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De l’exponentiel au chaos

Le « Progrès » est un bulldozer qui dévaste les paysages et les vies dans une société en « devenir accéléré incapable de prévoir son avenir »... C'est ainsi que se le représentait Bernard Charbonneau (1910-1996), un penseur majeur de l'écologie. Les éditions de L’échappée publient un florilège de ses articles militants parus dans la presse écologiste entre 1973 et 1996.

L’année 1970 a été proclamée « année de la conservation de la nature » par le Conseil de l’Europe. Mais la France était sous anesthésie pompidolienne en mode furieusement addictif, tant consumériste que productiviste – religion du « progrès » oblige...

Bernard Charbonneau a soixante ans et une poignée de livres encore confidentiels derrière lui – dont L’Hommauto (Denoël, 1967). Professeur agrégé d’histoire-géographie au lycée de Bayonne, il se sent un peu moins seul et voit là le « feu vert » pour la naissance du mouvement écologique en France.

L’année suivante, l’Environnement a enfin son ministre, Pierre Poujade qui se retrouve à la tête d’un Ministère de l’impossible – c’est le titre de son livre-bilan paru chez Calmann-Lévy en 1975 – et plus précisément d’un « ministère délégué à la Protection de la Nature et de l’ Environnement » dans les gouvernements de Jacques Chaban-Delmas et Pierre Messmer, du 7 janvier 1971 au 1er mars 1974...

Si la prise de conscience et la réhabilitation écologiques ont progressé et bénéficié à certains écosystèmes vitaux (forêts, fonds marins, tourbières, etc.), la véritable « écologie politique » garantie sans lobbysme (fût-il badigonné en un « vert » fluorescent qui abuse de moins en moins...) a-t-elle gagné droit de cité pour autant ?

Une dynamique d’expansion illimitée

Dès son « premier grand livre » (Teilhard de Chardin prophète d’un âge totalitaire, Denoël, 1963), Bernard Charbonneau mettait en garde contre la dynamique d’expansion illimitée de la « civilisation » industrielle : « Sous la pression du Progrès, le monde moderne tend irrésistiblement, en dépit et à cause de ses conflits, vers un Etat mondial qui couvrirait toute la surface de la terre, et qui réglerait en profondeur jusqu’au moindre détail la vie des hommes, pour organiser méthodiquement la réflexion et l’action de toute l’humanité. Il n’y a qu’un qualificatif pour désigner cette société, c’est celui de totalitaire.  »

Pourfendeur de l’agrochimie (« quel profit tirons-nous du système agrochimique sinon d’être gavés d’une quantité sans cesse accrue du plastique ? ») dans la presse écologiste (La Gueule ouverte, Combat Nature), il doute fort de la capacité de remise en cause de ce totalitarisme industriel : comment cette société qui détruit la nature pourrait-elle la « protéger », si ce n’est en « l’intégrant comme une variable de plus à administrer » ?

Dans son avant-propos à la réédition des articles de Bernard Charbonneau, Pierre Thiesset constate : « Quand l’espace vient à manquer, le voici recensé, rationnée ; des panneaux d’interdictions sont plantés au bord de quelques réserves naturelles noyées dans la banlieue totale. Le système du développement exponentiel conduit au chaos,mais le chaos risque de consolider le système : quand l’expansion atteint ses limites, il y a un risque de gestion scientifique du « vaisseau spatial Terre » et d’un contrôle social accru pour assurer la survie de ses passagers.  »

En danger de « Progrès »

Vous avez dit « contrôle » ? En mai 1989, Charbonneau écrivait dans son article-fleuve « Informatisation et liberté » pour Combat Nature : « La défense contre le déluge des données suppose la renaissance de l’esprit de liberté. Mais ce réveil est de toute autre nature que la volonté de puissance matérielle et rationnelle qui préside au progrès automatique des sciences et techniques (...) A côté des ressources naturelles, pourquoi pas des réserves humaines laissées au silence et à l’ignorance, interdites à l’informatique ? Sinon cette espèce pourrait à son tour se perdre. » Avec son ami Jacques Ellul (1912-1994), Charbonneau a mis en garde sans relâche, depuis le dernier avant-guerre jusqu’aux « trente glorieuses (et au-delà, jusqu’au seuil de la grande « transformation digitale » de nos sociétés...) contre cette « rationalité économique divinisée » et cette « ruée incontrôlée du soi-disant progrès » dont le prix « financier, écologique et humain » est insoutenable.

Il ne se solde pas seulement par une « production illimitée de l’inutile » mais aussi par le tissage d’une toile où « sera prise un jour la moindre bribe d’espace-temps et de liberté »...

Voilà cette humanité si longtemps « en danger de Progrès » arrivée désormais au bord extrême de la falaise d’une Dette écologique impayable qu’aucune Providence n’est plus en mesure de garantir... Les médias en surchauffe autour de la thématique de l’économie « zéro carbone » et les « marches pour le climat » ou autres très progressistes « grévistes du climat » vont-ils « sauver le monde » de tous les vivants avant qu’il soit irrémédiablement passé par « pertes et profits » par un capitalisme férocement "reverdi" avant liquidation ?

Si l’aveuglement volontaire ou le déni de réalité rageur ne sauvent de rien (surtout pas de ce rien qui dévore « le monde » de moins en moins commun...), la peur, dont la graine a été plantée en bonne terre encore habitable par certains précurseurs éclairés comme Bernard Charbonneau, le pourra-t-elle ?

Bernard Charbonneau, Le Totalitarisme industriel, éditions L’Echappée, collection « Le pas de côté », 272 p., 20 €


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7 réactions à cet article    


  • lala rhetorique lala rhetorique 19 avril 11:34

    Si on n’arrête pas la mondialisation sauvage, mais qu’on continue à parler de climat pour taxer, c’est qu’on n’est pas écolo. Dans la vie, et dans tous les domaines, c’est à l’essentiel qu’il faut aller chercher la solution, pas dans les détails qui se régleront d’eux-mêmes ensuite.


    • Ecométa Ecométa 19 avril 13:15

      Le progrès doit être maîtrisé ou ce n’est plus du progrès ; mais peut-il être maîtrisé ? Étant donné notre mode de réflexion et d’actions quant à nos problèmes : certainement pas !

      Trois citations :

      « Il est hélas devenu évident aujourd’hui que notre technologie a dépassé notre humanité ».

      « Le monde ne sera pas détruit par ceux qui font le mal, mais par ceux qui les regardent sans rien faire ».

      « Le monde que nous avons créé est le résultat de notre niveau de réflexion, mais les problèmes qu’il engendre ne sauraient être résolus à ce même niveau ».

       Albert Einstein

      Nous avons besoin de progresser techniquement mais aussi humainement et en la matière nous vivons une véritable « modernité régressive » !

      Nous vivons ce que l’on peut appeler les trente piteuses ; nous avons un grand besoin de civiliser notre savoir !

      Sommes-nous plus intelligent avec notre pléthore de savoirs technoscientifiques ? Non : il semblerait que non ! Il semblerait même que nous soyons toujours au fond de la caverne avec les ombres qui s’agitent, même de plus en plus, car toujours aussi ignorant de la « Nature », comme des « états de nature » qui ont émergés, dont la nature humaine : nous sommes de plus en plus ignorant de l’humain et du principe d’humanité !

      C’est simple, après plus de deux millénaires, on se croirait revenu au temps de sophistes et des cynique de l’antiquité !

      C’est la cupidité et la malignité, qui caractérisent nos dirigeants politiques et économiques qui sont cul et chemise ; c’est tout ceci qui mène ce monde moderne au modernisme paroxysme de modernité et plus simple modernité !

      Avec tous ces mots en « isme » si caractéristique de notre époque en termes de savoir, nous avons créé une civilisation paroxysmique qui abuse tout, la Nature et les états de nature : dont notre propre nature humaine !

      A raison, logique, et savoir paranoïaque et schizophrénique civilisation forcément paranoïaque et schizophrénique.

      Nous en sommes là !


      • lephénix lephénix 19 avril 14:17

        @ Ecométa

        nous pourrions compléter les citations d’Einstein par celle-ci :

        « tout notre progrès technologique est comme une hache dans la main d’un criminel »

        nous en sommes bel et bien là c’est-à-dire pas loin du nulle part en train de nous gober tous crus, après liquidation du « modèle de croissance » fordiste  et face à un « choix de société » qu’il faudra bien savoir formuler ... Vaste programme quand les « décideurs » ont fait le « choix des robots » et de la guidance algorithmique...


        • lala rhetorique lala rhetorique 19 avril 15:06

          @lephénix Le progrès c’est comme le reste, tout dépend qui va s’en servir ; or le monde est dirigé par des félons et maffieux, donc normal que le progrès et ses outils ne soient utilisés que pour laminer l’humain alors que dans d’autres mains, cela pourrait être profitable à l’homme.


        • lephénix lephénix 19 avril 14:22

          @ lala rhetorique

          l’essentiel et l’humain ont-ils encore « leur place » dans « l’ordre des choses » qu’on nous réserve ? dans ce système de profit à réalité optionnelle, la variable humaine est évacuée de l’équation et on peut toujours tenter de « négocier » une « offre de service humaine » ou de défendre une « demande humaine d’avenir »... on peut et on doit...


          • lala rhetorique lala rhetorique 19 avril 15:07

            Le progrès c’est une possibilité supplémentaire, or nous assistons à un systématique remplacement, donc ça ne peut pas aller.


            • lephénix lephénix 19 avril 20:15

              @ lala rhetorique

              c’est bien « le choix » qui a été fait  celui du remplacement de l’humain par l’automatisation comme l’énergie motrice naturelle et « écologique » du moulin a été remplacée par la machine à vapeur, mille fois plus coûteuse  et comme la réalité de l’ordre planétaire sur lequel se fondaient les sociétés est remplacée par la spatio-temporalité abstraite d’un turbocapitalisme qui se travestit en vert fluo pour achever de consumer ce qui peut l’être dans le chaudron de sa « production de survaleur »....

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