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Contre le « relativisme » (Medhi Belhaj Kacem)

Dans son premier ouvrage romanesque, le philosophe Medhi Belhaj Kacem déploie déjà des éléments philosophiques. Ici, contre le "relativisme".

 
Medhi Belhaj Kacem, ''Cancer'', p.51, J'ai Lu, 1994, a écrit :[Nos contemporains] ne sauraient sceller quelque mot que ce soit de l'adjectif "absolu", qui non seulement ne leur sied pas, mais est étranger à leur vocabulaire. Ceux qui ne le connaissaient pas [le personnage principal, qui pour le coup se sent un absolu] n'en avaient jamais entendu parler, lui vouaient par avance toute la haine dont ils étaient susceptibles. Déjà il était un concept ["absolu"]. Rien qu'en oyant la plus vague évocation de sa personne, une crainte venimeuse s'intronisait dans leurs viscères et leur esprit. Leurs disciplines étaient programmées pour le détester du coup, instinctivement, le personnage principal] ; il incarnait si complètement tout ce qu'il ne fallait pas être que plus personne, non seulement dans le lycée mais à travers tout le pays [l'entreprise, la formation, l'administration, la famille, le travail, l'association, etc.], n'aurait encore besoin de chercher ailleurs du gibier de potence.

C'est-à-dire que le monde, "les gens", conspireraient instinctivement, se ligueraient sans discussion, contre un tel profil de personnalité que celui du personnage principal. Car c'est bien cela : le personnage s'affirme comme authentique (étymologiquement : auto-autorité, où auctorialité de soi, qualité d'auteur, d'autocréation - plutôt rare, il faut croire).

C'est-à-dire que l'absolu passe rapidement pour tyrannique, par les temps qui courent. Un effroi saisissant, n'est-ce pas ? Hélas, l'absolu n'a rien de totalitaire, ni de fasciste, ni d'autocratique par définition, encore qu'il puisse leur servir de principe. C'est précisément dans sa fonction principielle d'ailleurs, qu'il dispose d'autorité, mais l'autorité a une fonction référentielle saine a priori, pas de quoi en faire un drame.

Enfin, il faut bien prendre conscience que même un perspectivisme, doit admettre l'absoluité de chaque perspective, quand même chaque perspective relativise les autres perspectives. En fait, il me semble même que cette relativisation-là, ce relativisme procédural-là, est précisément la découverte de l'absolu par excellence : la seule existence d'autrui relativise la mienne, dans son absoluité à elle rapport à ma propre absoluité perspective. Du moins, du moment qu'on s'assume comme tel.

Et c'est exactement cela, contre quoi le monde, "les gens", conspirent et se liguent d'instinct sans discussion, car ils s'apeurent de se découvrir. De se découvrir tout court. En effet, l'absoluité d'autrui me relativisant, je découvre soudain mes défauts, mes fautes et mes faults - mes manques, mes erreurs et mes besoins. Autrement, je pouvais vivre dans la sécurité de me sentir parfait, et c'est d'ailleurs pour cela que je vante alors un "relativisme totalitaire", c'est-à-dire l'absence radicale de tout absolu, quitte à faire de cette absence le seul absolu, inévitable absolu ... mais c'est sottement dénégateur, par forclusion psychotique. Donc encore plus dangereux que le danger présumé de quelqu'un qui, en face de moi, s'assume comme perspective absolue en tant qu'autre (cf. la psychanalyse d'une part, mais aussi Emmanuel Lévinas, sur la valeur du tiers).

Bien au-delà dans l'ouvrage, MBK en vient précisément à parler du "relativisme totalitaire forclusif d'un absolu absentéifié". Cela tombe bien, puisque ça parle de vacances :

Medhi Belhaj Kacem, ''Cancer'', p.233, J'ai Lu, 1994, a écrit :Ces habitudes [à mes contemporains] ne me consternent pas, elles me font plutôt frissonner d'horreur. Et ils aiment ça. Demandez-leur pourquoi ils aiment les vacances (période de vide absolu comme nous en instruit l'étude étymologique du mot), et ils vous répondront en tout premier lieu : "La grasse matinée", avec de larges sourire et mous comme le vagin d'une pondeuse. Le libre arbitre, au niveau de leurs têtes impuissantes, est tout à fait de se lever à l'heure qu'ils veulent, se prélasser aussi longtemps que possible contre leurs partenaires ou leurs coussins, profiter au maximum de cette langoureuse maturation de leur relativité complète (ils me reprochent de ne pas connaître le "relatif", de ne pas savoir "relativiser", les lilliputiens, mais j'ai raison et ce sont eux qui sont bas et petits en rapetissant à tout instant leurs vies comme si c'était le pilier central de la sagesse) ; ou du confort comme nihilisme passif, tous sont passés experts en la mise en pratique quotidienne de ce dernier, comme moelle qui se nourrit de l'os qui la renferme, une moelle du coma chargée de ronger l'être chaque minute, chaque jour, afin de le remplacer, et au bout de la saga il n'y a plu ni os ni chair ni peau mais moelle et graisse sous les draps imperméables. Alors ils loupent tout, mais absolument tout. Même si l'aube se déroule pendant leur éveil physique, ils n'y accordent pas d'attention. En désespoir de cause je devrais séquestrer les passants, épingler leurs paupières à leurs sourcils ou carrément les arracher et plâtrer leur cou jusqu'au menton, qu'ils voient l'aube. Ils se lèvent à six ou sept heures, non pas les plus courageux mais les plus asservis aux coercitions du salaire, et rien. Toujours dans leur grasse matinée.

Sur le matin, dommageablement à mon avis, on croirait du H.D. Thoreau en dehors de la critique de la vie mauvaise, appréciablement à mon avis. Au-delà, le nihilisme passif évoqué réfère évidemment à Nietzsche.

Bref, une critique en règle, où l'on comprend assez bien pourquoi le personnage éprouve l'ivresse inégalitaire de sa supériorité, devant les masses qui l'évacuent. C'est un besoin de compensation, jugerait Alfred Adler. Mais, s'il faut en passer par là pour survivre - serait-ce temporairement - qui l'interdira ?


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