• AgoraVox sur Twitter
  • RSS
  • Agoravox TV
  • Agoravox Mobile

Accueil du site > Actualités > Religions > L’offrande qui plaît au Seigneur (3)

L’offrande qui plaît au Seigneur (3)

Il eut la tentation d’abandonner le Chemin. Rien de plus simple, un car passait chaque jour au village. Demain il le prendrait et rejoindrait une ville dotée d’un aéroport. Dans deux jours, trois au plus, il retrouverait son appartement, ses habitudes et la paix bienheureuse de l’oubli. On était le 23 décembre, il serait chez lui pour Noël, c’était un cadeau qui en valait bien un autre. Au moment où sa décision à moitié prise, il se demandait sous quel prétexte l’annoncer à ses compagnons, ceux-ci entrèrent dans la chambre venant de l’ancienne abbatiale. Comme ils s’inquiétaient de son état physique, il les rassura d’un mot. Puis, pour éviter d’avoir à répondre à d’éventuelles questions sur la rencontre du matin, il sortit annonçant qu’à son tour, il allait visiter l’église. Dehors la pluie avait cessé. Un très léger grésil la remplaçait qui tenait mal au sol mais qui voilait de blanc le chaume des pallozas. Tanguy remonta jusqu’au menton la fermeture de sa veste et s’engagea dans la rue qui monte à l’église Santa Maria la Real. Elle était déserte et, à l’exception d’un chien qui faisait sa promenade vespérale, il ne croisa aucun être vivant avant d’arriver sur la placette où se dresse le monument.

A quelques mètres du porche, une planche posée sur deux tréteaux, supportait quatre ou cinq cagettes dont le contenu était abrité sous une bâche qui, dans un passé très lointain avait pu être verte. Engoncé dans une vieille veste militaire pourvue d’un nombre impressionnant de poches, le propriétaire de cet étal improvisé, attendait d’improbables clients en grelottant derrière son installation. Tanguy le regarda au passage. Sous un gros bonnet de laine bleue portant le blason d’un quelconque club sportif, il vit, barbe et sourcils grisonnants compris, un visage de vieil hippie tout plissé de rides. L’homme était appuyé sur l’antique camionnette qui devait lui servir à transporter matériel et marchandise. Tanguy le salua d’un signe de tête. L’autre répondit par un sourire qu’il ne vit pas, pressé qu’il était d’entrer dans l’église. Dans le bas côté, trois ou quatre paroissiens s’affairaient à préparer la crèche, Tanguy alla s’asseoir sur un des bancs qui faisaient face à l’autel. Il resta là un grand quart d’heure. Insensible à la tranquille sérénité du lieu, il remâchait sa rage et sa rancœur. Non, finalement, il ne quitterait pas le chemin. Quand ils apprendraient sa décision, Catherine et Philippe en comprendraient certainement la cause et il se refusait à leur laisser voir que la blessure ouverte quinze ans plus tôt, n’était pas refermée. Au contraire, il lui fallait affecter l’indifférence, se conduire comme si, le temps et la raison ayant fait leur œuvre, il ne voyait plus dans ce qui s’était passé qu’une très insignifiante aventure. Il savait qu’il aurait du mal à feindre, mais il se dit que, comme dans la journée qui venait de s’écouler, il lui suffirait de laisser entre eux et lui assez de temps et de kilomètres pour être à peu près sûr de les éviter. Quant aux étapes, il verrait bien. Pendant la petite semaine qui le séparait de l’arrivée à Compostelle, il devrait sans doute partager avec eux un ou deux repas et, peut-être même, supporter la promiscuité d’un dortoir. L’épreuve n’était pas insurmontable. Il saurait y faire face.

Dehors, le marchand était toujours là. Tanguy s’approcha. En le voyant venir l’homme s’était redressé. - Hay plátanos ? - Si ! - Dos ! Le vieux glissa la main sous la bâche. Il en tira deux bananes et les glissa dans un sac de plastique transparent et qu’il tendit au pèlerin. - Y dos naranjas ? - Si Les oranges rejoignirent les bananes. Tanguy fit signe que c’était tout - Cuantos son ? L’homme écrivit la somme sur une ardoise qu’il lui montra. Tanguy, fouilla dans son porte-monnaie pour y chercher les quelques pièces nécessaires. Pendant ce temps, l’homme glissa la de nouveau la main sous la bâche. Il en sortit huit petites pommes. Il les ajouta aux bananes et aux oranges avec une image pieuse qu’il avait tirée d’une des poches de sa veste. Tanguy voulut refuser, mais l’autre insista. C’était un cadeau, des fruits qui venaient de son verger. Muy bonitos ! Quand à l’image elle était non seulement bonita mais santissima. Alors le pèlerin céda et paya en remerciant ce drôle de marchand, capable de geler sur place pour vendre quatre fruits et en donner huit. En retrouvant Gaspard, Melchior et Balthazar, il leur parla de sa rencontre. Ils l’écoutèrent en souriant. Eux aussi, le bonhomme les avait frappés, mais ils avaient fait leurs provisions dans l’unique épicerie encore ouverte et ils ne s’étaient pas arrêtés à son étal. Même s’il y retrouva Philippe et Catherine, le dîner se passa mieux que Tanguy ne l’avait craint. La conversation roula sur l’étape du jour. Tous avaient plus ou moins souffert du froid et de la pluie. Il fut donc beaucoup question de crampes, de flaques et de glissades. On épilogua aussi sur le temps qu’il faisait et sur celui qui les attendait le lendemain. Gaspard donna sa recette pour accélérer le séchage des chaussures. Melchior la sienne pour enfiler un poncho par grand vent et Balthazar se lança dans une dissertation, qu’il n’acheva pas car on arriva au dessert avant qu’il ait fini de comparer les mérites du cuir et du goretex en matière d’imperméabilité. En revenant dans la chambre, Tanguy prépara son sac. Pour éviter, autant que faire se pouvait, de côtoyer son ancien amour et son ex ami, il avait décidé de partir le plus tôt possible le lendemain matin Comme il en avait pris l’habitude, il termina par la poche contenant les quelques provisions qu’il transportait toujours avec lui, au-cas-où. Il y ajouta ses achats de l’après-midi, à l’exception de l’image, une photo de Santa Maria Real dont le verso portait un texte écrit en petits caractères. Il ne prit pas la peine de lire, avant de le ranger dans l’étui où, avec son credencial et sa carte d’identité, il conservait les quelques documents, dépliants recueillis au hasard de ses étapes.

La journée du lendemain fut aussi pénible que celle qui l’avait précédée. La pluie et le vent d’ouest avaient décidément pris le dessus. En passant à l’Alto do Poio, Tanguy eut à peine un regard pour le pèlerin de bronze qui, ce jour-là, ne luttait pas contre des bourrasques imaginaires. Il réussit, tant bien que mal, à éviter les chutes, dans la longue descente qui suit et qui mène à Triacastela, mais il était trempé lorsqu’il y arriva en même temps que les cloches de la petite église sonnaient midi. Renonçant à pousser jusqu’au monastère de Samos comme il l’avait d’abord prévu, il alla demander l’hospitalité à l’albergue que la junte de Galice a bâtie à l’entrée de la villette. Une pancarte lui ayant appris que l’endroit n’ouvrirait que deux heures plus tard, il se réfugia dans le petit bar-restaurant planté au bord du chemin où une serveuse solitaire tuait le temps en regardant l’écran de télévision qui est devenu l’accessoire obligé de tous les bistrots espagnols. Pour se réchauffer il commanda un thé. Il le but à petites gorgées en grignotant, pour tromper sa faim, les deux madeleines qui lui restaient du paquet acheté à Leòn une semaine plus tôt. Il termina ce semblant de collation en croquant une de ses pommes. Il s’étonna de lui trouver un parfum et un goût exquis, mêlant au doux et à l’acide une légère pointe amère. Au moment où il avalait la dernière bouchée, Melchior entra dans le bar suivi de Gaspard. Ils se débarrassèrent de leurs capes dégoulinantes et vinrent s’asseoir près de Tanguy. - Quel temps pourri ! qu’est-ce que tu comptes faire ? - Restez ici ! Les deux autres approuvèrent et Balthazar qui arriva quelques minutes plus tard fut du même avis. Ils tuèrent le temps qui les séparait du déjeuner servi à l’heure espagnole en épiloguant sur la pluie et ses multiples inconvénients. Melchior regretta qu’on n’ait pas encore inventé la cape de pluie qui, tout en restant imperméable ne se transformerait pas en substitut du bain de vapeur. Gaspard déplora le sort de ses chaussettes, transformées, dit-il, en serpillères. Quant à Balthazar, il n’eut pas de mots assez durs pour fustiger les publicitaires et les industriels du cuir et du goretex, également incapables, selon lui, de produire quoi que ce soit capable de résister à deux jours de pluies continuelles dans les montagnes de Galice. A mesure qu’ils se réchauffaient, leurs récriminations prenaient une teinte plus gaie et lorsque Catherine et Philippe arrivèrent à leur tour, trempés jusqu’aux os et crottés comme des barbets, ils les découvrirent riant aux éclats d’une plaisanterie de Tanguy.

Chambolle (à suivre)


Moyenne des avis sur cet article :  3/5   (6 votes)




Ajouter une réaction

Pour réagir, identifiez-vous avec votre login / mot de passe, en haut à droite de cette page

Si vous n'avez pas de login / mot de passe, vous devez vous inscrire ici.


FAIRE UN DON








Les thématiques de l'article


Palmarès