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Le grand bond en arrière

 Le « néolibéralisme » fait couler de plus en plus d’encre, en gros nuages chargés de perplexité voire de désespérance . Mais y a-t-il vraiment une « pensée néolibérale » ? Le philosophe Grégoire Chamayou exhume les racines de cet « art de gouverner » qui assure l’emprise de l'ultraclasse dominante sur un ossuaire de renoncements.

 

« Moins d’Etat et de dépense publique, moins de fiscalité, moins de régulation et de services publics pour plus de liberté et plus d'efficacité » : qui n’aurait pas encore entendu voire intériorisé ces injonctions assénées en mantras obsédants depuis quatre décennies ?

Ce discours insistant accompagne un apparent « rétrécissement du champ d’intervention de l’Etat » et une régression vers l’insécurité sociale au nom d’une présumée « liberté d’entreprendre ». Serait-ce là une fatalité gravée dans le marbre – celui que l’on pose comme une dalle mortuaire sur le malheur des peuples qu'on enterre ? Voire une donnée naturelle de la condition humaine ?

Le chercheur Grégoire Chamayou (CNRS Corphi ENS Lyon) a mené une enquête tant historique que philosophique jusqu’aux racines de cet « art de gouverner » communément appelé le « néolibéralisme ». C’est ainsi qu’il est remonté à la République de Weimar et au IIIe Reich, avec le juriste constitutionnaliste Carl Schmitt (1888-1985) qui a servi l’un et l’autre régime et théorisé le « libéralisme autoritaire ». La formule est du juriste antifasciste Hermann Heller (1891-1933) qui, réagissant au discours de Schmitt devant les patrons allemands en 1932, dénonçait cette nouvelle catégorie politique (« un Etat fort pour une économie saine ») allant de pair avec le « démantèlement autoritaire de la politique sociale ».

 

Un Etat « fort contre les faibles, faible avec les forts »...

 

Ce « libéralisme »-là suppose un Etat fort contre les faibles, c’est-à-dire contre les « revendications démocratiques de redistribution sociale » (Wolfgang Streeck) et les exigences éthique des consommateurs, mais faible avec les forts, c’est-à-dire les détenteurs du pouvoir économique.

Grand lecteur de Carl Schmitt, le théoricien néolibéral Friederich Hayek (1899-1992) avouait avec délectation, lors de la dictature (1973-1990) du général Pinochet au Chili, préférer un « dictateur libéral » à un « gouvernement démocratique sans libéralisme ».

Durant les années 70, les classes dirigeantes, confrontées à la contestation du « capital » et à l’activisme des mouvements tant sociaux qu’écologistes, s’inquiètent avec le néoconservateur Samuel Huntington (1927-2008) d’un « déferlement démocratique » susceptible de rendre la société « ingouvernable ». Ils façonnnent alors les outils de gouvernement pour « détrôner la politique » - c’est par cette formule, constate Grégoire Chamayou, que s’énonce la stratégie du néolibéralisme en tant que « pouvoir destituant ».

Pour les « élites » plongées dans une ambiance de « fin de règne » compte tenu d’un contexte de plein-emploi induisant un rapport de force favorable aux travailleurs, les politiques keynésiennes adoptées depuis l’après-guerre ont « créé plus de problèmes qu’elles n’en ont résolus », notamment en ce qu’elles ont amené trop de gens à se faire une idée exagérée de leurs droits, à accorder trop d’importance à l’égalité »...

Répudiant « l’orthodoxie keynésienne » en vigueur et les harmonisations de l’Etat-providence, elles entament alors une « réorientation néolibérale de la gouvernance d’entreprise, son réalignement drastique sur le profit actionnarial » avec des « impacts sociaux et environnementaux massifs », tout en s’adonnant à des « tactiques capillaires de neutralisation de la politique »...

Les cours de Michel Foucault (1926-1984) sur La Naissance de la biopolitique ont analysé partiellement ce processus de « gouvernementalisation de l’Etat » et de « dissolution des anciens cadres de souveraineté dans les formes du marché » . Depuis, les populations occidentales, attachées au système de protection sociale construit dans l’après-guerre, ont bien senti comme un « changement de cap » et d’ambiance... Elles se désespèrent d’attendre les premières gouttes d’un hypothétique « ruissellement des richesses » promis et se retrouvent dans un état de sidération peu propice à affronter l’insoutenable suite des événements : « tandis que les profits remontent, ce qui retombe en pluie ce sont les coups de pression, le harcèlement moral, les accidents du travail, les dépressions, les troubles musculo-squelettiques, la mort sociale – parfois aussi, la mort tout court  »...

Pour offrir une vue panoramique de ce qui est en cours, le philosophe est parti par « le haut », c’est-à-dire du point de vue des dirigeants économiques – et il a fait un tour dans l’arrière-cuisine où s’est élaboré l’indigeste brouet servi à deux générations déjà... Il a analysé la « littérature grise » de la prose managériale, non destinée à la publication, et les zones grises des discours de ceux qui font commerce d’économisme ainsi que les compte-rendus des assemblées générales ou les récits de casseurs sociaux.

Dirigeants et intellectuels conservateurs étaient unanimes dans ces psychédéliques seventies : « il va falloir intervenir »... En puisant dans un corpus disparate, Grégoire Chamayou livre aussi les tâtonnements d’une technique (plus que d’une « pensée »...) qui se cherche au travers des conflits nés d’une « inflation des revendications » et finit par s’imposer en dépolitisant voire en déréalisant l’entreprise réduite à une fiction juridique : « si le néolibéralisme a remporté des victoires, c’est moins en tant qu’idéologie qu’en tant que technologie politique  »...

Chamayou explique la « séduction » de cette « technologie » empirique par sa « double promesse d’autonomie individuelle et d’autorégulation sociale » dont on sait qu’elle est précisément demeurée lettre morte dans le grand cimetière des promesses trahies .

 

Casse sociale et dommages collatéraux 

 

Aujourd’hui, « la lutte des classes se prolonge par une lutte des taxes » - et par une vague de colère jaune... Les caves et décavés surtaxés se rebiffent et demandent des comptes : qui contribue réellement aux recettes fiscales indispensables pour « faire société » ? à quelle hauteur ? à quoi est affectée « la dépense publique » ?

Autant de questions qui mettent aux prises des « intérêts sociaux divergents »... Ceux opportunément placés « du bon côté du manche » considèrent la « dépense publique » comme une abstraction qu’il faut réduire en peau de chagrin comptable, en affectant d’ignorer qu’elle représente des besoins véritables pour de « vrais gens ». C’est-à-dire pour tous ceux qui, peinant à survivre sans filet de protection sociale, réalisent enfin qu’ils font les frais d’une « technique » élaborée juste pour justifier la prédation de quelques uns sur les ressources indispensables à tous ...

« L’extravagante promesse de l’économie dominante  », remarque le sociologue John Bellamy Foster, est de « prétendre sauver la planète par l’expansion de ce même capitalisme qui est en train de la détruire  » : le serpent s’est d’ores et déjà mordu la queue jusqu’à la tête et la boucle est bel et bien bouclée...

Alors que l’on « marche pour le climat », les dommages environnementaux infligés par les intérêts de quelques uns sont incalculables, générant des « effets de raréfaction » – et fournissant par là « les conditions objectives d’un nouveau cycle de marchandisation, d’une conversion marchande de l’ancienne richesse en nouvelle valeur, dans un schéma où hier comme aujourd’hui, l’extension de l’appropriation privée a pour précondition la destruction de la richesse publique ».

Une fois « l’ancienne richesse publique niée et intégrée à la production marchande », ceux qui en ont « tiré profit » n’ont bien évidemment ( ?) pas le moindre « intérêt » à « revenir à des états d’abondance hors marché ».

Les profiteurs de la rareté organisée ont plutôt intérêt à ce que celle-ci se perpétue voire s’exacerbe, à l’instar d’une firme qui, vendant de l’eau en bouteille, « aurait plutôt objectivement intérêt à ce que disparaissent les fontaines publiques  »... Ce qui, on s’en doute, n’est guère compatible avec une « politique de réhabilitation et d’extension des biens publics environnementaux »...

Le livre de Grégoire Chamayou se veut comme un outil de connaissance pour désactiver cet « art de gouverner » opérant depuis quatre décennies et qui semble en bonne voie d’évacuer l’humain et ses besoins vitaux de son équation. Infléchira-t-il pour autant cette équation d’une postmodernité sans avenir ?

Grégoire Chamayou, La société ingouvernable – une généalogie du libéralisme autoritaire, La Fabrique, 330 p., 20 €


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14 réactions à cet article    


  • Pink Marilyn Paracétamol 15 février 08:45

    Il ne faudrait pas oublier d’où vient le vent dominant : de l’ouest.

    C’est Milton Friedman qui est le dénominateur commun des courants actuels. Il a balayé les conceptions du keynésianisme réformiste en inventant la théorie du revenu permanent et l’introduction du taux de chômage naturel. Pour lui, les politiques de relance ne peuvent que provoquer de l’inflation contre laquelle il faut lutter.

    C’est à lui qu’on doit l’instauration d’un taux constant de croissance de la masse monétaire et le droit de la concurrence moderne.

    Il a directement influencé les mouvements conservateurs et libertariens américains, puis européens. Ses idées sur le monétarisme, la fiscalité, les privatisations et la dérèglementation ont inspiré les politiques économiques de nombreux gouvernements à travers le monde, notamment ceux de Ronald Reagan aux États-Unis, de Margaret Thatcher au Royaume-Uni, d’Augusto Pinochet au Chili, de Mart Laar en Estonie, de Davíð Oddsson en Islande, de Brian Mulroney au Canada et aujourd’hui de Macron en France.


    • lephénix lephénix 15 février 11:57

      @Paracétamol

      Nous en sommes là depuis : les fonctions traditionnelles d’accumulation et de légitimation (« assurer une loyauté de masse envers le système ») sont grippées, le bernard l’hermitte changera de coquille une fois encore...


      • Pierre 15 février 15:19

        Ouais, sauf que le niveau de vie ne cesse de s’améliorer sur le globe...en particulier depuis que les régimes cocos ont rejoint les poubelles de l’histoire !


        • JL JL 15 février 16:17

          @Pierre
           
           ’’le niveau de vie ne cesse de s’améliorer sur le globe
          ’’

           
           Les indigènes étaient bien mieux nourris avant l’introduction de la monnaie de monopoly dans les brousses et les campagnes.
           
           Le libéralisme n’a pas diminué la pauvreté, c’est La misère qui s’est étendue. Je rappelle que la misère c’est la pauvreté sans les moyens de production : même les plus les sauvages disposaient de leurs agricultures vivrières, ce dont leurs descendants sont privés aujourd’hui par les multinationales quand ce n’est pas par la pollution des multinationales.
           
           Pourquoi la Méditerranée est-elle devenue un cimetière main croyez vous ? Bon appétit à ceux qui en mangent encore les crustacés !
           
           smiley


        • Pierre 15 février 17:15

          @JL
          Il y a de moins en moins de gens qui meurent de faim, cultivez-vous !


        • JL JL 15 février 19:00

          @Pierre
           
           en effet, La nourriture est si abondante que les supermarchés sont obligés de la détruire par millions de tonnes :
           
           « Alors que 860 millions de personnes sont victimes de malnutrition, et que la fin du siècle comptera 2,5 milliards de bouches supplémentaires à nourrir, la moitié des denrées alimentaires produites dans le monde est aujourd’hui gaspillée. »

          Presque la moitié de la nourriture mondiale serait gaspillée

           
          C’est pour ça que les migrants préfèrent se noyer dans les océans plutôt que d’assister à ces orgies.
           
          Pfff !
           
          Votre culture mon pauvre Pierre, vous pouvez vous la mettre où je pense. 


        • baldis30 16 février 22:31

          @Pierre
          « cultivez-vous  ! »
           belle culture digne du rutabaga ... tout ce qu’il y avait à manger !
           N’en mourrait-il qu’un que ce serait un de trop ... !
           Dommage que vous n’ayez pas vu ces gosses aller à l’école le ventre vide , dommage que vous ne voyez pas à la fermeture des marchés en plein air tous les pauvres fouiller ce qui traine encore ... 
           DOMMAGE QUE VOUS SOYEZ INCULTE ....


        • Pierre 17 février 00:23

          @JL@baldis30
          Etre cultivé commence par savoir lire : je n’ai pas dit que plus personne ne mourait de faim mais qu’il y en a de moins en moins. L’indice de la faim est passé entre 2000 et 2018 de 29,2 à 20 ;09, ce qui n’est pas parfait, loin de là, mais moins mal. Comme le chantait Brassens, « quand on est c..., on est c... »


        • JL JL 17 février 09:02

          @Pierre
           
           
          apprenez à lire vous même : s’il y a de moins en moins de personnes qui meurent de faim, pourquoi y a-t-il de plus en plus de migrants qui prennent tant de risques pour quitter leur pays ?
           
          L’édition 2018 de l’indice de la faim dans le monde révèle un écart inquiétant entre le rythme actuel des progrès accomplis dans la lutte contre la faim et la dénutrition et le rythme des progrès nécessaires pour éliminer la faim et alléger la souffrances humaine.


        • Pierre 17 février 11:40

          @JL
          Il y a bien d’autre raisons de partir de son pays ! Par ailleurs j’évoquais une tendance tandis que votre souplesse d’esprit ne peut concevoir qu’une élimination pure et simple, hélas hors de portée à ce jour.


        • JL JL 17 février 11:57

          @Pierre
           laissez donc ma souplesse d’esprit ou mon manque de culture là où ils sont, ils ne vous ont rien fait.
           
           Ceux qui comme vous mélangent arguments et attaques ad’personam ne sont pas crédibles vu qu’ils ne croient pas eux-mêmes à la force de leurs arguments.
           


        • Pierre 17 février 13:28

          @JL
          Un peu court mais je n’attendais pas autre chose.
          ps fallait lire « d’autres », sorry


        • julius 1ER 15 février 18:49

          ce qui est toujours amusant avec les partisans de l’Ultra-libéralisme qui prêchent toujours pour le moins d’Etat, c’est que les dépenses militaires et policières sont toujours en augmentation ..... et pour cause car lorsque l’on sabre dans le bien commun il faut toujours plus de forces de l’ordre et d’état policier pour mater les révoltes populaires ... 

          il n’y a que les pays qui penchent , vers plus de bien commun qui réduisent les dépenses policières et militaires car la chose démocratique en expansion et bien comprise n’a plus besoin de faire des dépenses militaires pharaoniques !!!!

          c’est le schéma d’une société idéale que l’on est guère en train d’approcher puisque l’impérialisme continue de dominer la planète jusqu’à notre perte, c’est maintenant bien engagé !!!!!!!!!!!!!


          • lephénix lephénix 15 février 21:21

            @ Julius 1ER

            bien vu !

            mais de là à se résigner à « notre perte »... le fatalisme ne laisse aucune issue...bien que le « processus » soit effectivement « bien engagé » sous tutelle techno-phynancière en régime d’« expertise »... mais les chaînes vibrent quand on touche un maillon...

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