendement. Capelle était convaincu qu’un élève qui était premier au certificat d’études avait sa place dans un collège ou dans un lycée. Mais il était tout à fait opposé à ce qu’il y ait une perte de substance dans un système d’enseignement qui ne serait pas adapté. Et finalement, les notions d’égalité des chances, d’enseignement pour tous, de collègue unique que l’on a retrouvées plus tard, ont été plutôt amenées ainsi. ».

D’un point de vue fonctionnement des institutions, il faut remarquer que De Gaulle avait des idées sur l’éducation qui ont prévalu, court-circuitant tant le ministre que le Premier Ministre, avec l’appui de hauts fonctionnaires du ministère. Le fonctionnement de la Présidence de la République sous la Cinquième République n’est donc pas nouveau, ne date pas de Valéry Giscard d’Estaing, ni de François Mitterrand, ni de Nicolas Sarkozy, ni d’Emmanuel Macron, mais bien de De Gaulle lui-même, attentif aux réformes et aux freins qu’elles pouvaient rencontrer au sein même de son entourage.

Finalement, Christian Fouchet a eu gain de cause. Lors d’une rencontre avec De Gaulle, René Haby l’a entendu lui dire : « Monsieur Haby, je vous comprends, mais c’est Fouchet le ministre. ». Reprenant en main la politique éducative (il était pour préserver la sélection à l’entrée du collège), Christian Fouchet nomma un secrétaire général à son ministère, pour freiner l’action du directeur général Jean Capelle qui donna alors sa démission le 18 septembre 1964, acceptée le 7 décembre 1964, et René Haby démissionna aussi dans la foulée.

En 1964, il fut nommé inspecteur général de la vie scolaire, tout en enseignant à l’université, mais il était plutôt rejeté par les autres inspecteurs généraux car il n’avait pas été prof en prépa et ils étaient opposés à sa vision pédagogique innovante. De Gaulle était plutôt mécontent de la politique pour les jeunes. Le Secrétariat d’État à la Jeunesse et aux Sports (avec l’alpiniste Maurice Herzog depuis 1963) s’occupait surtout de préparer les jeux olympiques d’hiver de Grenoble. Il allait devenir un Ministère. Un conseiller éducation de l’Élysée appela alors René Haby pour le charger de diriger le futur cabinet du Ministre de la Jeunesse et des Sports pour lequel fut pressenti François Missoffe, alors ambassadeur au Japon (et ancien ministre gaulliste).

René Haby ne savait pas ce qu’était un dircab mais il le resta deux ans entre 1966 et 1968 : « Il y avait le bureau du ministre, qui était toujours inoccupé, et moi, j’avais un bureau à côté, en tant que directeur de cabinet. Je savais qu’il devait arriver, j’étais à mon bureau, et on me dit qu’il était arrivé, qu’il était à son bureau. Nous étions donc chacun d’un côté d’une porte, nous demandant avec un peu d’anxiété qui était l’autre. Je ne l’avais jamais vu, je ne savais pas quel était son style. Je savais qu’il avait superbement réussi, comme ambassadeur au Japon où il avait lié de nombreux contacts. Il avait organisé un système de repas, de dîners, de déjeuners multiples. Je crois qu’il avait dû avoir quinze mille personnes à sa table pendant les deux ans où il était ambassadeur. Il avait une renommée extraordinaire. Mais je ne savais pas du tout qui était ce personnage. J’ai ouvert la porte, je suis entré, nous nous sommes regardés pendant dix secondes avec une certaine hésitation. Puis nous sommes devenus très amis. C’était une personne vraiment très ouverte, et qui m’a fait une entière confiance. ». François Missoffe (1919-2003) est né quatre jours après René Haby et est mort la même année que lui.

De Gaulle a donné carte blanche à François Missoffe et René Haby pour définir une réelle politique en faveur de la jeunesse. Après une campagne dans les médias (avec Yves Mourousi, Étienne Mougeotte, Michel Péricard, etc.), sorte de grand débat avant l’heure, pour comprendre les aspirations de la jeunesse, celle du baby-boom, René Haby rédigea le "Livre blanc" de la jeunesse (500 pages !) qui aurait dû être présenté en janvier 1968.

Les jeux olympiques de Grenoble furent un succès français en février 1968, mais Georges Pompidou refusa la publication du Livre blanc. Trop conservateur, le Premier Ministre a déclaré à René Haby : « Monsieur Haby, vous comprenez, avec vos enquêtes sur la jeunesse, vous allez soulever des problèmes ; dans ce domaine, moins on en dit, mieux ça vaut. (…) Faites-leur des piscines, les garçons et les filles seront sur le bord en maillot de bain, ils seront contents de nous n’aurons pas de problèmes. » ! Justement, lors de l’inauguration de la piscine du campus de Nanterre, le 8 janvier 1968, le ministre François Missoffe fut pris à partie par Daniel Cohn-Bendit à propos du Livre blanc : « Mais Monsieur le Ministre, c’est bien de faire une piscine pour les étudiants, mais qu’est-ce que vous faites pour régler leurs problèmes sexuels ? ». Malgré la "vieillesse" et la perte de confiance, il faut noter la belle intuition de De Gaulle résumée par : il faut faire quelque chose pour la jeunesse, pressentant dès 1966 le malaise qui allait devenir la crise de mai 68. Alors que Georges Pompidou était complètement fermé à ce sujet. Entre autres propositions du Livre blanc, une qui fut mise en œuvre dès 1969 fut la création du Centre d’information et de documentation pour la jeunesse (CIDJ). On ne s’étonna donc pas que René Haby présida cet organisme près de vingt ans plus tard.

La crise de mai 1968 emporta le ministre François Missoffe et son directeur de cabinet. René Haby resta professeur à l’Université de Nancy et fit des cours de géographie économique et européenne à la Sorbonne (à l’Institut de géographie). Il fut sollicité par Olivier Guichard en 1970, alors Ministre de l’Éducation nationale, qui lui demanda de préparer une réforme du lycée pour le Président Georges Pompidou.

Cependant, lors d’un changement de gouvernement, Joseph Fontanet succéda à Olivier Guichard le 6 juillet 1972 : « Il venait avec toute la philosophie démocrate-chrétienne sur l’éducation et il s’est effectivement beaucoup intéressé aux problèmes pédagogiques. (…) Il m’a nommé presque tout de suite recteur. ». Consécration pour un professionnel de l’éducation mais simple étape pour lui, René Haby fut le recteur de l’académie de Clermont-Ferrand du 15 octobre 1972 au 28 mai 1974.


Ministre de l’Éducation nationale

Pendant la campagne présidentielle de 1974, comme recteur de l’académie du fief de Valéry Giscard d’Estaing, René Haby lui a fourni quelques notes sur l’éducation sans pour autant participer de près ou de loin à l’organisation de sa campagne. Après son élection, Valéry Giscard d’Estaing rencontra René Haby à son Ministère des Finances dans la plus grande discrétion et il lui posa quelques questions sur la politique à suivre, s’il fallait séparer l’enseignement supérieur de l’enseignement primaire et secondaire, s’il fallait changer de nom en Ministère de l’Éducation, sans le "nationale", etc. : « Je suis arrivé là pendant voir un conseiller technique du cabinet, qui me demanderait peut-être des notes un peu plus détaillées, ou de continuer à être le correspondant du Président de la République pour les questions d’éducation. ».

En fait, René Haby fut nommé quelques jours plus tard, Ministre de l’Éducation nationale du 28 mai 1974 au 5 avril 1978, dans les gouvernements de Jacques Chirac et de Raymond Barre. Près de quatre années à ce ministère de façon continue, c’était très rare (depuis 1870, ont tenu à peu près aussi longtemps Christian Fouchet avant lui, Lionel Jospin et François Bayrou après lui).

En 1974, un Secrétaire d’État à l’Enseignement supérieur fut nommé sans être rattaché à lui, c’était Jean-Pierre Soisson, proche de Valéry Giscard d’Estaing. Voici l’analyse lucide faite de sa nomination : « Je crois que c’était la double base de l’opération : choisir quelqu’un qui avait une bonne connaissance technique des problèmes dans un contexte manifestement difficile, et donner des gages aux enseignants en nommant à leur tête l’un d’entre eux. Et il n’a pas voulu complexer l’enseignement supérieur en le rattachant à un modeste enseignant du second degré ! ».

Les quatre années passées à son ministère furent pour René Haby le moment le plus intense de son existence : « Pratiquement, tous mes projets, je les ai conçus la nuit. J’avais un carnet sur ma table de nuit sur lequel, à trois heures du matin en général, je notais mes idées et je le relisais dans la journée. Beaucoup de choses mûrissaient pendant la nuit. ».

Sa réforme du collège unique n’était pas pour lui une évidence. Valéry Giscard d’Estaing voulait aller aussi loin que le projet Fontanet, déposé à l’Assemblée Nationale le 29 mars 1974 mais abandonné à cause de la mort du Président Pompidou, qui proposait la suppression des filières au collège et la création d’un corps unique d’enseignants du premier cycle : « Après tout, l’école, le collège, doivent enseigner et transmettre des connaissances, mais à ceux qui peuvent les acquérir. Peut-on dire que la mission de ces établissements, la mission sociale de ces établissements, se réduit à cela ? Je n’en suis pas sûr, en tout cas, j’en suis de moins en moins sûr. Je pense que pour des élèves en difficulté, pour ceux qui ne savent pas lire, la ségrégation est peut-être beaucoup plus négative que l’intégration dans une "classe normale", même si on admet que ces enfants ne comprendront pas un mot lorsqu’ils liront Montaigne, ou en tout cas, pas grand-chose. Ils sont cependant dans une société scolaire qui fonctionne, ils y ont une place, ils ne sont pas des exclus. Ils entendent tout de même certaines bribes qui peuvent leur apporter quelque chose. Ils entendent parler français, un français correct. Le professeur fournit un modèle de comportement, de volonté, de travail… ».

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L’élaboration de sa réforme (adoptée au conseil des ministres du 4 juin 1975) fut complexe : « Tous les spécialistes dénonçaient la séparation des disciplines, l’absence de prise en compte de l’initiative, du dynamisme ou de la notion d’équipe. Mais on vivait sur un héritage. Le projet était d’ouvrir le second degré, et non pas de créer une formation pour tout le monde. (…) La tentative que j’ai faite pour modifier les contenus, en matière d’histoire ou d’enseignement artistique, a été complètement démolie [par les syndicats]. (…) Finalement, à cause de la lourdeur du système, la marge de manœuvre est étroite. (…) J’ai exposé [mes] conceptions, mais de façon atténuée. ».

Valéry Giscard d’Estaing a eu une part déterminante : « Il a interdit, par exemple, qu’au niveau du collège, on prévoit l’approfondissement en symétrie du soutien. Il y était opposé. C’est lui qui avait inventé le terme de "collège unique", qui l’avait fait passer dans la presse, et il regrettait qu’on parle de "réforme Haby" à propos du collège, en pensant qu’après tout, c’était plutôt la réforme Giscard, ce qui n’était pas totalement faux d’ailleurs ! (…) Je l’ai revu, et même encore après, il souhaitait que la paternité de cette réforme lui soit davantage reconnue qu’elle ne l’était. ». À l’époque, Valéry Giscard d’Estaing voulait draguer à sa gauche, mais à partir de 1976, il a compris qu’il ne pourrait rien attendre d’une telle posture et a moins revendiqué la réforme : « Le virage ne s’est fait à mon avis qu’en 1976, mais dès 1975, c’était très difficile pour moi. Le freinage de mars 1975, le fait par exemple que le Président ait reçu la FEN sans me demander d’être présent, je l’ai considéré à juste titre comme une marque de défiance. ».

Bien que n’ayant eu aucune interaction avec l’enseignement privé dans sa vie personnelle et professionnelle, René Haby a approuvé l’initiative du député Guy Guermeur et fait voter la loi dite Guermeur du 25 novembre 1977 qui renforçait la participation financière de l’État aux dépenses de fonctionnement des établissements privés sous contrat. Or, pour parvenir à ce vote, il a court-circuité le Premier Ministre Raymond Barre, qui y était totalement défavorable car le budget 1978 ne pouvait pas augmenter cette aide de l’État, en arrachant l’accord de Valéry Giscard d’Estaing qui pouvait y voir un intérêt électoral.

Cela rendait le maintien de René Haby au sein du gouvernement après les élections de 1978 très improbable : « D’ailleurs, si j’ai finalement été écarté du pouvoir en 1978, c’est à cause de la volonté de Raymond Barre de garder un contact avec la FEN. (…) J’avais d’ailleurs en partie fait le choix de me présenter [aux législatives], en prévision d’un possible départ, parce que ça faisait presque quatre ans que j’étais ministre… ». Raymond Barre lui passa un mot de quatre lignes pour le remercier : « Cela ne m’a pas fait plaisir, mais enfin, je m’y étais préparé. (…) Je crois que toute réforme sociale a besoin d’une génération pour passer (…). Il ne faut pas se contenter d’en parler, il faut la faire passer dans les faits. (…) On m’a reproché aussi de ne pas avoir formé les enseignants pour affronter les difficultés qui allaient être les leurs avec les classes hétérogènes. J’en ai tout à fait conscience. Inversement, j’ai pensé qu’il fallait prouver le mouvement en marchant, et faire confiance aux enseignants, estimer qu’ils étaient suffisamment intelligents, et donc capables d’adapter leur enseignement aux conditions nouvelles. ».

Sur le rôle du Ministre de l’Éducation nationale : « Ou bien le ministre est un technicien, dans ce cas, il a ses propres idées, ou bien c’est un politique, et son principal souci est de s’échapper au plus vite sans faire de vague, pour que son avenir personnel ne soit pas compromis. ».


Député implanté localement

Pour les élections législatives de mars 1978, cruciales pour le Président Giscard d’Estaing juste après la création de l’UDF, René Haby s’est lancé dans l’aventure électorale sous l’étiquette du Parti républicain (ex-RI, le parti du Président) : « Pour schématiser un peu, l’idée qu’on pouvait avoir une droite progressiste m’intéressait beaucoup, et je voulais participer moi-même à cette démarche qui avait été celle du gaullisme après 1958. Je me voyais mal abandonner toute forme d’action, d’influence, d’expression, à partir du moment où je ne serais plus chargé d’un département ministériel. ».

Sa première expérience électorale fut néanmoins malheureuse : il s’est présenté aux élections municipales de mars 1977 à Lunéville avec le maire sortant, un ami instituteur, ancien camarade étudiant, mais ils ont été battus par le candidat socialiste, lui aussi instituteur (probablement à cause de sa qualité de ministre). Valéry Giscard d’Estaing a refusé sa démission malgré cet échec électoral (qui n’était pas le seul du gouvernement).

Sollicité par le député PR sortant (député de 1967 à 1978) et ancien maire de Lunéville (1965 à 1971), le docteur Jean Bichat (1909-2003), pour prendre la relève, René Haby fut élu le 19 mars 1978, puis réélu deux autres fois, les 14 juin 1981 et 16 mars 1986. Il assuma donc pendant dix ans un mandat de député de Meurthe-et-Moselle, dans la circonscription de Lunéville. Il succéda aussi à Jean Bichat comme conseiller général en mars 1979. René Haby fut ainsi élu conseiller général de Meurthe-et-Moselle de mars 1979 à mai 1988, vice-président du conseil général de 1985 à 1988.

Peu apprécié des enseignants dans sa circonscription par sectarisme (lui-même étant étiqueté "ministre de droite"), René Haby a beaucoup sympathisé avec les paysans de Lunéville : « J’ai trouvé là un milieu intéressant, que je connaissais mal puisque je venais du milieu ouvrier, et pour lequel j’ai eu beaucoup de sympathie. (…) Dans cette circonscription rurale, à la population modeste, j’ai tenu le rôle d’assistant social auquel je me suis beaucoup intéressé. Je crois qu’il est indispensable, devant la complexité de la vie moderne, pour des gens qui ne dominent pas la situation, d’avoir à leur disposition un interlocuteur et un intervenant. ».

Notons que cet interlocuteur n’existerait plus dans le cas d’un scrutin proportionnel. Le 16 mars 1986, il fut "réélu" député à la proportionnelle sur la liste UDF conduite par le général Marcel Bigeard suivi du maire de Nancy André Rossinot. En fait, il n’était qu’en troisième position sur la liste et il n’y a eu que deux élus sur cette liste, mais René Haby a pu siéger grâce à la nomination d’André Rossinot au premier gouvernement de cohabitation.

René Haby a beaucoup apprécié son job de député mais en a vu aussi les limites. Il avait l’avantage d’être en fin de carrière, et donc, sans attente, par rapport à d’autres députés de base, plus jeunes, rapidement déçus de ne pas sortir du lot. Il a expliqué aussi l’absentéisme sur les bancs de l’hémicycle : « Ne voyant pas l’intérêt d’aller m’asseoir sur un banc pour entendre les débats entre députés spécialisés et le ministre hyper-spécialisé et son équipe. Demeurer quatre ou six heures pour écouter de débats techniques, lever ensuite la main pour dire que j’approuvais, tout simplement parce que mon parti approuvait, je n’en voyais pas très bien l’intérêt. Cet aspect formel, qui me déplaisait, explique les places vides dans l’hémicycle, alimente les critiques et conduit aussi l’opinion à croire que les députés ne font pas leur travail. L’erreur, c’est de prétendre que les lois se font en assemblée plénière. (…) Les lois sont discutées et préparées dans les commissions par des gens qui s’y connaissent. ».

Après un pépin de santé, René Haby a décidé de ne pas renouveler ses mandats électifs, qu’il ne comptait de toute façon pas prolonger au-delà de ses 70 ans. Après son retrait de la vie politique, tant nationale que départementale, René Haby fut le président du Centre d’information et de documentation jeunesse (CIDJ) de 1987 à 1992. Il est mort à l’âge de 83 ans le 6 février 2003 à Paris. Son fils Jean-Yves Haby fut à son tour élu député UDF des Hauts-de-Seine à l’âge de 33 ans en juin 1988 et réélu en juin 1993 jusqu’à la dissolution du 21 avril 1997, mais battu en juin 1997 par un candidat RPR dissident.

Préfaçant le livre d’entretiens posthumes de René Haby (qu’on peut télécharger ici), son successeur Xavier Darcos a insisté : « L’œuvre de René Haby reste une référence majeure pour tous les acteurs de l’école. En affirmant la nécessité d’offrir à chaque élève les mêmes chances de parvenir à la réussite scolaire, le collège unique a joué un rôle décisif dans l’élévation générale du niveau de qualification depuis trente ans. S’il mérite aujourd’hui d’être repensé pour apporter une réponse plus personnalisée aux difficultés individuelles des élèves, il n’en reste pas moins l’œuvre d’un grand éducateur, épris de savoir et de progrès. » (2008).

Nul doute que l’action de l’actuel ministre Jean-Michel Blanquer suit ce même chemin avec sa réforme révolutionnaire du baccalauréat, dont le but est de fournir l’enseignement le plus personnalisé possible à chaque futur citoyen, au risque d’une complexité accrue.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (06 octobre 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :

Livre d’entretiens de René Haby accordés en 1991-1992 à Marie-Thérèse Franck et Martine Allaire, "René Haby par lui-même. Un engagement pour la jeunesse" (préfacé par Xavier Darcos), publié en 20208 par l’Institut national de recherche pédagogique. La plupart des citations proviennent de ce livre (sauf indication contraire).

René Haby.
La féminisation des noms de métiers et de fonctions.
Les écoles ne sont pas des casernes.
La laïcité.
La réforme du baccalauréat.
Prime à l’assiduité.
Notation des ministres.
Les internats d’excellence.
L’écriture inclusive.
La réforme de l’orthographe.
La dictée à l’école.
La réforme du collège.
Le réforme des programmes scolaires.
Le français et l’anglais.
Le patriotisme français.
Jean-Michel Blanquer.
Jean Zay.
Vincent Peillon.
Alain Devaquet.
Alain Savary.

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4 réactions à cet article    


  • Laconique Laconique 9 octobre 11:38

    « Job de député », « pépin de santé ». Surveillez votre langage je vous prie.


    • kimonovert 9 octobre 14:23

      L’Haby ne fait pas le moine ! Sorry, elle m’a échappé ...


      • A. Spohr A. Spohr 9 octobre 17:00

        René Haby en grand pratiquant de tennis s’est fait de grands amis notamment à St. ’Avold où il a pu commettre sa thèse ( remarquable ) sur les HBL avec la contribution des grands chefs de l’entreprise et tous les moyens que cela implique) puis à Clermont Ferrand où il a « connu » Giscard d’Estaing sur tennis et pas que….. qui se souviendra de lui ….. Sur le plan relationnel 20/20 avec le gratin et avec le pecus vulgum 0/20 . RIP mais il n’était pas cet homme débordant d’imagination décrit plus haut. Un bosseur, sérieux , loyal mais plutôt deuxième couteau


        • pourchev pourchev 10 octobre 21:44

          le collège unique...
          Les conséquences catastrophiques que nous connaissons ...étaient leur but

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