Le Truc avec les chrétiens, et pas que les chrétiens
Il y a un truc avec les chrétiens : c'est qu'ils ont besoin de se dire chrétiens. Le fait est que Christ réfère au grec pour Oint, comme on oignait les rois : tout un symbole. "Jésus, roi des juifs", ironisaient les Judéens de Jérusalem, à l'époque, quand le prêcheur fut mis en croix ... le supplice mortifère était largement pratiqué dans tout l'Empire Romain, à l'époque : on ne faisait pas semblant.
Sauf que ce prêcheur - qui certes évangélisait pour la Maison d'Israël, à ne prendre d'exemples étrangers qu'à raison qu'il souhaitait édifier ses coréligionnaires de juifs ... - sauf que ce prêcheur ne se prétendait pas roi du tout, et qu'au contraire il lava les pieds de ses disciples. Ce n'était pas un chef. Il prêchait bien aux oreilles de certains, entre paraboles et sermons, empiriquement spirituel.

Toile de Salvador Dali
En somme, Jésus ne faisait rien autrement que n'importe quel prêcheur qui se respecte à peu près. A la manière d'un rabbin, d'un évêque ou d'un imam charismatique aujourd'hui, Jésus rameutait les foules dans les parages. En l'absence d'Internet, il ne postait rien pour la planète sur son compte Twitter, on n'allait pas voir blasé ses dernières vidéos YouTube filmées par des quidams çà et là, et aucun administrateur réseau ne gérait sa page Facebook officielle. Le style de Jésus, c'est le style de beaucoup d'hommes en vérité, aujourd'hui ; et même le style de beaucoup de femmes.
Faut dire, bien qu'il prêcha pour la Maison d'Israël avec les moyens d'alors - c'est-à-dire la rumeur, l'ameutement des foules, etc. équivalents des Twitter-YouTube-Facebook du temps - son frère Jacques, premier évêque de Jérusalem, ainsi que le prosélyte Saül de Tarse, apôtre Paul, sans compter tous les vacillements spirituels de l'Empire Romain progressivement dans les siècles qui suivirent ... tout cela concourut à la diffusion évangélique de Jésus de Nazareth. Permettez-moi d'appeler cela, de base, le nazaréisme voire le judéo-nazaréisme islamique, pour des raisons que les personnes un peu renseignées comprendront facilement, mais qui ne sont pas cruciales dans cet article.
En tout cas même si la fable prête à Jésus des pouvoirs magiques (dits "miraculeux"), ainsi que le statut de demi-dieux (dit "fils d'un dieu absolu") voire d'un dieu absolu lui-même incarné en personne (comme cela arriva bien des fois dans les fables) ... même si la fable prête à Jésus des pouvoirs magiques, il faut dire que le type n'en use - semble-t-il - qu'à contre-coeur (notoirement sa thaumaturgie, magie guérisseuse) voire avec rancoeur (quand il flétrit un arbre refusant de lui donner du fruit). En effet, il est remarquable que Jésus commence sa vie spirituelle trois fois tenté par un esprit farceur, sans accepter d'user de sa magie alors que cela lui serait aisé.
Je me souviens toujours de ce chant ecclésial, dans lequel on prête à Jésus ces propos : "Ma vie, nulle ne la prend, mais c'est moi qui la donne." C'est noble je trouve, car courageux, et nombreuses sont les personnes actuellement qui jugeraient ce Jésus un effronté. Eh bien, cela s'origine dans la fable de cet esprit farceur venant tenter Jésus d'utiliser ses pouvoirs aisés, de façon déraisonnable : Jésus fait preuve d'intrépidité. Or à ce titre, le nazaréisme, c'est d'abord une spiritualité s'en tenant à l'empirisme avant que d'utiliser la magie. En fait, le nazaréisme enjoint tout un chacun à prendre son courage à deux mains, à défaut de disposer de pouvoirs magiques. "Que chacun porte sa croix, aide-toi et le ciel t'aidera." Mais le courage n'est pas une qualité répandue : la majorité est lâche, tricheuse, hypocrite et évitante.
Sauf que cela n'a pas besoin d'être cru, pas besoin de faire appel à un dieu absolu, pour être empirique. C'est un peu comme vouloir réinventer la poudre, alors que rien de nouveau sous le soleil, et même - comme dit l'Ecclésiaste, "vanité de vanité, tout est vanité". Il n'y a pas là, au nom d'une religion, à prétendre orgueilleusement que c'est inspiré par un dieu absolu ... alors que c'est le bon sens-même. Les faiseurs de miracle étant empiriquement rares voire nuls, il faut bien avoir le bon sens de prendre son courage à deux mains. Même Jésus n'a pas prétendu délivrer un évangile original, puisqu'il se réclamait de l'héritage juif (dit "vétérotestamentaire"), alors on voit mal pourquoi il faudrait que les chrétiens s'imaginent leur religion originale, qui en fait n'est même pas une religion, ou bien "la religion de la sortie de la religion" comme dit Marcel Gauchet.
Du coup, étant donné que Jésus se veut vétérotestamentaire avant tout, on a tout de suite du mal à se dire qu'il n'est pas juif, et que son nazaréisme est autre chose qu'un judaïsme. Judaïsme qui lui-même se fonde essentiellement sur la figure de Moïse, figure qui elle-même est abondamment mobilisée par la tradition "ultratestamentaire" ("au-delà du testament chrétien") de la relgion musulmane, dans son "Coran". Or, Moïse - auquel n'a de cesse de se comparer Mahomet - pose les tables de la Lois, dites des "dix commandements", à savoir des préceptes foncièrement utiles pour la survie d'une communauté perdue au milieu du désert, entre fuite d'un tyran esclavagiste égyptien et inquiétude quant à sa domination territoriale future sur le territoire cananéen.
"Tu honoreras le Seigneur ton dieu", c'est fédérateur ; "Tu ne tueras point ton prochain" (ton prochain, pas ton lointain), c'est fédérateur ; "Tu ne convoiteras pas sa femme", c'est fédérateur ; "Tu ne voleras point", c'est fédérateur. Et ainsi de suite. De toute évidence, ça évite qu'on se divise pour des motifs futiles, alors qu'on est paumé au milieu du Sinaï, entre trois continents (africain, asiatique et européen) parcouru par des hordes et occupé par divers peuples rivaux dangereux, au milieu desquels on tient à se constituer comme peuple concurrentiel, rivalement. Il y a là un esprit d'initiative national à avoir, une entreprise populaire, mobilisant la nécessité d'une implantation territoriale et d'une construction identitaire.
Sigmund Freud raisonnait en disant que Moïse, c'est le pharaon Akhénaton qui aurait été chassé d'Egypte, pour avoir voulu instaurer le culte absolu du soleil, Aton. Malheureusement, les Egyptiens polythéistes l'auraient bouté du trône pharaonique, lui et ses fidèles. Dans leur fuite dans le désert du Sinaï, ils auraient fait la rencontre d'un dieu volcanique et orageux, nommé Yahwé, le Seigneur-dieu de la Bible. Au-delà, dans la mesure où ce dieu est d'abord nommé Elohim, qui signifie Lui-les-Dieux, on aurait affaire à un hénothéisme, c'est-à-dire à une hiérarchie divine, dont Yahwé aurait été le dieu-maître entre plusieurs dieux. Par exemple, on le dit marié à Shekina, dans le roman d'Alexandre encore au Moyen-Âge.
Bref, il n'y a pas de quoi en faire un motif religieux, pas plus chrétien que juif ou musulman. En fait, l'unithéisme, c'est d'abord et avant tout l'extrapolation hallucinante et hallucinée du bon sens empirique. Et, ce, jusque dans ses injonctions à la pitié, à l'indulgence, au pardon, à la miséricorde et à la clémence. Ces cinq traits de caractère, sont les traits de caractère par lesquels une communauté peut se solidariser. On nomme cela, synthétiquement, et par scientisme moral, actuellement, empathie ... certes en oubliant la dimension selon laquelle "il faut que chacun porte sa croix, aude-toi et le ciel t'aidera", c'est-à-dire la dimension où l'empathie n'est pas la sympathie absolue, mais bien une vertu édificatrice accordant à chacun ses chances sans en faire trop, tout en sauvegardant le nombre de membres du groupe par l'entraide. Mais ce sont des qualités irréligieuses ou transreligieuses, qui fédèrent territorialement les personnes dans une reconnaissance identitaire - cette identité se voudrait-elle théoriquement absolue que "l'humanité", sous le coup d'une impulsion humanitaire abstraite généralisée à toute la planète en "citoyenneté du monde".
Car ces principes empiriques de base ne peuvent pas se manifester autrement qu'à travers les cultures, les territoires, les identités, les coutumes. Si les juifs, les chrétiens et les musulmans se scindèrent en trois, et même s'ils se dispersèrent en autant de courants qu'ils ont d'accoutumances locales (entre Ashkénazes, Sépharades, Mizrahims, Vaticanais, Constantinopliens, Réformés, Sunnites, Chiites, Kharidjites - et encore ! pour ne citer que des partitions générales !) ... c'est qu'ils sont soumis aux mêmes lois sociobiologiques que tous les groupes humains : les lois instinctives de la reconnaissance culturelle, territoriale, identitaire, coutumière.
C'est exactement la même chose entre idéologies, telles que léninistes, stalinistes, trostkistes, proudhonistes, gaullistes, mittérandistes, etc. en moins prégnant mais en tout aussi dramatique. C'est qu'au sein d'un territoire, d'une culture, d'une identité, d'une accoutumance, il y a diverses tendances culturalisées, territorialisées, identifiées, accoutumées : ce qu'on appelle des milieux différents, voire des communautés différentes. Moeurs/comportements/manières/caractères/typicités/ambiances varient, donc plaisirs et déplaisirs à vivre ensemble.
Que les trois religions unithéistes (dites "du livre") peuvent être paradoxalement universalistes et séparatistes, c'est tout simplement parce que ce sont des utopies absolutistes, dont les fondateurs de toutes façons se basaient sur des principes empiriques de base incontournables : culturels, territoriaux, identitaires, coutumiers. C'est-à-dire que les intentions humanitaires les plus sublimes, empiriquement fondées, sont toujours contredites par cet empirisme-même : c'est parce qu'elles sont fondées d'une certaine façon et pas d'une autre, que leurs fondements sont contestables et contestés. Comme tout groupement humain. Le réel est tragique, bizarrement dans une logique du pire, fortement singularisée. Un philosophe tel que Clément Rosset l'a manifesté : il a manifesté, sans unithéisme, l'empirisme en question de l'unithéisme, inspiré par Teilhard de Chardin d'ailleurs.
Alors, au final, on touche à l'essentiel : l'unithéisme a besoin d'un dieu absolu comme on se fait un giron, un sein, un creuset maternel (c'est de Traumatisme de la naissance, Otto Rank) mais bien plus : l'unithéisme est un nihilisme. Vénérant un dieu absolu, il est obligé de le fonder empiriquement sur la base d'un bon sens qui peut se passer de lui, lui : le dieu absolu, cachant mal les velléités absolutistes humanitaires de son totalitarisme spirituel, néantisant spirituel, anéantisseur spirituel, nihiliste donc. Et cela, au nom de l'humilité ! l'orgueil est démentiel, même un ironiste tel que Jérémy Ferrari a tout compris dans son spectacle Hallelujah bordel. C'est-à-dire que, dans son humour noir, Jérémy Ferrari donne à rire de son propre nihilisme, puisqu'il n'a aucune autre spiritualité à proposer que l'humanitaire inhérent à l'unithéisme.
L'unithéisme n'est pas spirituel, il est antispirituel, manifestement à travers la figure de Jésus, l'antimagicien. L'unithéisme ne mène à rien qu'à des lubies, légitimant bizarrement le bon sens à travers ses lubies. Ce qui signifie logiquement que le véritable spirituel n'est pas unithéiste, que la véritable magie n'est pas miraculeuse, et surtout que la magie est spirituelle et le spirituel magique - c'est bien plus proche du merveilleux subtil. Donc le truc avec les chrétiens et pas que les chrétiens, c'est qu'ils font empiriquement de religion irréligion, et d'irréligion ... néant humanitaire absolutiste, serait-il laïc.
Sur le même thème
Judaïsme, ou le génie du PèreSi Jésus est Dieu, alors tous les dieux contemporains et antiques sont Jésus !
Jésus est le fils de Dieu !
Jésus est-il aussi le Dieu des musulman(e)s ?
Tous ces préjugés contre les résurgences polythéistes-animistes européennes ! – un plaidoyer argumentaire raisonné en leur faveur
132 réactions à cet article
Ajouter une réaction
Pour réagir, identifiez-vous avec votre login / mot de passe, en haut à droite de cette page
Si vous n'avez pas de login / mot de passe, vous devez vous inscrire ici.
FAIRE UN DON









C’est de m’obliger à croire qu’il m’aime quoi que je fasse, à vouloir que j’entre dans son amour, qui est totalitaire spirituel. L’Église ne pratique le débaptême, autrement que par une biffure administrative en note collatérale après demande, sans admettre qu’on puisse quitte sa communauté supérieure. C’est totalitaire spirituel. Et ainsi de suite. Mais il y a une solution : blasphémer contre l’Esprit Saint, c’est Jésus qui le dit. Qu’il aille donc au diable !
