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L’art et les frontières du possible

Une « histoire de l’avenir », aussi brève serait-elle, aurait-elle encore la moindre chance de se confondre avec celle de "l'émancipation sociale" ? c'est la conviction du sociologue Eric Wright Ollin qui réhabilite à cet effet des utopies porteuses de solutions susceptibles de renforcer un « pouvoir d’agir social » reprenant le contrôle du « pouvoir économique »…

 

L’utopie ne semble plus avoir droit de cité dans nos sociétés désenchantées : interdit de rêver d’un monde meilleur, d’un horizon du possible élargi ? Evacuée à jamais, la perspective d’une transformation sociale qui augmenterait le bien-être voire le bonheur humains ? Balayées, les possibilités d’alternatives désirables aux « processus de distribution actuels » ?

L’historien américain Howard Zinn écrivait : « Notre problème, c’est l’obéissance des gens quand la pauvreté, la famine, la stupidité, la guerre et la cruauté ravagent le monde  »…

Son compatriote, le sociologue Erik Olin Wright constate que « le pessimisme a remplacé l’optimisme de la volonté que Gramsci considérait autrefois comme essentiel si le monde devait un jour être transformé  »… Or, cette idée que « le monde social pourrait être délibérément transformé  » paraîtrait pour le moins « improbable » à nos contemporains enclins au fatalisme et au cynisme lesquels, comme on sait, « réduisent les perspectives de transformation émancipatrices »…

Mais qu’est-ce, au fond, que la « réalité sociale du monde où nous vivons  » ?

Professeur à l’université de Wisconsin (Madison) et ancien président de l’American Sociological Association, le spécialiste des classes sociales et des inégalités constate que notre monde « juxtapose une extraordinaire productivité et une abondance matérielle sur lesquelles viennent se greffer des possibilités meilleures de développer la créativité et l’épanouissement humain, avec le spectacle de la misère et un gaspillage inouï de potentialités humaines  ».

Aussi, il s’attèle méthodiquement à l’élaboration d’une « science sociale émancipatrice » et propose des « utopies réelles », fondées sur une «  théorie implicite de la justice, c’est-à-dire une certaine conception des conditions à satisfaire pour que les institutions d’une société puissent être considérées comme justes  », ancrées dans les « potentialités réelles de l’humanité » et supposant tant la « participation active des membres de la société civile » que le « renforcement de leurs pouvoirs » - notamment par l’exercice d’un « contrôle démocratique direct et indirect sur l’économie » et la « répartition du capital ».

Car enfin, une société juste est une « société dans laquelle tous les individus ont un accès inconditionnel aux moyens nécessaires pour s’épanouir » et des capacités effectives pour « réaliser leurs potentiels ».

 

Les « formes éliminables de la souffrance humaine »…

 

Tout germe est-il appelé à devenir un épi majestueux ou tout gland un chêne non moins majestueux ? Ou bien cela est-ce d’abord une affaire de terreau et de climat ? Il est évident que les trois processus à l’œuvre dans le « capitalisme » (l’exploitation, les « externalités sociales négatives du changement technologique », la compétition fondée sur la maximisation du profit) marginalisent des légions d’humains inemployés devenus surnuméraires faute de pouvoir vendre leur « force de travail »…

« Pour que tout le monde soit gagnant  », Erik Olin Wright propose de créer des institutions « capables de neutraliser l’impact destructeur du capitalisme sur la vie de nombreuses personnes » - car celui-ci, s’il crée « la potentialité d’éliminer toute forme de privation matérielle  », ne « peut en lui-même réaliser pleinement cette potentialité  »…

Ce qui suppose d’œuvrer au renforcement d’un « sentiment communautaire » érodé par le « capitalisme » dont le cœur nucléaire est la « propriété privée des moyens de production » et de penser la « propriété sociale »…

Bien entendu, « une alternative serait que l’Etat, par sa capacité à lever l’impôt, fournisse des fonds pour financer un vaste champ d’activités productives organisées par la société civile et affranchies des lois du marché  » - un champ d’activité qui ne peut être renforcé que par l’instauration d’un revenu inconditionnel de base…

Loin de se fonder sur une simple « liberté négative » (celle de ne pas travailler...), ce revenu d’existence libèrerait les humains de l’angoisse du lendemain de même qu’elle libèrerait en eux un véritable potentiel d’ « insertion sociale » et d’adaptation leur permettant de cultiver le meilleur d’eux-mêmes tout en assurant au secteur associatif la possibilité de créer de nouveaux emplois « utiles et productifs ».

Ce dispositif assurant chacun d’une existence digne et décente (ou du moins d’une indépendance financière certaine) permettrait non seulement de remédier à la montée d’une paupérisation généralisée due à l’automatisation et à la numérisation de nos sociétés lesquelles persistent à se définir par rapport à l’activité salariée et au mythe du « plein emploi » mais aussi de garantir le « financement inconditionnel et non contingent » de l’économie sociale…

Si son instauration relève d’une politique nationale, la question se pose de la « désirabilité et de la faisabilité d’un revenu de base mondial, fondé sur des mécanismes de taxation au niveau supranational permettant de garantir à l’ensemble de la population mondiale un revenu minimal de base  »…

 

« Biens communs » et « maux publics »…

 

Le sociologue est conscient des difficultés de mise en œuvre de ses « utopies réelles ». Ainsi, le revenu universel ne serait « réalisable que si un nombre suffisant de personnes acceptent de travailler dans le secteur du salariat en produisant les efforts nécessaires pour assurer un niveau de production et de prélèvement satisfaisant  » permettant de le financer… Sans oublier les problèmes de l’offre de travail, de la fuite des capitaux, du désinvestissement ou des politiques multipliant les « maux publics » c’est-à-dire tout le contraire des « biens publics »…

Il ne s’acharne pas moins (avec ce qu’il faut d’ « optimisme de la volonté ») pour baliser un chemin praticable entre « capitalisme » et » étatisme » par un dépassement vers un « socialisme » amélioré où le « pouvoir social » serait exercé par des associations de citoyens.

Car enfin, pourquoi n’arriverait-on pas à imposer aux « marchés » des « formes de régulation sociale et politique » qui neutraliseraient leurs « effets corrosifs » ? Pourquoi ne verrait-on pas une « spectaculaire montée en puissance du pouvoir social » ?

Outre le revenu universel, il multiplie les exemples de « ruptures » par « petites transformations successives » et les propositions alternatives au « modèle économique dominant » : budget municipal participatif, économie sociale québécoise, fonds de solidarité, fonds d’investissement des salariés, socialisme de marché et économie participaliste.

Ainsi, le « modèle social » de Mondragon, la première coopérative de travailleurs au monde, basée au pays basque espagnol, peut être tout aussi « opérationnel » que des multinationales promptes à « optimiser » fiscalement dans un environnement mondial laminé par des phénomènes de concentration et de concurrence exacerbée…

Un « revenu pour exister » et un « pouvoir d’agir social » réhabilité, utopies ou nouvelles frontières ? Notre époque ne ressemblerait-elle pas à celle de la fin du moteur à vapeur, juste avant l’avènement du moteur à explosion - ou d’un nouveau paradigme ? Si le propre des utopies est de demeurer la plus belle manière de penser des mondes virtuels que personne ne construira jamais dans nos sociétés formatées par notre rapport à l’argent, les frontières, elles, se laissent interpeller comme celle qui semble séparer « bénéficiaires nets et contributeurs nets » du revenu universel laquelle peut être franchie dans les deux sens…

Les frontières du possible n’en finissent pas de se recomposer, de se renégocier vers d’autres grands récits mobilisateurs et d’autres réalités potentiellement habitables…

 

Erik Olin Wright, Utopies réelles, La Découverte, collection « L’horizon des possibles », 624 p., 28 €


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8 réactions à cet article    


  • genrehumain 16 octobre 15:36

    " Notre époque ne ressemblerait-elle pas à celle de la fin du moteur à vapeur, juste avant l’avènement du moteur à explosion - ou d’un nouveau paradigme ?"

     
     Ce nouveau paradigme pourrai être celui d’entreprendre enfin le processus tant entendue d’unité de notre ’humanité.

    Après ces deux guerres mondiales, fruits atroces de ce nationalisme désuet du temps où les hommes de cette planète se vivaient encore comme des entités autonomes sans liens réels avec leurs semblables ne serai t’il pas temps de revoir ces dérisoires pensées de replis sur soi identitaires ou autres et leurs dangers. 

    1. La crise majeure du politique que nous vivons et l’accès de nouveau au plus haut poste de responsabilité, de dirigeants populistes et souverainistes qui ont entre leurs mains des armes d’une puissance de destructions sans pareils, qui elles ne tiendront pas compte des frontières et des espaces, nous appelle à ouvrir les yeux et à réagir rapidement , afin de mettre en place sur notre petite planète, la gouvernance dont à besoin un monde interdépendant et solidaire .

     Cette citation d’un grand penseur de notre époque prend dés lors toute son actualité.

    1.  »L’unification de l’humanité tout entière est le signe du stade qu’approche à présent la société humaine. L’unité de la famille, celle de la tribu, de la cité, de la nation ont été successivement tentées et pleinement établies. L’unité du monde est maintenant le but que s’efforce d’atteindre une humanité harassée. L’édification des nations a pris fin. L’anarchie inhérente à la souveraineté de l’Etat va vers son point culminant. Un monde qui progresse vers sa maturité doit abandonner ce fétiche, il doit reconnaître l’unité et la totalité organique des relations humaines, et établir une fois pour toutes le mécanisme qui incarne le mieux ce principe fondamental de son existence.

    2.  ( Appel aux Nations, Shoghi Effendi, 1936 )

    3. C’est vers cette Unité que nous devons diriger nos vies et nos efforts, si nous voulons abroger les soufrances et les maux qui assaillent l’humanité, unité revendiquée haut et fort par des grandes figures de ce siècle.

    4. « Je ne suis ni Athénien, ni Grec mais un citoyen du monde »
      Socrate
    5. “La terre n’est qu’un seul pays et tous les hommes en sont les citoyens.”

      Baha’ullah

      “ Le droit même de vivre ne nous est donné que si nous remplissons notre devoir de citoyen du monde.”

      Mahatma Gandhi

      “Un monde uni ou le néant. “

      Albert Einstein

      “ La terre est ma patrie et l’humanité ma famille.

      Khalil Gibran


      Pour terminer, par les événements d’Espagne voici la citation de l’un de leur plus grand poète et dramaturge.

      “ je chante l’Espagne et je la sens jusqu’à la moelle,
       mais je suis d’abord citoyen du monde et frère de tous.”

      Federico Garcia Lorca


    • lephénix lephénix 16 octobre 21:14

      @genrehumain

      peut-être faudrait-il commencer par « respiritualiser » l’existence...en toute simplicité

      chacun peut faire germer sa graine de spiritualité libérée sans fatras ideologique, théologique technophile ou scientiste

      à cet égard, le-salut-par-le-gouvernement-mondial ne relèverait-il d’une dogmatique qui s’affranchit du réel ou de ce qui tourner le monde pour de vrai ?

      la référence à des textes datés d’entre les deux guerres ne montre-t-elle pas que les espoirs nourris en ce temps-là... ont été amplement déçus ? chacun ne reste-t-il pas sur sa faim depuis la « société des nations » ?

      nous fabriquons notre paradis ou notre enfer collectif par nos actes de tous les jours - ou par ce que nous ne faisons pas...


      • zygzornifle zygzornifle 17 octobre 09:07

        Les « formes éliminables de la souffrance humaine »…


        pour éliminer la souffrance humaine il faut éliminer sa cause, l’homme ....

        • Si le Phénix renaît de ses cendres, le Sphinx au contraire tue ceux qui ne répondent pas à son énigme. 


          • lephénix lephénix 17 octobre 12:55

            @le sentiment d’urgence qui devrait nous animer ne se complairait pas dans des postures de sphinx assis...


            • @lephénix

              L’énigme du sphinx est claire : es-tu un un être humain (un homme) ou un robot, une machine ? Votre photo illustre l’exact inverse de vos propos. Le créateur se sépare justement du robot. Van Gogh vivait dans la misère. C’est son frère qui l’aidait. Si le revenu universel sert juste à mettre de l’huile dans le moteur, j’y suis opposée.

            • lephénix lephénix 17 octobre 14:03

              @Mélusine

              le revenu universel devrait permettre à chacun de se réaliser en tant qu’être autonome, libre, singulier et créatif, il devrait permettre de libérer ses potentialités et de réaliser son projet de vie - il ne devrait pas favoriser le renforcement d’un pouvoir de contrôle pas davantage qu’un renoncement institutionnalisé à ce qui nous fonde... comment voyez-vous cette photo ? l’œuvre illustre la thématique de l’utopie pour aiguiser le q uestionnement...

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