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La société écologique, ses ennemis, ses impasses...

Le philosophe Serge Audier ouvre des pistes pour repenser le défi écologique en remontant aux sources de la « société écologique ». Dès la première « révolution industrielle », il y a eu une « critique progressiste du progrès technique et économique »...

Il n'y a de pire aveugle que celui qui ne veut pas voir, c'est bien connu, mais tout de même, le temps manque et la maison brûle : l’espèce humaine est prise au piège d’une « crise globale » (certes tout à la fois économique, sociale et démocratique) qui s'avère une fin de cycle... Celle qui laminera un confort reposant sur un mode de vie insoutenable et sans avenir à l’échelle de la planète.

Mais le déni de réalité demeure. Serait-il juste du à une « absence de respect à l’égard de la nature » ? Ou bien sa persistance se nourrirait-elle tout autant d’une addiction au faux confort d’une automobilisation de masse et d’une industrialisation délocalisable à souhait que d’une « haine des hommes » qui ne dirait pas son nom ?

Constatant l’émergence d’une « planète indignée » non seulement depuis les mouvements de contestation du XXIe siècle (les « Indignés » en Espagne, Occupy Wall Street, etc.) mais aussi dès les premières réflexions des penseurs « présocialistes » qui s’inquiétaient des déforestations et des impacts environnementaux de l’économie industrielle, le philosophe Serge Audier réussit une magistrale anthologie d’une « autre histoire de la gauche » : celle qui manifestait un souci de la planète alors compatible avec les « promesses d’émancipation du socialisme »…

Les pionniers de la conscience écologique

Le maître de conférences à l’université Paris-Sorbonne rappelle que la question de la viabilité et de la soutenabilité des économies capitalistes a été posée de bonne heure par une gauche dont la conscience écologique ne réduisait pas le « progrès » à une fuite en avant productiviste et sans finalité humaine.

Ainsi, le « présocialiste » Charles Fourrier (1772-1837), l’un des fondateurs de l’économie coopérative, a anticipé dès 1823 dans Sommaire du Traité de l’association domestique agricole ou Attraction industrielle un « risque majeur pour la planète », du à la « logique dévastatrice du capitalisme industriel » et développé au fil de son œuvre une intuition aïgue de l’irréversibilité des dégâts environnementaux. Il déplorait notamment la « dépravation indirecte des sciences » qui « ne travaille qu’à vexer le pauvre, en fournissant au commerce les moyens de dénaturer toutes les denrées » par « les progrès de la chimie » - évidemment, « c’est sur le pauvre que s’exerce la gargote chimique »... Dans Le Nouveau monde industriel et sociétaire (1829), ce prophète de la destruction de la planète dénonçait la contamination à la fois des denrées, des individus et de la société toute entière par l’esprit malin d’une bourgeoisie commerçante avide de gain, ajoutant à sa critique des dégâts sanitaires et environnementaux un volet social : « La multitude pauvre ne peut plus se procurer de comestibles naturels ; on ne lui vend que des poisons lents, tant l’esprit de commerce a fait de progrès jusque dans les moindres villages. »

Autre critique précoce du « capitalisme industriel », l’économiste suisse Jean de Sismondi (1773-1842) met en garde, dans ses Nouveaux Principes d’économie politique (1819), sur les risques d’une « mentalité américaine centrée sur la course au profit » - et ce, une décennie avant Alexis de Tocqueville : « Il n’y a aucun Américain qui ne se propose un progrès de fortune, et un progrès rapide. Le gain à faire est devenu la première considération de la vie ; et, dans la nation la plus libre de la Terre, la liberté elle-même a perdu de son prix, comparée au profit. L’esprit calculateur descend jusqu’aux enfants, il soumet à un constant agiotage les propriétés territoriales ; il étouffe les progrès de l’esprit, le goût des arts, des lettres et des sciences ; il corrompt jusqu’aux agents d’un gouvernement libre, qui montrent une avidité peu honorable pour les places, et il imprime au caractère américain une tache qu’il ne sera pas facile d’effacer. »

Le sens de la communauté et le souci de la planète

L’Américain Henry David Thoreau (1817-1862) déplore la « passion aveugle de la possession », irrespectueuse des « biens naturels et communs offerts par la Création » tandis que l’écologie libertaire du Français Elisée Reclus (1830-1905) s’inspire de Progrès et Pauvreté (1881) de Henry George (1839-1897), le pionnier du socialisme américain, pour exacerber sa critique des méfaits de la logique d’appropriation privée, « matrice de l’exploitation de l’homme par l’homme »…

Dans l’Angleterre victorienne et le cercle original du socialisme anglais, John Ruskin (1819-1900) dénonce dans Il n’y a de richesse que la vie l’imposture de l’économie politique : « L’esprit des économistes est focalisé en permanence sur l’alimentation des comptes en banque, plutôt que sur l’alimentation des bouches ; et ils tombent dans toutes sortes de filets et de pièges, éblouis qu’ils sont par l’éclat des pièces de monnaie, comme les volatiles par le miroir de l’oiseleur ; ou plutôt (…) comme des enfants essayant de sauter sur la tête de leur propre ombre : le gain d’argent n’étant que l’ombre du véritable bénéfice, qui est l’humanité. »

Ces penseurs prennent conscience que la « satisfaction des besoins artificiels de quelques uns » se fait « aux dépens des besoins fondamentaux de tous » et prennent en compte les conséquences mortifères de l’illimitation de ces quelques-uns qui se sont affranchis de toute solidarité envers leurs semblables et le règne du vivant. L’architecte et designer William Morris (1834-1896), fondateur du mouvement Arts & Crafts, précise en juin 1894 dans le journal Justice sa définition du socialisme : « Par Socialisme, j’entends un état de société où il n’y aurait ni riches ni pauvres, ni patrons ni esclaves, ni oisiveté ni surmenage, ni travailleurs intellectuels malades de l’intellect, ni travailleurs manuels atteints d’écoeurement, bref une société dont tous les membres jouiraient d’une égalité de condition et éviteraient tout gaspillage dans la conduite de leurs affaires, pleinement conscients qu’en lésant l’un d’entre eux on les léserait tous – la matérialisation enfin du sens contenu dans le mot Communauté. »

La défense de l’environnement a été vivace dans les milieux « progressistes » du XIXe siècle mais elle a été marginalisée par d’autres courants, convertis à l’aveuglement productiviste. Ceux-ci ont eu beau jeu de stigmatiser les « amis de la nature » en « ennemis du progrès » - et l’« amour de la nature » en « haine de l’homme »… L’inventeur du terme « écologie », le pionnier allemand Ernst Haeckel (1834-1919), passe pour avoir inspiré le pangermanisme puis le nazisme, ce qui a permis d’étouffer la perspective d’une « société écologique »…

La « grande révolte mondiale des années 1960-1970 » a fait place à une « nouvelle phase d’accumulation » - la machine infernale à privatiser et concentrer les richesses tourne à plein régime jusqu’à la sixième extinction annoncée des espèces…

En rappelant le passé « utopique » et pré-écologique du « socialisme » ainsi que le glissement des « forces de progrès » vers une « économie de la croissance », Serge Audier entend revivifier le projet de cette « société écologique », enfin affranchie de sa matrice de dépendance à la frénésie productiviste et susceptible de se doter d’un « imaginaire alternatif » afin de s’assigner d’autres « finalités collectives et individuelles ».

Cet « éco-républicanisme » solidariste qui a permis de penser l’interdépendance de l’écosystème n’a pas désarmé et refait surface avec le souci actuel des « biens publics mondiaux » comme l’eau… En renouant avec cette tradition perdue, le philosophe laisse entrevoir ce que pourrait être l’économie de demain : retrouvera-t-elle l’intelligence de la vie jusque dans ses tarissements pour recréer un art de vivre soucieux de la qualité de vie et de l’enrichissement véritable par la joie de tous ? La voie est encore ouverte, juste avant l'impasse ultime…

Serge Audier, La société écologique et ses ennemis. Pour une histoire alternative de l’émancipation, éditions La Découverte, 742 p., 27 €

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14 réactions à cet article    


  • Fifi Brind_acier Fifi Brind_acier 25 mai 20:19

    Laissez tomber ! L’environnement, l’agriculture, la mer, la pêche, la défense du consommateur sont des compétences qui relèvent de la Commission européenne, et plus des Etats !

    Sans sortie de l’ UE, inutile de chercher à ce que les gouvernements prennent des décisions importantes en matière d’écologie, ils n’ont plus la main .


    • sarcastelle sarcastelle 25 mai 21:16

      Votez hue pépère !


      • zygzornifle zygzornifle 26 mai 09:08

        quand l’écologie quitte les champs et les prés pour les sièges rembourrés du pouvoir ça lui monte a la tete et elle se laisse corrompre encore plus rapidement que les autres et devient une bonne alliée des gouvernements au niveau des recettes car elle réclame a corps et a cris des taxes des éco-taxes au autres ratissage et ceux qui payent en fait l’addition ce sont toujours les pauvres qui n’ont pas les moyens de s’acheter des produits écolos-bobos-bio n’ont pas les moyens de changer leur diesel pour une voiture nucléaire .... pardon électrique , avec les écolos c’est encore du pouvoir d’achat en moins pour les « sans dents » ....


        • lephénix lephénix 26 mai 10:01

          @fifi brin d’acier

          ça c’est le cadre actuel qui peine à contenir le réel et se disloquera sous le poids de ses empilements de normes, d’incohérences et d’inconséquences... quelque que soit la bureaucratie « supranationale » ou la machinerie globalisante/marchande à son œuvre de pompage, les matériaux, énergies et matières premières se raréfient et l’économie de demain n’aura que la légereté de ce qu’elle pourra encore drainer, ce sera son fondement reposant sur une qualité de vie et de travail repensée par la force des choses..

          au mercantilisme de « rigueur » succédera un symbiotisme repensé à partir de noyaux de redémarrage de proximité dans des territoires à l’échelle humaine, la seule possible puisque soutenable...après épuisement déjà de plus de 80% des ressources naturelles non renouvelables...


          • Fifi Brind_acier Fifi Brind_acier 26 mai 19:20

            @lephénix
            Bonjour, je vous trouve très optimiste de croire que ce machin européen se désintègrera tout seul ! Du moment que les riches continuent à pomper des profits, ils se fichent bien de la population et de l’environnement  !


            Plusieurs départements ne versent plus le RSA, et quand on voit l’état de la Grèce, je ne vois aucune raison d’être optimiste ...

            L’idée qu’il faut agir au niveau local, sans remettre en cause les superstructures convient parfaitement aux mondialistes ! Ils ne demandent que ça que vous occupiez de votre potager et pas de politique...


            L’idée aussi que tous les Chefs d’états sont pareillement corrompus est aussi une idée fausse.
            C’est vrai en Europe qui est une colonie de l’ Empire américain, c’est faux dans le reste du monde.

          • lephénix lephénix 26 mai 10:04

            @zygzornifle

            qui n’a pas compris que ce lobby « vert » machine la taxe ultime sur le droit de respirer et d’occuper quelques mètres carrés dans cette vallée de larmes asséchée de toutes autres ressources ?


            • mmbbb 26 mai 11:12

              @lephénix je suis d’accord avec Zygzorville Depuis que l ecologie a ete accaparée par les politiques tel que les Con bendit N Hulot et tant d’autres , ils en ont fait un instrument de manipulation, l ’ecologie est mal defendue. J ’habite pres de Lyon les ecolos je l’ai connais, meme profil l ’ecol bobo urbain, c’est leur choix mais qu ils arrêtent de nous casser les roubignoles. Les ecolos sont specialises a nous les briser menu Certes votre article est documente mais oubliez ce point essentiel la croissance demographique exponentielle , La france vu accroitre sa population de 26 millions depuis 1940 . Explosion des villes urbaines en particulier Paris dont les terres arables les meilleures de f’rance ont ete sacrifiees. Que ferez vous avec les 3 a 4 millliards d ’habitants supplémentaires soit une population de l ordre de 9 .6 milliards en 2050. Le probleme n’est plus regional desormais mais mondial Vous devriez vous attachez a etre conseille a l ONU afin de construire des villes dans les pays notamment africaine afin de gerer au mieux ce flux d ’humain puisque demain la population modiale sera a 75 % urbaine. La cle est l ’energie il y a un projet du plus gris barrage au monde sur le fleuve congo la l es ecolos vont hurler et pourtant il faut de l ’energie .Quant a moi je suis un ecolo comme tout le monde puisque comme le gaullisme chacun se revendiquera ecolo , mais je tiens a avoir comme n Hulot une belle maison du fluzz et de la tranquillité et faire de beau discours .


            • lephénix lephénix 26 mai 11:51

              @mmbbb

              nous sommes d’accord

              c’est le plus vieux métier du monde : quand des chamanes se sont autoproclamés dans les premières communautés hominidées (à défaut d’être humanisées) intercesseurs entre les hommes et « le ciel », la grande confiscation a commencé... aujourd’hui, c’est un « clergé vert » qui s’arroge la prétention de « gérer le bien commun » à son seul « profit »... pour nous écraser de nouvelles taxes pour le « droit de vivre » - et le nombre de pigeons est théoriquement en expansion continue... mais une croissance démographique exponentielle a pour corollaire une dépopulation tout aussi radicale, à force d’importer d’autres continents dans nos villes - « nous » savons pourtant la capacité de charge de notre système fort limitée...


              • Old Dan Old Dan 26 mai 13:56

                Aux détracteurs de « l’écologisme ».

                Je bosse près de Brisbane.
                Si vous habitiez depuis 30 ans dans hémisphère Sud (Australie),
                vous seriez moins radicaux, moins stupides ds vos jugements
                et peut-être vous informeriez-vous sérieusement pour être moins naïfs...

                 [... et ne pas mourir idiots ! ]


                • mmbbb 26 mai 19:55

                  @Old Dan je fais la distinction entre l ecologie scientifique et l ecologie politique Elementaire Notre cher N HULOT n’est pas un modele Il en fait des vroum vroum des ronds des tours d helico d avion de chasse d ULM ect Il a laisse ses traces lors de ses expedtions . Les populations locales le surnommait Attila parait t il J ’ai vecu a la campagne francaise, nous consommions peu et n’avions pas tous les gadgets d’ aujourd hui et nous apprenions surtout a ne pas gaspiller .Alors vos lecons j en ai cure Je suis certainement plus ecolo que certains ecolos


                • lephénix lephénix 26 mai 20:16

                  @fifi brin d’acier

                  ce n’est pas de l’optimsme mais de la prospective

                  « mon optimisme est basé sur la certitude que cette civilisation va s’effondrer

                  mon pessimisme sur tout ce qu’elle fait pour nous entraîner dans sa chute »

                  jean françois brient « de la servitude moderne »

                  l( erreur sera de taxer racketter voire exproprier le potager le puits la source voire la demeure - toujours plus ! trop de taxe tue la taxe, l’excès est contre-productif, l’excès d’iniquité génère son retour de boomerang

                  le paradigme de l’hypermodernité avec son mécanicisme et digitalisme, son culte de l’ordre mécanique en tout nous entraîne dans son engrenage jusqu’à la rupture.... et la chute de la machinerie... le règne des géants (hypermarchés, machins machiniques supranationaux, multinationales etc) s’achèvera comme celui des dinosaures et mammouths c’est simplement cyclique..


                  • Fifi Brind_acier Fifi Brind_acier 27 mai 08:08

                    @lephénix
                    Ils trouveront le moyen de recycler activement les matières premières ! Nos décharges sont les mines de l’avenir... Je ne vous reproche pas votre lucidité sur la fin des ressources, je vous reproche de ne pas comprendre que pour agir, il faut des lois nationales, où la volonté des citoyens français soit respectée.

                    Quand la majorité des Chefs d’états se prononce contre un maïs OGM, la Commission passe outre, et l’impose quand même  !


                    L’ Europe est celle des lobbies industriels et de l’agro business. La Commission européenne, à l’initiative des lois, passe 90 % de son temps avec les lobbies industriels...

                    Comment voulez-vous qu’il en sorte des lois qui préservent les ressources, l’écologie et des projets intelligents pour un avenir durable ??


                  • mmbbb 27 mai 08:51

                    @Fifi Brind_acier Lorsque j etais gamin dans ces campagnes rien n’etait fait pour retenir les populations Ce fut une absurdite Nous n’etions pas une chance pour ce pays  Les francais ne savent que larmoyer ’ desert rural desert medical desert " Si les campagnards avaient moins con , ma generation serait restee dans ces villages Ces campagnes desertifiées vont etre repeuplees par des migrants puisque Hidalgo dans ce cas la pense a la campagne francaise ou comme Giscard qui decida de mettre des reunionnais dans la creuse. Tout cela n ’a rien a voir avec l Europe puisque ce phenomene est anterieur , il s’ agissait de volonte politique . je peux vous l’assurer rien n est plus polluant qu un citadin. L europe a bon dos 


                  • lephénix lephénix 27 mai 10:02

                    @ fifi brin d’acier

                    nos cadres de solidarité naturels sont la commune, la région et la nation : je n’ai jamais nié l’intérêt de lois nationales - pour peu qu’il y ait une réelle volonté politique nationale qui s’exercerait... nous en sommes réduits à observer la machiavélique machination qui nécrose les nations, les prive de tout moyen - comme la mérule qui depuis l’obscurité humide des caves jette ses filaments à travers planchers et murs jusqu’à la charpente pour réduire la maison en poussière...

                    bien sûr qu’on peut rêver de « recycler » à l’infini ce qui a un coût énergétique et environnemental - on peut parler d’or gris ou brun ou de révolution conceptuelle ad nauseam ça ne change pas les données de base du problème : la conjonction de la « croissance démographique » exponentielle et de la pénurie croissante des ressources en conséquence...

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