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Accueil du site > Actualités > Société > « La morale des sociétés », du sociologue Roger Caillois

« La morale des sociétés », du sociologue Roger Caillois

Roger Caillois, Instincts et société, Gonthier, 1964, pp.72-76.

 

La morale des sociétés

Il se constitue au sein de la société des groupes qui semblent délibérément se séparer d'elle, qui lui sont étrangers, sinon hostiles essentiellement, mais qui sont beaucoup plus sociétés qu'elle et pour ainsi dire sociétés pures. D'où vient qu'ils prennent naissance ? Quel ressort mystérieux pousse les hommes à former ces alliances si étroites qu'ils y sacrifient leurs biens et leur indépendance même ? Dans ces sortes de sectes, en effet, rien ne prime l'intérêt supérieur de la communauté et tout est sacrifié à sa cohésion [par exemples militantiste ou vertuiste, comme le néoprogressisme, l'islamisme ou le nationalisme]. Dans la société, il ne saurait normalement en aller de même. Chaque individu y jouit d'une large autonomie. La plupart de ses actes laissent les pouvoirs indifférents. Il vaque en paix à ses affaires et organise sa vie à son gré. Peut-être convient-il d'apercevoir dans cette clémence-même, dans cette absence de tension, la raison qui conseille à des natures ardentes de rechercher un climat plus rude. Elles se lassent de la tiédeur qui les entoure et veulent échapper au sort uniforme qui paraît les attendre.

 

L'essai concerne les relations société et groupuscules plus ou moins disciplinaires, mais voici quant à la société globale :

 

La société ne prête gère attention qu'à la façade et, pourvu qu'un ordre tout superficiel soit respecté, elle est satisfaite et se souci peu de la valeur intime des êtres qui la composent. Il arrive à l'un de commettre des indélicatesses, mais qui sont rarement des délits châtiés par la loi. On ne l'en blâme pas avec excès. L'autre maintient une honnêteté méritoire en elle-même, mais qui, timide et sans générosité, toute négative le plus souvent [à ne pas s'avérer déshonnête], ne le dispose pas davantage aux grandes ambitions. Il n'est pas honoré particulièrement. Il y a pourtant de la différence entre eux. Pour le dernier tout se réduit à ne rien dérober et à n'assassiner personne. L'autre ne s'en défend pas absolument, mais il faut que le vol soit minime, doive passer inaperçu ou, s'il est important, puisse être couvert par l'argutie d'un habile avocat [comme cela fait régulièrement scandale politicien]. Et pour le meurtre, il suffit que la responsabilité soit diffuse ou qu'il n'ait eu qu'à laisser faire.

 

C'est le règne de la masse, du commun, des gens, de nous tous - dans le mal comme dans le bien :

 

Tel qui reculerait devant un geste fatal n'hésitera pas à se garder d'un geste sauveur. C'est l'initiative qui effraie. Voici bien le caractère constant de cette morale toute de fuite et d'appréhension [...] On n'avance pas la main dans un but criminel, mais s'il ne faut pas la retirer ou, mieux encore, la maintenir immobile, la chose est faite. Tant il est plus facile de pécher par omission. Une abstention est comme insaisissable. Personne ne la remarque. On peut soi-même ne pas s'en apercevoir. Qui sait même si la mémoire s'en souviendra ? On évite jusqu'au remords. Il en est peu pour ne pas se laisser glisser sur une pente si douce.
Le climat ordinaire de la société se trouve ainsi fait de respects mesquins, de fautes incertaines, parfois de crimes invisibles. Là, des vertus compromises font bon ménage avec le souci du profit personnel. Une honnêteté relative, pourvu que les apparences restent sauves, consent à toute décision douteuse. Peu à peu, on craint davantage un scandale même salutaire qu'un désordre dissimulé. On tolère, on protège l'injustice si elle ne dérange aucune position acquise et ne trouble pas la tranquillité la plus superficielle, celle de la rue.

 

C'est qu'on cherche son confort, digne d'un membre de LREM.

 

Chacun tirant à soi autant qu'il peut et s'ingéniant à gagner le plus en donnant le moins, le respect des principes se confond insensiblement avec la recherche de l'intérêt. On estime les hommes non sur ce qu'ils sont, mais sur ce qu'ils possèdent. Aussi se montre-t-on de plus en plus indulgent pour ceux qui possèdent beaucoup et pour les moyens qui permettent de beaucoup acquérir. On ne conçoit guère d'autre élévation que celle de la fortune. De la sorte, sans qu'un grand nombre d'actions franchement coupables soient commises et sans nul forfait éclatant, les obligations de la morale sont relâchées dans leur ensemble. Aucune interdiction ne reste bien tranchée et dans un univers où tout paraît solide, tout se trouve secrètement altéré. Les paroles ne répondent plus aux actes, ni les conduites aux discours. Les moeurs condamnent en fait l'intransigeance, la ferveur, tout sentiment enfin qui jure avec la souplesse et la prudence. Indispensables à la réussite, celles-ci sont les qualités qu'on prise d'abord. Elles en viennent presque à faire partie des bonnes manières qui permettent aux "honnêtes gens" de se reconnaître entre eux.

 

Nous y sommes sans conteste, dans ce soft power ou totalitarisme ambiant de politiquement correct, morale publique.

 

Cette médiocrité n'est pas un vice. Ce relâchement des moeurs n'est pas l'effet d'une corruption inaccoutumée. Il ne traduit pas une déchéance accidentelle. Tantôt souligné comme à plaisir par le cynisme, tantôt dissimulé par une ostentation trompeuse de vertu, il ne varie pas sensiblement. C'est qu'il tient à l'ampleur du groupe social et plus encore, à sa nature-même : celui-ci constitue en effet un milieu presque neutre, qui ne réunit que par des conditions de fait les êtres qui le composent. Sans doute s'y trouvent-ils soumis à une influence insensible, mais continue et efficace, qui leur rend communs un grand nombre de jugements et de réactions. Sans doute les lois et les us sont les mêmes pour tous et tous sont formés par une éducation analogue. Il faut constater une certaine unité. De même les pouvoirs publics maintiennent un certain ordre.

 

On l'appelait l'ordre bourgeois, ces deux derniers siècles.

 

Mais cette unité, cet ordre restent extérieurs. Ils n'exaltent aucune énergie. Ils les laissent au contraire dangereusement chômer. La pression collective, le plus souvent, ne s'attache guère qu'à domestiquer les passions, à empêcher qu'elles ne se déchaînent brutalement, sans frein, sans respect au moins apparent pour les besoins et les personnes. Pour le reste, tout est libre.

 

Dérespectueux, voire irrespectueux, mais libre. A cette condition que ...

 

La société [soit] pour le contrôle et pour l'administration. Encore n'agit-elle qu'entre des limites forcément indécises et sans que sa vigilance puisse se montrer toujours efficace. Sa fonction ne consiste qu'à interdire. Elle élève des barrières, laisse ouvertes certaines voies, défend l'accès de certaines autres. Pour qui s'accommode aisément de ces restrictions modérées, elle est proche de ne pas exister. Sans doute, il faut s'en féliciter. Car les liens véritables viennent de l'âme et naissent de perfections intimes, rebelles à la contrainte. [Par exemples, les répétitions mass-médiatiques des mêmes bonnes intentions.] On ne peut y obliger personne sans risquer de les étouffer ou de les pervertir. Il est clair pourtant que cette réserve presque parfaite de la société et dont les conséquences ne sont pas toutes détestables, provoque à concevoir des unions de plus de rigueur et de portée. On imagine une alliance dépassant le simple souci de la commodité élémentaire. [Des ligues de justice, par exemples, voire des néo-milices.] Faisant appel à la vocation des êtres, flattant de hautaines prétentions, conviant à une dépense d'énergie extrême et ruineuse, on désire qu'elle associe dans une entreprise pathétique des ouvriers impatients et qu'elle requière complètement leur effort [c'est-à-dire une impeccabilité, le reste étant radicalement réprouvé].

 

Que ne feraient pas les personnes, pour se sentir être.

 

 

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8 réactions à cet article    


  • Laconique Laconique 14 octobre 18:13

    Que tout ceci est moral ! Je vous croyais plus nietzschéen.


    • Marzhin Tavernier Marzhin Tavernier 14 octobre 20:20

      Ah ! Laconique, Havas ! mes deux fidèles contempteurs ! Cela dit méfiez-vous : comme vous êtes les premiers à commenter mes articles souvent, à la longue, on vous dira amoureux. Passons. Ce qui est sûr, c’est que vous ne savez tellement rien de Nietzsche, qui s’intéressait tant à ce qu’il nommait « la moralité des moeurs » ! et qui disait encore « Qu’importe de moi, de moi, l’exception ! » car la règle lui était bien plus passionnante ... Mais je ne suis pas Nietzsche, et pas nietzschéen, s’il faut donner un autre contenu à cet adjectif que « bon lecteur de Nietzsche ». Nietzsche se pose en immoraliste, intéressé par les moeurs et leur moralité. Vous vous sentez certainement visés, pourquoi donc. Allons. Passons.


    • Marzhin Tavernier Marzhin Tavernier 15 octobre 00:22

      J’espère que vous êtes conscient, que ce n’est pas moi qui ait écrit ces lignes, mais Roger Caillois. Au reste, je ne sais pas à qui vous parlez.


    • Laconique Laconique 15 octobre 12:15

      Oui, enfin sur cet article vous avez écrit sept lignes. C’est une mince base de départ pour un échange dialectique. On a compris que vous n’aimiez pas LREM, soit.


      • Marzhin Tavernier Marzhin Tavernier 15 octobre 12:43

        Ah pauvre de vous, qui désiriez « un échange dialectique » ...


      • Marzhin Tavernier Marzhin Tavernier 15 octobre 12:44

        Et comme vous aimeriez pouvoir me faire dire que je récuse LREM ; ce n’est même pas le cas. Il faut lire ce que vous lisez, sans surinterpréter.


      • Sozenz 15 octobre 14:23

        bon article

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