• AgoraVox sur Twitter
  • RSS
  • Agoravox TV
  • Agoravox Mobile

Accueil du site > Actualités > Religions > Husserl, une phénoménologie à réorienter ?

Husserl, une phénoménologie à réorienter ?

PNG

Science sans conscience n’est que ruine de l’âme. Cette sentence de Rabelais mérite d’être transposée. Une science occultant les essences produit une connaissance sans âme. La science doit renouer avec les essences, mais sans se renier. Car une science sans les faits est non seulement inopérante mais aussi illégitime. Une science sans les faits n’est que fantaisie de l’âme.

 

Ces deux formules engagent une manière d’aborder les enjeux de la science contemporaine sur la base d’une configuration inédite. La science est prête pour envisager une métaphysique des essences qui ne soit pas déconnectée des résultats empiriques et théoriques. Ce programme s’inscrit contre la position de défiance émise par Husserl qui dans Ideens I configure deux sciences, des faits et de l’essence. La science des essences ou « eidétique » repose sur la conscience tandis que la science des faits correspond à la science empirico-théorique devenue classique dont les grands principes ont été analysés par Popper. Husserl a marqué une véritable défiance à l’égard de la science moderne, engageant la philosophie sur une voie indépendante au lieu de l’enrichir avec la science. Reconnaissons néanmoins que la science de 1913 (publication des Ideens I) ne pouvait pas se prêter à une interprétation en termes d’essences. La biologie était loin du tournant génétique alors que la physique quantique était balbutiante. Voici ce qu’énonçait Husserl :

 

« Une science eidétique se refuse par principe à incorporer les résultats théorique des sciences empiriques (…) Des faits ne peuvent résulter que des faits (…) Or si toute science eidétique est par principe indépendante de toute science de fait, c’est l’inverse par contre qui est vrai pour les sciences du fait. Il n’en est aucune qui, ayant atteint son plein développement de science, puisse rester pure de toute connaissance eidétique et donc indépendante des sciences eidétiques formelles ou matérielles. » (Ideens I, p. 33)

 

Husserl fut soucieux de donner des bases solides pour consolider les résultats scientifiques mais la science aura montré au XXe siècle qu’elle peut se passer de la philosophie. La philosophie ne reprendra jamais plus sa position hégémonique qu’elle n’a jamais eu du reste, ni sa place de reine des sciences, universelle, capable d’orienter les sciences, de les mener vers des connaissances certaines des choses et des objets. La science s’est passée de la philosophie, de la métaphysique. Sur l’autre versant, celui des choses vécues, des consciences, des pensées, des interprétations, la philosophie a poursuivi son chemin. Au lieu de s’enrichir mutuellement, sciences et philosophies se s’ignorent de plus en plus, malgré quelques dialogues fructueux au départ mais décevant au final. Le XXe siècle était encore soucieux de la double appartenance, sciences empiriques et humanité, mais le schisme était consommé. Husserl souhaitait relier les deux champs mais en plaçant la philosophie au-dessus, jouant sur la crise des sciences. L’histoire récente montre que les sciences ont réussi à surmonter les crises issues de la fin du XIXe siècle. Les résultats ne cessent de tomber alors que la philosophie ne produit plus rien d’innovant depuis les percées menées par Heidegger.

 

Le concept central de la phénoménologie, c’est l’intentionnalité. Toute conscience est conscience de quelque chose (de défini). Les interprètes de la phénoménologie ont cru bon de constater que le principe fondamental de l’intentionnalité, c’est l’orientation. La conscience s’oriente vers les choses, les objets, les étants. La physique contemporaine ignorerait les orientations. Cet énoncé ne tient pas. Une étude approfondie de l’électromagnétisme et de la mécanique quantique nous enseigne que la nature repose aussi sur le principe de l’orientation de la matière, avec notamment le spin, l’isospin et le magnétisme. La seconde formulation de la thermodynamique du non équilibre par Prigogine laisse apparaître deux orientations du temps. Et si l’on lit correctement Heidegger, on comprendre que le Dasein est lui aussi amené à s’orienter, se tourner, détourner, retourner vers quelque chose à la fois défini, le passé, et indéfini, l’avenir. Heidegger a dépassé Husserl (ainsi que les tentatives dénoncées comme tournant théologique par Janicaud). Il faut dépasser Heidegger pour le volet métaphysique (avec ou sans « destruction phénoménologique »), et Husserl pour le volet scientifique (construction méta-physique de la nature). Ce qui impose de dépasser également la science contemporaine.

 

Quelques notes sur la situation post-phénoménologique.

 

Husserl et le monde phénoménologique, la conscience orientée vers la nature et les choses, saisir et penser les essences. Clarté de la présence.

Heidegger, le Dasein comme orientation vers les outils à portée de main, sous la main, avec les mondes à installer. Le souci de l’existence.

Le Dasein comme ouverture partagée et orientation vers l’Histoire. Les êtres avec les êtres.

Le Dasein et le langage, le sens à dévoiler, révéler. Le langage, demeure de l’être. Le langage est une frontière qui met à l’abri mais aussi instaure une césure avec l’indéterminé. Le langage comme système immunitaire, système permettant d’accéder au sens, de produire sens et symboles, à partager en sachant que les ensembles humains ne vivent pas dans un seul et unique univers sémantique, symbolique. L’Art est aussi un langage qui signifie le sens d’habiter ce qui est bâti. 

 

En vous remerciant pour les critiques et suggestions


Moyenne des avis sur cet article :  2.6/5   (10 votes)




Réagissez à l'article

10 réactions à cet article    


  • Laconique Laconique 12 septembre 12:07

    Le noème est un irréel corrélatif de la noèse et dont l’esse est un percipi.


    • Bernard Dugué Bernard Dugué 12 septembre 15:16

      @Laconique Je cherche un texte dans lequel ces deux notions sont clairement explicité. Je ne suis pas satisfait de la traduction de Ideens par Ricoeur


    • Decouz 12 septembre 14:59
      Je ne mets pas sur le même plan les orientations des particules et l’intention consciente des êtres vivants, j’irais même jusqu’à accepter une forme de conscience pour les plantes et pourquoi pas pour les minéraux,
      Mais prêter une intention aux particules, bon c’est limite. Ou arrêter la notion de conscience et de volonté ?

      • Bernard Dugué Bernard Dugué 12 septembre 15:15

        @Decouz
        Vous confondez intention et intentionnalité

        vous avez lu et raisonné de travers. Je n’ai jamais attribué une intention ni une intentionnalité aux particules

      • Decouz 13 septembre 10:54

        @Bernard Dugué

        "Pour Franz Brentano, l’intentionnalité est le critère permettant de distinguer les « faits » psychiques des « faits » physiques : tout fait psychique est intentionnel ( wikipedia).

        Donc intention et intentionnalité cela reste du domaine psychique, il y a une filiation sémantique entre les deux, mais vous passez rapidement à l’orientation dans la matière.

        « le principe fondamental de l’intentionnalité, c’est l’orientation »,
        puis " Cet énoncé ne tient pas. Une étude approfondie de l’électromagnétisme et de la mécanique quantique nous enseigne que la nature repose aussi sur le principe de l’orientation de la matière,« 
        Donc je lis en fait : »cet énoncé ne tient pas car il y a une orientation dans la matière".

        Les orientations dans le monde physique sont autre chose que les orientations du mental, volonté, désir, fixation sur un objet.
        La physique contemporaine n’ignore pas les orientations bien sûr, c’est ce qui la distingue de la physique précédente, ces orientations du chercheur ont une influence sur/dans le champ spécifique de la recherche, mais personne n’a été jusqu’alors prétendre qu’il n’y avait pas de lois indépendantes de l’observation. Disons que c’est une limite et que la psyché humaine telle qu’elle est distingue toujours un extérieur et un intérieur, mais ce sont les débats sur les caractéristiques de la conscience.
        Autrement dit : mon observation influence ce que j’observe, mais ne va jamais dans les circonstances ordinaires (et dans les paradigmes encore admis de la science actuelle) jusqu’à modifier totalement par l’effet de ma volonté ou de n’importe quelle opération de mon psychisme les opérations et les qualités de la matière. Ce qui n’était pas la croyance des alchimistes.

      • tiers_inclus 12 septembre 21:11

        Lorsque les occidentaux redécouvrent la composante karmique d’appréhension du phénomène « monde ». Cette intentionnalité fort abstraite et qui suscite maintes controverses entre philosophes peut être expérimentée via la méditation à la vacuité, qui la soustrait.
        Par soustraction on comprend alors plus aisément de quoi il s’agit.


        • Bernard Dugué Bernard Dugué 12 septembre 21:21

          @tiers_inclus Je n’ai pas vraiment compris votre propos crypté

          allusion à l’Ereignis ? 
          soustraction signifiant alors allégie, mauvaise traduction de Litchung par Fédier
          délestage, oui

        • tiers_inclus 13 septembre 14:00

          @Bernard Dugué

          Il n’y a pas de langage ontologique. La louable démarche de Heidegger s’est confrontée à ce mur, tout comme celle de Nagarjuna dans sa tentative pour rationaliser le discours de Bouddha qui à un moment se taisait, à la manière de Wittgenstein.
          L’un et l’autre sont allés avec brio au bout de ce que le langage pouvait dire.

          D’où la tentation d’explorer la question, tant est que le problème soit bien posé, par d’autres voies.

          La méditation est le véhicule de l’Épochè. La pratique de la méditation à la vacuité s’opère en soustrayant graduellement les surimpositions de la pensée tout en vigilance, sans torpeur. Après une pratique assidue, les phénomènes de conscience se dévoilent sous formes de flux instables et changeants. Ces mêmes flux conditionnent l’apparence objectale, les phénomènes en soi lorsqu’on y prête pas attention. L’intentionnalité résidait alors dans ce que l’on a réussi à éliminer.
          Plus loin mais c’est beaucoup plus difficile, « on » chasse tous les flux et l’on tente de « saisir » ce qui reste. Et là on touche la vacuité, et il semble que les relatas disparaissent laissant des relations fluctuantes et sans substance.
           


        • Vertagus Vertagus 13 septembre 04:31

          À la recherche de l’Être de l’étant. smiley


          • Gollum Gollum 13 septembre 09:00

            Le concept central de la phénoménologie, c’est l’intentionnalité. 


            Je ne crois pas. D’abord le point central de la phénoménologie d’Husserl n’est pas un concept mais un acte vécu.

            Autrement dit celui qui n’est pas capable de le faire n’entre pas pleinement dans la phénoménologie. Cet acte vécu est l’époché, c’-est-à-dire la mise entre parenthèses de notre croyance spontanée à la réalité du monde extérieur. À partir de là les perceptions redeviennent ce qu’elles sont d’abord, des actes de conscience. C’est la naissance de la conscience transcendantale de Husserl.

            Tout le reste suit. Quant à la science moderne il n’y a pas de changement profond par rapport au XIXème siècle. La science reste la science, elle se cantonne au quantitatif parce que c’est sa nature, elle ne peut faire autrement. Même si la science arrivait à démontrer que la matière a une face « spirituelle » ceci ne serait qu’une démonstration. Dont l’intérêt serait en fait très limité. Il reste à transformer un savoir quantitatif en acte qualitatif de conscience, et ça, seul un esprit solitaire peut le faire. Et seule une minorité en sera capable par rapport à l’énorme masse des gens qui ne le pourra jamais..

Ajouter une réaction

Pour réagir, identifiez-vous avec votre login / mot de passe, en haut à droite de cette page

Si vous n'avez pas de login / mot de passe, vous devez vous inscrire ici.


FAIRE UN DON







Palmarès