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L’empire de la logistique

La pensée logistique exerce son emprise sur nos vies. Désormais, « tout est logistique » - donc, affaire de « gestion de flux » dans notre quotidien surencombré d’objets, de gadgets, d’injonctions, d’instructions et autres directives en tous genres. Alors qu’ une « crise logistique » sans précédent se profile, existerait-il des alternatives à cette emprise marchande sur les circulations ? Une « alterlogistique de l’échappement » est-elle envisageable dans un meilleur des mondes si transportable ?

 

Depuis des guerres fort anciennes dont la mémoire s’est perdue, les hommes ont toujours eu à acheminer des vivres, des armes, des bêtes et des personnes « d’un point à un autre », que ce soit sur de lourds chariots celtes ou des chars assyriens, égyptiens ou romains. Si « nous sommes en guerre » depuis toujours, il ne faut jamais « perdre de vue ce qui compte : gagner »...

La logistique est un « art du transport et de la circulation » qui consiste à déplacer toujours plus de personnes et d’objets. Le sens premier de la notion de « flux » comprend donc le « déplacement spatial d’un objet donné » - c’est-à-dire rien moins que le mouvement. Celui de la vie comme elle va, comme elle s’irrigue et se transmet – mais surtout des biens consommés...

Seulement voilà : l’actuel « management des circulations » fait un usage allègrement extensif de cette notion... Il s’agit désormais de surexploiter ce mouvement, de « l’intensifier » et de s’assurer d’une captation optimale des flux pour « maximiser la valeur créée par les circulations » à une échelle planétaire. L’actuelle phase de mondialisation affecte les opérations d’échange comme les pratiques productives dans une exacerbation des antagonismes entre excès, surexploitation, surproduction et pénuries à venir, attisés par un fondamentalisme technologique prétendant exercer son « magistère » - et dicter sa « réalité »... .

 

L’envers de la logistique

 

Le mouvement des choses et des personnes, celui de la matière visible ou invisible sont, constate le sociologue Mathieu Quet, désormais « structurés par la pensée logistique » : tout, dans notre surmodernité surproductrice de non-lieux comme les entrepôts prenant la place des usines d’antan, est affaire de gestion optimale de flux s’étendant à l’ensemble de nos activités.

Nos existences sont constitués comme flux (et désormais comme « flux de connexions » puisque assignées au « télétravail » et autres « téléconsultations »...) par un ensemble de « dispositifs de gouvernement » - et de « mesures » à cet effet : « La logistique ainsi que les outils et la réflexion qui la sous-tendent se sont imposés comme un mode d’organisation incontournable des sociétés contemporaines  ».

Directeur de recherches à l’Institut de recherche pour le développement (CEPED-IRD), Mathieu Quet constate où mène depuis sept décennies « l’expansion des routes marchandes », c’est-à-dire à un « royaume de ports, de navires gigantesques, de hangars, de conteneurs standardisés, de palettes et de puces de traçabilité, de logiciels et de gestion intégrée et de grues gigantesques  ». C’est là un bien triste « royaume de l’atomisation de la production, dans lequel le travail s’émiette et les travailleurs s’épuisent à mettre en mouvement des marchandises ». Un « royaume des savoirs également, bâti sur des théories de l’optimisation de la matière, de la réduction de l’espace, de la maximisation de la vitesse, ou de l’essorage des ressources  ».

Ce qui le régit ? Le « libre échange pour religion, le juste à temps pour credo, la centralisation et la planification pour méthode, l’internationalisation du marché comme objectif ». Au fondement de l’existence de ce royaume-là, il y a les flux qui « nourrissent ses besoins », les « objets sur lesquels portent son désir et son pouvoir, les instruments par lesquels il exerce son autorité  ». La pensée logistique ne se limite plus à la libre circulation des marchandises. Elle entend exercer son emprise sur tout le vivant et sur le déplacement des populations : « Le débordement de la rationalité logistique au-delà des objets apparaît nettement dans la gestion des trajectoires des personnes » - notamment celles « en migration ». Les populations sont considérées en termes de « flux et de stocks » - et les personnels au travail (notamment hospitaliers...) en termes de « fluidification », tout comme les patients envisagés en « éléments de flux ». Tous des « intrants à gérer » ?

Depuis le « tournant néolibéral » engagé voilà plus de quatre décennies, voilà l’environnement et les ressources naturelles pris dans l’engrenage de la « fluidification » des échanges et requalifiés en « flux intrants et extrants ». L’envers de la logistique se dévoile toutes les fois où, par exemple, la circulation est précisément mise à l’arrêt : « La marchandise n’arrive pas ; peut-être n’a-t-il jamais été question qu’elle arrive  » - il peut y avoir une « erreur système » ou des actes de guerre, de piraterie, etc...

Le présumé contrôle exercé sur les circulations ne serait-il qu’une « maîtrise de façade », absolument inopérante lorsque « l’inconduite du monde » n’a que faire du « rythme imposé par les impulsions du système » ou des emportements des enragés du clic, si impatients de se « faire livrer » ? Surtout, lorsque les erreurs du dit système s’avèrent absolument « irrécupérables » lorsqu’il prétend à une emprise totale ?

Que dire de la « crise des flux » dans le monde hospitalier, accompagnée de « restrictions sur les déplacements pendant les périodes de confinement et de couvre-feu » lors d’une étrange période de glaciation « sans précédent en temps de paix » ? Que dire des pénuries annoncées ou avérées en semi-conducteurs, bois de construction, en pièces pour vélos, en matières premières - ou en conteneurs ? Faudra-t-il s’accommoder bientôt de pénuries en « biens essentiels » et de l’envolée stratosphérique des prix de l’énergie comme de la réification sans retour de nos vies si « traçables » ?

 

Vers un « nouvel art de la mobilité » ?

 

Pour Mathieu Quet, « on ne réparera jamais le tort élémentaire produit par un régime dans lequel l’allocation des ressources est organisée en vertu d’un principe de profit et d’efficience marchande plutôt que celui de la planification des besoins auquel il s’agit de répondre ». Le sociologue invite à mettre en déroute toute la « grammaire technocapitaliste du mouvement qui enserre nos déplacements et notre entendement du mouvoir et du bouger ». Car enfin « on se trouve toujours au confluent de mobilités concrètes (d’êtres, de marchandises, de signes), de leur technologisation et d’expériences marchandes intensifiées ».

Donc, il est toujours possible de « retrouver dans le mouvement une expérience qui ne poursuive pas systématiquement la maximisation de son effet, qui ne repose pas sur l’instrumentalisation toujours plus accomplie de l’humain et de la nature  ». Pour cela, suffirait-il de « dé-mesurer » plutôt qu’à « tout mesurer » ? Suffirait-il de « délivrer » au lieu de livrer, de se décommander plutôt que de « passer commande » ? Suffirait-il de démondialiser pour relocaliser ? Arrivera-t-on à penser en termes de « préservation des biens communs plutôt qu’à la conquête incessante de nouveaux territoires » ?

Depuis la start-upisation décrétée, le parasitisme de « l’économie des plate-formes » n’en finit pas de capter la « richesse sociale produite par des pratiques économiques émergentes ». Ainsi, un service de « mobilité » jadis assuré en toute simplicité par des bénévoles de l’association Allo Stop est désormais marchandisé par une « plate-forme » fort vampirisante... S’il existe déjà des manières d’altermobilités, de la flânerie, de l’errance ou du nomadisme au voyage intérieur autour de sa chambre et à « l’esquive » en d’improbables « campagnes », montagnes ou arrière-mondes, ces pratiques d’évasion ou de soustraction ne mènent-elles pas, parfois, à « l’exclusion » ?

Il n’en demeure pas moins qu’une partie croissante de la population se soucie de se tenir pour « intraçable » ou « illisible », par réaction à des formes d’intrusion insoutenables... Une « politique de l’échappée » assure-t-elle d’un devenir collectif viable à l’heure cruciale où se joue le sort de l’humain confronté à une dystopsie si sinistrement sûre d’elle-même et dominatrice ?

Au carrefour de l’imaginaire individuel et collectif comme de l’être et du néant, Mathieu Quet en appelle à une éthique de résistance et convoque la force de la fiction – en l’occurrence Les Furtifs d’Alain Damasio : « Le furtif, dans les représentations qui émergent, c’est le clandestin, l’insaisissable, le migrant intérieur. Celui qui assimile et transforme le monde. (...) C’est une puissance animale à capter ou à apprivoiser en nous. »

S’agirait-il de se constituer en collectif de « furtifs » non canalisables dans les flux et la tuyauterie d’une « numérisation » sans retour décrétée par une technosphère prétendant décider de notre « réalité » comme de sa péremption ? Après tout, le « réel » n’est pas davantage fait pour aboutir à un « selfie » que pour s’abolir dans les flux et reflux d’un totalitarisme marchand insatiable comme d’un « techno-capitalisme » de surveillance invasif voire profanateur de nos intimités – il demeure cette inépuisable circulation entre vivants qui ne renoncent jamais au miracle, serait-ce celui d’une rencontre « pour de vrai »...

Si le mouvement de la marche et le « pas de côté » permettent de mettre la pensée en mouvement, d’autres interactions peuvent émerger avec un « monde de choses habitées », bien au-delà d’une « relation instrumentale à des objets déplaçables, substituables » (Sarah Vanuxem) – et des « chemins ancestraux » peuvent se réactiver, des sources de créativité peuvent jaillir d’insondables bassins de sens aux confluences fécondes.

Pour peu qu’on se rappelle de faire oeuvre de vie au coeur de l’impermanence et de « l’hybridation constate des substances » où s’éprouve encore, parfois bien solitairement, la communauté des destins humains...

Mathieu Quet, Flux –comment la pensée logistique gouverne le monde, Zones, 160 pages, 16 euros


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2 réactions à cet article    


  • Gégène Gégène 29 mars 08:54

    Ne dites plus « l’union européenne »,

    dites que c’est là qu’on fait des rations !

    (je sors)


    • lephénix lephénix 31 mars 10:00

      @Gégène
      nous voilà dans le vif du sujet avec cette ue qui se tire une balle dans la tête en se fermant tous les robinets qui irriguaient son économie de bulles on appelle ça la « dilapidation des dividendes de la paix » ???

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