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Accueil du site > Actualités > Santé > Psychanalyse : une étiologie du manque

Psychanalyse : une étiologie du manque

La psychanalyse est inutilement contestée par les temps qui courent. C'est que les temps qui courent, n'aiment pas entendre que le manque est fondamental, notamment au plan du "désir". Désir qui, en allemand - langue de Freud, - se dit Wunsch (vœu). Or il y a vœu-désir, en toute logique, là où il y a moyen de concevoir un manque, manque par lequel on désire/on souhaite.

Mais la singularité de ce manque, c'est qu'il n'a rien d'un "manque en soi" : ce manque vient de ce que nous disposons des moyens de nous imaginer un manque. C'est-à-dire que l'Homme - au moins, à ce que l'on sait - invente quelque manque, par lequel il "se met" à désirer/souhaiter "ce qui manque".

 

Le plus "étonnant", donc, est que "ce qui manque", ne manquait pas absolument. Il n'y a pas de manque absolu. Mais il y a manque, relativement à la conception/l'invention/l'imagination d'un manque, à cause de l'humaine fabulation. Voir alors José Ortega y Gasset, le Mythe de l'homme derrière la technique, conférence qui démontre, sans psychanalyse, que ce manque inessentiel (rien à voir avec le désir platonicien, donc, ni le besoin évidemment) produit la technique et, en somme, toutes les réponses que l'humanité actionne pour tenter de le combler (ce manque imaginaire). Et, le comblant, elle tente d'oublier qu'elle éprouve ce "manque". Aussi, l'époque a beau jeu d'attaquer la psychanalyse par tous les bouts qu'elle la prenne, ces attaques ne correspondent jamais qu'à des leurres : on ... manque ... ainsi, au manque réellement psychanalytique d'être irréel, et irréel dans sa réalité-même : manque fantasmatique, donc (inventé, imaginaire, affabulé).

C'est qu'il est très difficile de "mettre la main" sur le générateur de ce manque comme manque, alors que le manque manque (!). Sans jeu de mot : si je manque de quelque chose, on pense que je le manque parce qu'un besoin ou une nécessité "objective" m'en fait manquer. Par quoi on ne voit pas comment je pourrais ne plus manquer, sans m'activer rationnellement à ne-plus-manquer, c'est-à-dire en répondant à mes besoins/en répondant à la nécessité (par exemple, par le travail). Or, là, le manque psychanalytique est manqué, puisqu'on en est resté à l'nregistrement comportementaliste/éthologique/observable d'une vie (la mienne) ayant intérêt à se pourvoir "comme tout le monde" "comme elle l'entend".

Non seulement "on n'y voit pas" quant à ce manque psychanalytique, mais en plus cette vie n'entend pas ce manque psychanalytique, proprement inaudible et invisible : il est produit du fantasme, dont on ne sait pas non plus quelle est la source (vous rêvez tous de quelque chose, d'une vie, d'un travail, de relations et/ou d'un monde en général, plus à votre goût - par exemples) et les sciences galèrent toujours à comprendre quelque chose de solide à la "créativité", quand bien même cette créativité serait exaltée çà et là. C'est que d'un manque, d'un vide, elle crée quelque chose dont on n'avait pas littéralement besoin.

A l'heure du scientifique comme clergé (scientisme), on décrète que l'imperceptible (inaudible, invisible) "n'existe pas", au prétexte que c'est hors-perception, finalement dans un anthropocentrisme-monstre, car on rejette alors tout ce qui n'entre pas dans l'ordre anthropocentrique ! Anthropocentrique, car c'est généré par "l'animal que donc [nous sommes]" (pour paraphraser Jacques Derrida). autant de façons de manquer au manque, de l'oublier - la psychanalyse dit : de le refouler. Et pourtant, "en toute bonne logique", on constate bien poursuivre des objectifs inessentiels à tous les niveaux, dont les pourquois sont fondamentalement légers, prêts à se doter d'un sommaire et arbitraire parce que, encore qu'on sente pourtant quelque chose d'impérieux en tout ça. Au hasard : le capitalisme ...

C'est bien pourquoi la psychanalyse dit "ça" pour en désigner la source, ainsi que "inconscient", quand bien même on en sent l'effet conscient, à savoir "la pulsion" - impulsion, compulsion. Or, de fait, sans ces pulsions, impulsions, compulsions, nul n'éprouverait l'envie de poursuivre toutes ces activités auxquelles il s'adonne, quand bien même en en comprenant "l'intérêt", "la rationalité". A ce niveau, il fallait bien que l'on se motivât pour s'activer. Soit donc : les intentions ne suffisent pas, vous savez, comme toutes ces fois où l'on veut sans pouvoir, des choses simples même pourtant.

Sans "ça", il y aurait tout simplement dépression, voire animalité commune : réflexe. Mais nous ne sommes pas "que" de grands singes suréquipés, quand bien même certains capitalistes veulent nous y rendre : les animaux ne dépriment pas, dans leurs conditions naturelles et, si les Hommes dépriment en dehors de leurs conditions favorables, cela fait longtemps pourtant qu'ils ne vivent plus dans des conditions "naturelles". Car tout est artificieux dans l'Homme, pas le choix, précisément de ce que "ça" joue, pour déployer des conditions humaines totalement inessentielles dans l'absolu, mais dont pourtant dans les faits, nous ne voudrions jamais nous passer - et du moins en avons-nous la fantastique certitude : que cela ne nous correspondrait plus si nous y renoncions - renoncions à combler nos désirs inessentiels.

Or à ce titre, les distinguos épicuriens entre désirs essentiels et inessentiels, naturels et non-naturels, ne jouent pas : l'épicurisme comme tel, la philosophie, font précisément partie - comme tout ce qui est bien humain - de cette inessentialité psychanalytique, fruit d'un manque inessentiel, artificieux dans son comblement. La philosophie est inessentielle aux animaux, la technique est inessentielle aux animaux, la loi est inessentielle aux animaux, etc. mais l'Homme, lui, a "essentiellement" un comportement inessentiel, paradoxalement, du fait de son imagination/son invention/sa fabulation - sans lesquels rien de ce qui est bien humain n'adviendrait.

Sous le coup de l'humanité, l'accouplement devient érotisme ; la nutrition gastronomie ; l'habitat architecture ; l'excrétion impure ; etc. C'est-à-dire qu'inessentiellement, l'animal que nous sommes est refoulé, orienté, conditionné, sublimé. Or, cette répression/discipline correspond à ce que la psychanalyse nomme "surmoi", car nous l'avons intériorisé quelque part, tout aussi inconsciemment que "la cause de tout ça" est inconsciente, quand bien même enregistrable par ses effets, çà et là, et diffusément partout comme en atmosphère. En somme : "la folle du logis" a besoin d'un maître, et ça commence par nos premiers éducateurs, dont parents évidemment.

Toute l'animalité de la cellule familiale, à commencer par la proximité avec la mère (grossesse, allaitement, hygiène initiale, prime éducation, etc.) et évidemment le père (accompagnement de la mère, nutrition par d'autres moyens, hygiène initiale, prime éducation, etc.) est prise par chaque protagoniste, dans "les rets de son propre fantasme", que viennent déchirer un certain nombre d'éléments, tels que le père manifestement (vis-à-vis de la mère), mais aussi la mère elle-même (vis-à-vis du père), et encore la parole/le langage, et donc toute la discipline sociale, culturelle et politique propre au monde dans lequel tel enfant naquit, discipline elle-même fruit d'une fantasmatique consensuelle/concordataire/contractuelle - les "caprices" des différentes formations humaines. D'une fantasmatique, ou donc, précisément, de l'imagination/l'invention/la fabulation.

C'est-à-dire que, à un moment ou l'autre, et par le médium des réalisations, le réel "se retourna" sur les réalisateurs, "pour leur imposer" certaines formations, probablement du fait de leurs velléités de pouvoir même, sur autrui, et sur la progéniture : il fallait bien faire monde. Et, à partir de là, il y a fatale négociation de la fantasmatique individuelle avec la réalité du monde, soit donc lutte entre principe de plaisir et principe de réalité, co-agentiquement, par quoi advint la discipline, artifice humain facteur d'humanité.

Alors, évidemment, dans un monde comme le nôtre, doté aussi techniquement, on peut bien se demander ce que c'est encore que cette psychanalyse qui ne nous parle pas d'émancipation ni de développement, en lui reprochant de ne servir à rien, voire d'être fallacieuse et contreproductive. On aura juste oublié de quoi on est fait, et d'ailleurs on s'oublie donc beaucoup, dans tous les sens du terme s'oublier (névrose obsessionnelle). Et on aura beau chercher à se doter en poursuivant des buts factuels, on n'en sortira pas (névrose phallique).

Mais enfin, ce manque est ce que la psychanalyse nomme conceptuellement "castration" pour des raisons animiques évidentes (la reproduction domine toute espèce, autour de laquelle elle agence ses comportements, quand bien même la nutrition sert plus initialement le reproduire que le reproduire ne sert la nutrition - mais très vite on nourrit ses proches). De plus, nos oublis ("refoulements") et nos disciplines ("répressions") nécessaires pour nous hominiser, s'ils nous hominisent bien, nous font entrer dans des névroses quand le fait animal/sexuel est moralisé voire tabouïsé, à moins que nous ne psychotions (comme c'est massivement le cas de nos jours) précisément de ce qu'on tient tant à tout "démoraliser/détabouïser".

En effet, je parlais tout à l'heure de négociation de la fantasmatique individuelle avec la réalité du monde ; mais, si la réalité du monde n'offre plus rien à négocier, la fantasmatique se disperse et ne trouve plus à s'agencer. D'ailleurs, sans ces négociations possibles, il n'y a plus de transgression possible : transgression fantasmatiquement structurante ! ... Et donc, en l'absence d'oublis/disciplines, nous sommes rendus à des dispersions (psychoses, ou névroses narcissiques), de ce que nous restons pour nous-mêmes seuls objets d'investissement à peu près réels, quand la réalité manque à notre fantasme - or pour notre fantasme, le réel, c'est la répression ... même s'il nous reste bien la chute des corps, la malnutrition, etc. en malencontreurse compensation de nos absences d'obstacles interhumains constructifs.

Tout ça tout ça ...


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10 réactions à cet article    


  • math math 22 octobre 10:58

    Le manque est une notion centrale ainsi que capitale tant sur le plan de la macro-psychanalyse que sur le plan de la micro-psychanalyse .

    Car si l’être humain est intrinsèquement constitué d’un manque récurrent , il doit cette caractéristique au fait qu’il est un manque à être continuel , en perpétuel recherches et remaniements intérieurs .

    De là un pas vite franchi à découvrir que nous sommes dominés par un désir moteur dans la vie sociale , et que la cure analytique livre les dévoilements de cette quête du sujet désirant dans le registre symbolique ou monde du langage , jusqu’à permettre à l’individu de faire d’innombrables recadrages afin de se dégager de trop de simplicités dans la perception des choses et des personnes . Car c’est la cure analytique qui dévoile un sens caché des choses dans le labyrinthe de l’individu dans lequel n’existe pas de fil conducteur , si ce n’est une insistance répétitive de mots et de symboles .

    Et pour cause , c’est que le désir du sujet de l’inconscient bute sur le désir d’un autre , et pire sur le désir de l’Autre . Dans le premier cas se dégage la règle suivante : c’est que tout désir réussi doit être le désir d’un désir , sinon le cas contraire s’installera dans tout individu une frustration , matérialisée par l’absence de désir et dominée par les notions de besoin et de demande . Et dans le deuxième cas , c’est que le sujet est dominé par le désir de l’ Autre lui-même , qui dispose d’un manque comme tout un chacun .

    Cette dimension macro-psychanalytique permet d’affirmer que le symbolique ou langage et inconscient , est le fédérateur commun de tous nos mouvements en interconnexion , seul moyen qui permet au monde vivant humain d’évoluer de la même manière que le monde vivant animal le fait avec l’instinct ....B.


    • Je viens de revoir ce film qui est pour moi un sommet : ADALINE. Une femme condamnée à l’immortalité qui retrouve le sourire en extirpant un cheveux gris dans sa chevelure. Se sachant « con » damnée à mourir,....parce qu’elle a choisi l’essentiel et la raison même de son existence sur terre : L’AMOUR. Nous retrouvons le motif des Trois coffrets dans le ROI LEAR. http://www.academia.edu/10382123/LE_MOTIF_DU_CHOIX_DES_TROIS_COFFRET_-_FREUD_-_Christophe_PERROT_-_Psychanalyste_-_Paris


      • Merci pour cet EXCELLENT article. Mais peut-être devions-nous « tuer » Freud, pour le ré-habiliter. La vie est faite de cycles : vie-mort. Et cette absence ou ombre, nous permettra de sortir le cadavre EXQUIS, ONFRAY (on fraie) a reconnu lui-même avoir fait de la psychanalyse pour tuer le père « idéalisé ». Rappelons-nous qu’il aurait voulu lui-même être psychanalyste. Mais des « hontes » liées à son origine sociale, l’ont certainement freiné. Heureusement, j’ai gardé mes bouquins de « psy » de la bonne période et ai retrouvé ce diamant pur : Psychanalyse et critique littéraire d’ANNE CLANCIER. La belle époque,...La psychanalyse nous sera bien utile pour analyser le système macronien (bel anti-OEDIPE avec sa maman BRigitte). Comme un retour du refoulé. Mais comme je suis passée aussi par Jung : rappelons que Uranus est rentré dans le signe du Taureau (Freud : taureau-ascendant scorpion. le signe de la castration de la mort et du manque). A suivre,....Et Uranus se trouvait justement en scorpion au moment de la naissance de Macron (vient de Makrale en wallon : sorcière,....).


        • popov 22 octobre 16:03

          « Mensonges romantiques et vérités romanesques » (René Girard 1961) ou la nature mimétique du désir humain. 

           
          Pour Freud, le désir est objectal. C’est parce que sa théorie de l’Œdipe est basée sur cette malencontreuse hypothèse qu’elle ne s’applique pas à l’ensemble de l’humanité et que « Totem et tabou » n’a jamais été pris au sérieux.

          • @popov


            Freud, c’est avant tout son monument : L’interprétation des rêves. Et le rêve est justement cette ,faille, ce manque dans le réel au sens cartésien. L’Oedipe est universel, mais le sens qu’en a donnée Freud s’est élargi. Mélanie Klein parlait de pré-oedipe. Oedipe signifie : pied percé. Pour éviter l’accomplissement de l’oracle , Laios, le père d’Oedipe exposa l’enfant à la mort, et lui avait percé les chevilles, afin de les attacher d’une courroie, et c’est l’enflure causée par cette blessure qui valut à l’enfant son nom de Œdipe (« Pied enflé »). Le mythe osirien préfigure le mythe grec. Oedipe, celui qui a accepté la castration en répondant à l’énigme qui inscrit l’homme dans son humanité de mortel : Quel est l’être qui marche sur quatre pattes au matin, sur deux à midi et sur trois le soir ? ». 

          • popov 22 octobre 17:52

            @Mélusine ou la Robe de Saphir.

             
            Je ne pense pas que le monument de Freud soit l’interprétation des rêves. D’une part, on ne saura jamais si le rêve raconté a réellement été rêvé ou subtilement suggéré par le praticien, d’autre part ses interprétations sont basées sur l’observation d’un petit nombre de sujets dans la Vienne de la fin du 19e siècle et extrapolées à l’humanité entière, en tous temps et en tous lieux.
             
            Non, je ne pense pas que son monument soit l’interprétation des rêves, mais l’effet thérapeutique d’une prise de conscience de souvenirs enfouis.
             
            Pour ma consommation personnelle, je préfère le training autogène de Schultz. Pas besoin de psy ni de relaxologue, pas besoin de théories fumeuses. On plonge son corps dans un état proche de la paralysie du sommeil par autosuggestion au début, puis par habitude après un certain temps. On peut alors prendre conscience de ses propres processus mentaux avec une lucidité accrue. Lucidité portative que l’on peut emporter dans les rêves.

            Ici encore, le mot-clé est la prise de conscience.
             

          • @popov


            Chacun son truc. Mais je sais le choc qu’a produit sur moi la lecture de l’interprétation des rêves qui a changé tout le cours de ma vie.... En plus, j’étais à l’hôpital en 1977 dans la chambre où Brel venait de passer. Son ombre planait dans la chambre,.... Certains souvenirs vous marquant au fer blanc.... et en plus, celui qui fut mon père de substitution vient de mourir ce W.E. Non l’Oedipe ne nous a rien apporté. A croire que mes origine son juives,...je finirai par le penser. Il faut être un peu juif pour adhérer à Freud. CIRCONCISION. Il me reste une petite cicatrice de mon opération,.... 

          • Arthur Gohin 22 octobre 19:03

            Je ne crois pas pour un sou à ces histoires d’homme sans Dieu. Mais chacun est libre de croire à sa façon en l’homme, voire en Dieu.


            • Christian Labrune Christian Labrune 23 octobre 00:23
              à l’auteur,

              On dirait que le cadavre de la théorie freudienne bouge encore un peu !
              Mais peut-être s’agit-il seulement, comme dans Une Charogne de Baudelaire, de la masse des asticots qui se trémoussent à l’intérieur....

              • Le Vautre Vertagus 24 octobre 23:27

                Vous ne parlez pas de Dieu. Mais vous êtes (peut-être) freudo-lacanien. Phallus, Libido & Cie...

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