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Vivre « mondialisé »

Peter Sloterdjik, voilà plus de 10 ans en 2005, enjoignait la gauche à revenir sur Terre, à perdre son idéalisme. A ne pas être gauchiste, en somme ... Dans Im Weltinnenraum des Kapitals (le Palais de cristal pour sa traduction, à l'intérieur du capitalisme planétaire), le philosophe donne à comprendre comment a émargé la mondialisation (bien plus tôt qu'on ne croit) et fait sentir quel type d'humanité problématique ça crée : il le nomme "les déchargés", et les décrit dans ces extraits. Enfin, il revient à la citoyenneté possible, dans ce contexte.

Peter Sloterdijk, /Im Weltinnenraum des Kapitals/ (/le Palais de cristal, à l'intérieur du capitalisme planétaire/), 2005, éd. Maren Sell, p.46, ''Temps du globe, temps de l'image du monde'', a écrit : Ce que signifie la globalisation terrestre se révèle lorsqu'on voit en elle l'histoire d'une [...] politique de l'espace, qui semble être indispensable pour les gagnants, insupportable pour les perdants, mais inévitable pour les uns comme pour les autres. L'information [...] que le globe terrestre délivre à ses usagers avait été, d'emblée [depuis 1492, découverte de l'Amérique] que toutes les créatures qui peuplent sa surface sont dehors dans un sens absolu, même si elles continuent à tenter de vouloir s'abriter dans des accouplements, des habitations et des enveloppes symboliques collectives - les systémistes diraient : dans des communications. Tant que les pensants, face au ciel dégagé, imaginaient le cosmos comme une voûte - immense, mais fermée, - ils restaient à l'abri du risque de se refroidir au contact de l'extériorité [astronomie de Ptolémée]. Leur monde était encore la maison qui ne perd rien. Mais depuis qu'ils ont fait le tour de la planète [astronomie de Copernic et Galilée], l'astre errant qui porte flores, faunes et cultures, un abîme s'ouvre au-dessus d'eux à travers lequel ils découvrent en clignant des yeux [à l'ère de la coopération internationale] un extérieur sans fond.

Voilà pour la contextualisation. Ensuite, Sloterdijk est juste génial, dans son topo concernant la globalisation, qui eut lieu du XVème siècle au XXème, donc, pendant lequel en fait, nous avons atteint la globalité. Mais la nouvelle arriva tardivement partout - notamment enfin à cause des mass media. Soit donc qu'on se trompe, à croire en cours la globalisation : nous sommes déjà en phase de désenchantement, devant un fait accompli. Poursuivons vers "les déchargés" :

Peter Sloterdijk, /Im Weltinnenraum des Kapitals/ (/le Palais de cristal, à l'intérieur du capitalisme planétaire/), 2005, éd. Maren Sell, p.317, ''Mutations dans l'espace de la gâterie'', a écrit : Quand on regarde la grande serre de la gâterie [image du monde globalisé, correspondant assez bien à un paradis artificiel ou une cage dorée] dans son ensemble, on est forcé de se demander si les diagnostics sur l'ennui émis par Dostoïevski et Heidegger n'étaient pas seulement des pronostics de décadence soumis au code de la philosophie et de la psychologie. La vision nietzschéenne du dernier homme, qui leur était apparentée, n'aurait alors été que l'anticipation de ce consommateur qui souffre d'un ennui abyssal et se divertit pourtant de manière éclatante. Elle s'adresse par conséquent à l'individu déchargé et ennuyé qui, parce qu'il est pourvu des biens de confort du grand intérieur capitaliste, possède suffisamment de ressources pour vanter comme un accomplissement l'état qu'il a atteint. Pour les nouveaux phénomènes de gâterie, le terme de décadence perdrait cependant son sens traditionnel parce que les gâtés actuels prennent dans le même temps part aux intensifications permanentes de la fitness.

En effet :

La décadence apparente consisterait [...] dans le zèle des déchargés. Leur personnage idéal se présente sous les traits du sportif qui pratique une fitness absurde pendant sa phase de haute performance - en règle générale aux dépens de tous les autres aspects de son "potentiel humain" : afin de passer pour le plus compétent, il n'hésite pas à recourir à des dopants, puisque tous les autres le font aussi, si bien que le dopage devient inévitable dans l'intérêt de l'égalité des chances. Dans une telle situation, on peut faire l'économie de cette "attente des barbares" dont il était question autrefois dans les cultures aristocratiques en déclin. Les nouveaux déchargés, lorsqu'ils prennent les commandes aux mains de leurs prédécesseurs civilisés, sont identiques aux barbares qui assurent la relève. Face à une telle situation, la critique ordinaire de la civilisation n'a plus de prise.

"La critique ordinaire de la civilisation n'a plus de prise", on le voit assez bien avec le désaveu des philosophies, sciences humaines et autres humanités, dont littérature, dans le monde.

Il n'est pas très difficile de constater que si les gens, dans le palais de cristal, ne cessent pas de vieillir, les symptômes de l'infantilisation se propagent quant à eux rapidement ; mais la valeur qu'il faut accorder à ces tendances reste trouble jusqu'à nouvel ordre. On trouvera toujours des apologistes des derniers hommes pour apporter la preuve non seulement qu'ils ne sont plus barbares, mais qu'ils ont atteint un haut niveau de civilisation - cela toutefois dans un autre registre.

Enfin, voici l'une des conclusions de Sloterdijk :

Peter Sloterdijk, /Im Weltinnenraum des Kapitals/ (/le Palais de cristal, à l'intérieur du capitalisme planétaire/), 2005, éd. Maren Sell, p.369, ''Éloge de l'asymétrie'', a écrit : Il est donc hyperboliquement vrai que tout ce qui était solide et permanent part en fumée, mais objectivement c'est faux. La grande mobilisation par le capital doit laisser sur place ce qui s'oppose à la liquidation. Elle ne peut transférer les cultures locales par virement international, elle peut modifier les processus générateurs, mais pas les remplacer. Il est tout aussi faux de dire que tout ce qui est étendu disparaît par compression. Les thèses de Marx et de Hegel, ainsi que celles des sophistes actuels de la suppression de l'espace, prouvent plutôt que la condensation capitaliste du monde se reflète dans une quantité d'exagérations exaltées dont on ne peut pas s'attendre à ce qu'elles conservent, à terme, leur caractère esthétiquement et moralement acceptable. La "globalisation" est, en plus de tout ce qu'elle peut être sur le fond, un lieu commun qui attire par essaims entiers les feux follets populistes - elle sert de réceptacle pour des affirmations sans consistance sur le cours du monde.

Et de poursuivre :

Outre son fonctionnement réel et complexe, elle a produit une superstructure de fantasmes simplificateurs à usage domestique et politique - la plupart sont des versions sociologiques de rêves de vol, des images phobiques et piquantes sur la perte du lieu de travail, de la pesanteur du corps et de l'identité locale. Ils invoquent la dévalorisation des compétences locales, annoncent l'invasion et l'excès d'étrangers, mais ils parlent surtout de l'obligation de faire concurrence à des invisibles qui ne connaissent aucune inhibition les empêchant de faire la plupart des choses mieux et à meilleur marché - de la même manière que ces dentistes éhontés originaires de Hongrie et de Pologne qui remplacent la dentition des Européens de l'ouest pour la moitié de la somme habituelle.

Mais, p.371 :

L'être-dans-le-monde conserve pour toujours ce trait fondamental : il abandonne tout ce en quoi il ne peut lui-même être présent. L'école de l'être-là implique donc un apprentissage de l'extension comme navigation dans des structures espace-temps incompressibles.

Page 373 :

Le localisme n'est pas de nature réactive mais doit être compris comme l'affirmation de l'extension-sur-le-lieu créative. On le voit dans le noyau de la vie démocratique, le recrutement des citoyens par leur cité pour l'accomplissement des "missions publiques". Ce qui, depuis le retour des villes à la fin du Moyen-Âge européen, appelle les habitants de la ville à participer à la communauté, c'est le champ de force local dans lequel les plus habiles à défendre leurs propres intérêts se découvrent d'un seul coup comme des cittadini, des citizens, des Bürger, des citoyens, c'est-à-dire comme les vecteurs d'un intérêt commun et d'une animation débordante. Le champ de force local n'est pas politique parce que circuleraient en lui des affects collectifs - sinon, la politique ne serait que l'émanation d'agitation et de perfidies locales. Il est politique dans la mesure où la communauté, la ville ou la nation (peut-être aussi le groupe de nations), sont les réalisations d'une volonté, incarnée sur leurs lieux, de résoudre des missions identifiées par le biais de la divergence exprimée entre les opinions et les passions et de soumettre les solutions trouvées à une vérification.

On sent là une forte prégnance de mutualisme germanique. Toutefois, cela croise d'autres formes d'organisations telles que le syndicalisme camusien, le communalisme français, etc. Sloterdijk reste un homme de gauche (le dernier chapitre s'intitule la Gauche céleste et la gauche terrestre).

On n'y parvient que si le lieu politique, avec son égoïsme local et son enthousiasme local, se projette simultanément dans le futur - c'est-à-dire si le lieu est plus fort que les idéologies et si la commune bourgeoise reste plus attractive que les sectes multinationales qui tentent de s'emparer de l’État. Si je ne peux pas avoir de sensibilité provinciale, il est hors de question que je fasse de la politique ma profession. La res publica ne fonctionne qu'en tant que parlement des esprits locaux.

Bref : une critique en règle des mondialistes autant que des populistes, au nom d'un localisme ou provincialisme pourtant. Singulier, non ?


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7 réactions à cet article    


  • Ciriaco Ciriaco 10 août 18:15
    Intéressant, sûrement.

    Sur le mot « populisme », il est trop souvent une façon de parler, l’occasion de l’affirmation d’une haine de classe qui prend un objet sans vouloir considérer sa problématique, à savoir l’immanence d’un peuple, les conditions de sa constitution, et les questions de philosophie et de direction politique qui en découlent. Et ceci sans trop se laisser avoir par le confort Platoniciste, ou l’extériorité du principe à l’expérience sensible.

    Remarquez que sur le versant opposé, on n’est jamais populiste quand on fonde une morale sur le bien-être de la clientèle.

    J’imagine que ce thème trouve des enrichissements dans le dernier chapitre de ce livre. Puissent quelques Maires s’y intéresser.

    • cyborg cyborg 10 août 18:18

      Pas lu mais j’imagine que le palais de cristal fait allusion à l’homme dans le souterrain de Dostoïevski, dans sa ceinture de rouille et le ressentiment, avec le palais de cristal des élites GAFA haïes au dessus de lui. Elles achètent leurs indulgences pollueuses au pape de Tesla et font augmenter le prix de l’immobilier de la Californie, d’où la relégation dans le souterrain sous le palais de cristal GAFA du petit blanc avec son diesel de pauvre.
       
      Voter prend 0,01% de mon temps et 0,0001% de mes semelles, c’est déjà trop donner à un pseudo « commun global » qui n’est pas le mien. Je suis une personne, parmi toutes les personnes de la planète, et bientôt le martien sera « français » aussi. Je ne suis personne dans la grande indifférenciation. Polyphène, l’ancien temps, ne me voit pas et ne peut me nommer.
       
      Rien de singulier dans ce qu’il dit dans l’article, du resucé, Heidegger, Arendt, l’originalité serait de voir comment cela tournera. Au moins Marx et Hegel ont posé des bases conceptuelles pour ça.


      • zygzornifle zygzornifle 11 août 10:56

        Le rothschilsme contre le populisme .... 


        • Passante Passante 11 août 11:16

          @zygzornifle


          erreur !
          n’otez pas ce child dans Rothschild...


        • zygzornifle zygzornifle 11 août 13:42

          @Passante
           je trouvais moins joli d’écrire Rothschildlisme


        • Passante Passante 11 août 13:57

          @zygzornifle


          y’a rothschildité, rothschilditude ou rothschildanisme...

        • Ecométa Ecométa 11 août 11:18
          On évoque surtout l’économie mondialisée : l’économie mondiale en fait ! Un fait du libre-échangisme et de son acolyte le libéralisme économique. L’économie mondiale est un sophisme : il n’y a pas, à proprement parler, d’économie mondiale !

          Ce qui existe au plan mondiale c’est un système, voire même un sou-système, d’échanges internationaux, complémentaire des systèmes économiques nationaux ; sous système, qui, en aucune façon ne peut constituer, au sens complexe du terme une ’Économie« .

          S’il existe quelques »modèles« , encore que de moins en moins, en matière d’économie, pour autant il existe autant de systèmes économiques que d’États-nations, qui, pour satisfaire leurs manques ou pour écouler leurs surplus doivent rester ouverts mais pas permissifs, et échanger au plan international.

          Nous ne faisons pas réellement de l’économie, au sens complexe du terme, mais exclusivement du capitalisme, et, qui plus est, du capitalisme financier : du financiarisme ! Il n’est pas question de nier l’usage du capital qui est utile et nécessaire à l’économie mais de rejeter la capitalisme usage paroxysmique du capital ! 

          Quand ferons nous réellement de l’économie au sens complexe du terme ; en refusant ce simplisme consistant à réduire l’économie »système complexe" au ce seul moyen qu’est le capital ! ?

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