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L’or sous la cendre

 Y avait-il un "âge d'or" de la République fondé sur l'équilibre budgétaire et monétaire ? En août 1914, la Banque de France abandonne la convertibilité en pièces d'or des billets de banque détenus par les Français. C'est un changement d'ère qui consacre l'instabilité monétaire comme état d'un "nouveau monde" qui présente une gueule de papier froissé... Le Jardin des Livres réédite deux documents qui éclairent ce « changement d’ère » - et ce qui se joue autour de l'or...

 

Cette année-là, la France s’ennuyait encore – et suspendait son souffle lors de l’enlèvement du petit Emmanuel Maillart à Versailles alors que le monde « négociait » son Grand Tournant au Moyen Orient...

La Grèce changeait de régime avec les colonels et une toute jeune femme, Farah, était couronnée « shahbanou » - impératrice – du fabuleux royaume de Cyrus. Le 26 octobre 1967, dans la grande salle du palais étincelant de mosaïques, de miroirs et de lustres, le Shah posait sur sa tête délicate la couronne des Pahlevi, sertie de 3380 diamants, 368 perles, 5 émeraudes et 2 saphirs – elle avait été commandée au bijoutier parisien Arpels, venu s’enfermer tout un mois avec ses meilleurs artisans dans la chambre forte de la Banque centrale d’Iran pour les choisir à sa guise...

L’or, les diamants et autres raffinements qui embellissent la vie étaient la grande affaire de Pierre Travers, un numismate avisé qui avait pignon sur rue au 17, avenue Victor-Hugo à Paris – il disposait de surcroît d’un bureau officiel à la Bourse de Paris, le numéro 330.

Peu après le couronnement de l’impératrice Farah, Pierre Travers posa pourtant par un matin gris de novembre, en dépit de sa connaissance encyclopédique du marché de l’or, le fatidique panneau « fermé pour 48h » sur la porte de ses bureaux de la société « De Litra ». Puis il sauta dans sa Rolls Royce Silver Shadow, fonça à Orly pour prendre un avion en partance vers le Paraguay – et se garda bien de réapparaître...

Son histoire nourrit l’interminable chronique des systèmes Ponzi tournant forcément mal... Dénoncé auprès des « autorités compétentes » pour n’avoir pu rendre des lingots d’or à certains clients, il avait emmené dans ses valises 50 millions de dollars de liquidités et des Bons du Trésor au porteur ainsi que des pièces d’or –en ce temps-là que les digitale natives ne peuvent connaître, il n’y avait pas de fouilles dans les aéroports...

Mais il a du se résoudre à renoncer à son luxueux appartement rue Ingres, à ses investissements immobiliers sur la Côte d’Azur, à son yacht dans le port de Cannes, à ses tableaux de maîtres ainsi qu’ à bien des choses qui sécurisent autant qu’elles embellissent la vie d’un esthète prévoyant comme lui...

Son problème ? Il avait créé une banque. Mais, faute d’ « agrément », elle présentait l’inconvénient d’être... illégale. L’activité déclarée de la société « De Litra » était le commerce de métaux précieux.

En fait, ses 5000 clients avaient bien signé des ordres d’achat d’or en confiant les sommes à cet effet – mais cet or restait en dépôt au siège de la société... Travers ne convertissait en métaux précieux qu’une partie des sommes encaissées et versait un intérêt de 9 % à ses mandants. C’était là une opération bancaire qui lui valut des poursuites pour « concurrence illégale » aux établissements de crédit – son « trafic financier » s’élevait à 25 milliards de francs, selon Le Parisien qui en fit sa Une...

Pour Pierre Jovanovic, ce « futurologue financier » a « annoncé le système financier actuel : une escroquerie globale en bande organisée des banques, avec la bénédiction de la Banque de France et celle de la Banque centrale Européenne  ».

Déjà, son forfait d’il y a un demi-siècle transmettait une leçon aussi capitale que lapidaire : « il est totalement idiot, et même purement suicidaire, de confier son or ou autres biens précieux en gardiennage à une société privée »...

Ce que l’avocat des clients spoliés exprimait ainsi à l’ORTF, la chaîne de télévision unique de l’époque : « M. Travers opère comme une banque et il a fait le raisonnement suivant : « les gens ont déposé de l’argent ou de l’or chez moi ne vont pas tous se présenter le même jour à mes guichets pour réclamer la somme en or qui est à eux, et qu’ils ont déposée chez moi. J’ai donc par conséquent un volant de sécurité extrêmement important : je peux disposer d’une partie des dépôts qui sont chez moi et faire des opérations et c’est avec ces fonds qu’il a fait ses opérations. Il a investi les capitaux de ses clients. »

Le terme « Litra » désigne une mesure grecque antique utilisée pour l’argent métal – une unité valait 0,2 drachme. Pierre Travers connaissait parfaitement bien son affaire et laisse un ouvrage, Le Marché des Monnaies d’or de 1900 à nos jours, publié au nom de sa société et réédité par Le Jardin des Livres.

Il rappellait le mécanisme de la production et le marché international de l’or de la Belle Epoque à la Guerre froide, et observait, en parfait orfèvre, que « la couverture métallique des émissions fiduciaires et scripturales est tombée de 46 % en 1939 à 20 % en 1949 ». Par conséquent, il en appelait à un accroissement de l’extraction d’or « par rapport aux stocks monétaires existants »...

Ce n’est pas seulement chez les Grecs que l’on a changé de régime, ce n’est pas seulement une jeune impératrice que les Perses ont couronnée cette année-là : les populations de la planète toute entière consacraient sans le savoir un nouvel « ordre du monde » leur faisant porter une charge d’endettement insoutenable, lorsque la phynance s’est affranchi de toute réalité économique, dans une logique folle d’extension perpétuelle du domaine de son seul « profit »...

 

Pierre Jovanovic (dossier de présentation de), Le Scandale De Litra – grand annonciateur de l’explosion des banques, Le Jardin des Livres, 224 p., 21€

 

L’abandon du standard or

 

Deux éminents juristes, les Prs Achille Mestre (1874-1960) et son jeune confrère Emile James (1899-1992), se sont fait « économistes » pour publier dans en mars 1926 De l’or à la monnaie papier : le changement d’ère 1914-1939, un ouvrage traitant de l’abandon de la convertibilité en pièces d’or des billets de banque que possédaient les Français : en août 1914, il fallait bien financer « l’effort de guerre »...

La guerre finie en 1918, l’Etat français se garda bien de revenir au standard or direct – dilapidant ainsi le capital de solidarité nationale jusqu’alors constitué par ce viol d’une « garantie juridique donnée aux Français d’échanger à vue leurs billets de banque en papier contre de l’or »...

Ainsi commença la grande spoliation des épargnants français – l’Ancien Régime avait bien abusé du seigneuriage mais « c’était sans commune mesure »...

Réédité par Le Jardin des Livres et actualisé avec un dossier de présentation du Pr Olivier Pichon, son enseignement s’ajuste à la nouvelle réalité européenne : si « l’Europe est une civilisation, elle n’est pas une nation et la péréquation n’y fonctionne que parcimonieusement, l’oligarchie bruxelloise s’en est servie essentiellement pour « acheter » de nouvelles candidatures à l’Union européenne.  »

Après « l’expérience de Law » avec ses billets de banque (1720) et les assignats de la Révolution, les Français entraient à nouveau dans une « économie inversée » : « alors qu’en temps de paix, l’objectif premier est de faire des profits, en temps de guerre l’objectif est de produire le matériel nécessaire pour que la guerre puisse être gagnée » - et « l’Etat devient un acteur majeur de l’économie »...

Ainsi, « l’emprunt a largement permis de financer la guerre » - et les Etats se retrouvèrent « à un niveau inédit d’endettement »...

Durant l’été 1926, Raymond Poincaré (1860-1934) crée un gouvernement d’Union nationale : « C’est bien une sorte de cabinet de guerre que Poincaré a voulu constituer, une guerre pour sauver le franc »...

Analyse d’Oliver Pichon : « Dans cette affaire Poincaré n’a été que l’exécutant d’une décision imposée par la Grande Guerre. La férocité des combats et leur prolongement ne purent être payés qu’en papier monnaie et la fameuse affiche (« ils donnent leur sang donnez votre or ») laissa bientôt place au sang contre de la monnaie de singe en si grande quantité que la seule contrepartie ne fut plus que le marbre des tombeaux, et, 10 ans après la fin de la guerre, l’enterrement du franc germinal. »

La raréfaction de l’or due aux dépenses de guerre avait persuadé certains débiteurs que la clause-or était inéxécutable, leur permettant de s’exonérer de leur dette en monnaie papier. Ce n’était pas le point de vue de ces deux juristes durant l’entre-deux-guerres : savaient-ils alors qu’ils menaient un combat déjà « d’arrière-garde » ? Depuis, les nations brassent des dettes abyssales - elles n’ont plus de monnaie qui soit capable de représenter une richesse réelle... Elles n’en sont pas moins mitraillées de « représentations » papier ou digitales supposées représenter « la richesse » mais qui ne produisent plus que de la pauvreté et survendent un « avenir » qui n’arrivera plus jamais...

Olivier Pichon (dossier de présentation de), Prs Mestre & James, De l’or à la monnaie papier : le changement d’ère, Le Jardin des Livres, 224 p., 21 €


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