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Le visage de l’avenir...

 

De quoi serions-nous le centre et quel sera notre devenir dans un univers en « recombinaisons permanentes, aléatoires ou accidentelles » ? Le journaliste Stéphane Paoli a rencontré quatorze « penseurs parmi les plus féconds » dans leurs domaines de compétence pour tenter de saisir les contours de « Ce qui vient »...

Le tout premier visage du règne du vivant serait apparu voilà plus de 400 millions d’années. En scannant aux rayons X un fossile de poisson cuirassé, Romundina Stellina, des paléontologues du Musée national d’histoire naturelle de Paris ont reconstitué l’apparition d’une face qui s’est imposée ensuite chez quasiment tous les vertébrés. Elle présentait alors des « innovations » comme une bouche articulée et solidifiée par une machoire, une double narine, une oreille interne et un système nerveux...

C’est dans un esprit encyclopédique et transdisciplinaire que l’ancien journaliste de Radio France ( 1994-2016) Stéphane Paoli pratique la reliance des savoirs comme « clé de lecture de la complexité » pour dessiner le visage d’un « autre monde possible ».

Manifestement, l’actuel « modèle » néolibéral ne fait pas le bonheur de ses laissés-pour-compte ni d’une jeunesse déboussolée, à en juger la « réaction générationnelle » initiée par Greta Thunberg. Décrite en nouvelle joueuse de flûte de Hamelin, la jeune Suédoise entend entraîner la jeunesse en accusant les « puissants de ce monde de sacrifier sciemment sa génération »... Est-ce là « ce qui vient » ?

Tous les chercheurs de vérité constatent la désynchronisation d’une société humaine thermo-industrielle et « digitalisée » d’avec la rythmique naturelle : « L’économie de la nature n’est pas celle des traders et du retour immédiat sur investissement  »...

Stéphane Paoli dédie son livre à l’urbaniste Paul Virilio (1932-2018) qui écrivait : «  Inventer le navire, c’est inventer le naufrage ; inventer l’avion, c’est inventer le crash ; inventer la mise en réseau planétaire, c’est inventer l’accident intégral  »...

Pour l’expert d’Internet Daniel Kaplan, « ce qui vient est le retour de ce que des communautés chamaniques nomment le « temps du mythe », celui où se constituent de nouvelles formes de relations et d’intelligibilité réciproques  ».

Pour le spécialiste des réseaux, la mise en connexion planétaire augmente le niveau de désordre : « Internet est un Janus à deux visages. De la contreculture revendiquée à sa création, il est devenu l’accélérateur de l’économie digitalisée, échappant à ses utilisateurs candides qui rêvaient d’une société plus égalitaire. Ainsi, nous nous sommes laissés prendre au récit du marché et de la technique comme résolvant tous les problèmes. » Cette complexité des interdépendances exacerbée par la digitalisation à marche forcée produira-t-elle une « pandémie numérique » qui fera tomber les banques, les avions - et la « civilisation » ?

Pour Daniel Kaplan, la question est celle du commun : « ce n’est pas tant « qu’est-ce qui nous arrive » que « qu’est-ce qui arrive au nous  ». L’inégalité est destructrice du « nous », car "les différences qu’elle entraîne deviennent irréductibles, quasiment une différence entre espèces »...

 

La Terre, planète miracle

L’observation d’une araignée se balançant sur sa toile donne à Stéphane Paoli une prescience de notre devenir : « Un destin d’araignée tient à un courant d’air »... Cette indétermination fondamentale nous offre un « espace vital d’adaptation et de création  ».

L’anthropologue Marc Augé fait « le pari de l’intelligence », préfère « l’utopie réaliste à l’héritage » et mise sur une « hybridation culturelle accélérée » - jusqu’à rêver de « migration vers les exoplanètes »... La seule Voie Lactée en compterait 300 millions potentiellement habitables ou non selon les critères retenus...

Première femme française dans l’espace sur la station orbitrale Mir lors de la mission Cassiopée en août 1996, Claudie Haigneré voit dans l’expansion humaine « au-delà de son berceau naturel » sur un village lunaire une de ces utopies réalistes et enjoint de « réussir sur la Lune ce que nous avons raté sur Terre »...

Retour sur Terre avec le géologue Pierre Choukroune : « L’altitude moyenne des continents, c’est zéro, celle des océans c’est moins trois mille. L’équilibre des masses de densité différentes qui constituent la Terre, c’est ce qu’on nomme l’isostasie. C’est une planète miracle, la Terre...  »

La mise en oeuvre d’une utopie réaliste disposerait-elle d’un seul lieu possible – tout en gardant le rêve d’une porte de sortie vers l’infini ?

L’astrophysicien Michel Cassé, expert de l’oeuvre de Rimbaud, aime à rappeller que « toute clarté se paie d’un mystère » (Théories du ciel, 2005). Le mystère reste impénétrable, il se dérobe à « la traque des sondes spatiales dérivant au-delà du système solaire  ». Le Big Bang ? « Une onomatopée récusable. Rien ne peut faire détoner un milieu préexistant à l’univers, puisque l’univers est tout, rien n’est en dehors de lui. Le Big Bang ne porte pas une théorie sur l’origine de l’univers mais une théorie du discours sur l’origine de l’univers. »

Démocrite disait : « Donnez-moi les atomes et le vide, le reste n’est que commentaire »... L’univers est-il un ? Ou s’agirait-il d’une multitude d’univers, d’un multivers ? « Comment alors nous situer dans un plurivers infini, qui n’a pas de centre, alors que nous commençons à peine à renoncer à l’anthropocentrisme ? L’art poétique reste le seul accès possible au commun des mortels pour appréhender les concepts quantiques. L’imaginaire est infini en capacités. Le futur est une construction fictionnelle, le « no future » est une condamnation. »

 

Chemin de dépendance et chemins d’espoir

Marie-Laure Salles-Djelic dirige l’Institut des hautes études internationales et du développement à Genève. Elle rappelle comment les réseaux de l’école ultralibérale de Chicago ont crée une rupture dans le projet d’après-guerre en excluant les populations du débat de politique économique : « La paix par l’intégration économique n’était plus une fin en soi, désormais seul le moyen comptait, c’était l’intégration économique selon la méthode américaine qui devenait la fin en soi de l’Union européenne. Oublié l’économie comme moteur de progrès social et de bonheur humain. Là a commencé ce qui est aujourd’hui en train de tuer l’Europe... » Il y a eu, rappelle-t-elle, la « corruption morale de toutes les élites par l’idéologie néolibérale  ». C’est ainsi qu’une économie de rente et de prédation a supplanté l’économie de redistribution d’après-guerre. Le récit de cette « doctrine néolibérale » n’est plus défendable : « De son temps, Thoreau s’en était pris à la fièvre d’un corps malade. Plus d’un siècle après, la fièvre a augmenté et le corps s’est démesurément agrandi, jusqu’à sa mondialisation. Les méfaits des inégalités creusant la fosse profonde entre riches et pauvres, les pratiques politiques hors sol déconnectées du réel commun, l’impunité des oligarchies sont autant d’attaques rétrovirales, en ce sens qu’elles s’en prennent au coeur de la cellule sociale et la désorganisent jusqu’à l’anarchie. »

En 1944 Karl Polanyi (1886-1964) écrivait que l’idée du marché s’ajustant lui-même est purement utopique : « une telle institution ne peut exister de façon suivie sans anéantir la substance humaine et naturelle de la société, sans détruire l’homme et sans transformer son milieu en un désert  »... Dès l’origine, le « capitalisme » a tracé « le chemin de dépendance » menant à la dévoration du monde.

L’éthologue Vinciane Despret rappelle que les cellules ne cessent de chercher des alliances autour d’elles pour lutter contre la tentation de la mort : « Même s’il n’y a pas chez elles d’intention, elles vont essayer de trouver dans leur environnement cellulaire de quoi faire barrage à la tendance naturelle des cellules à mourir ». Cette interdépendance « interroge la notion d’individu au regard des milliards de bactéries à l’oeuvre en nous ».

Leonard de Vinci (1452-1519) disait en son temps : « Apprenez de la nature, vous y trouverez votre futur  » Les arbres ont l’intelligence de pratiquer la « modestie des cimes » rappelle Stéphane Paoli en citant Peter Wohlheben, directeur de la forêt écologique en Allemagne : « Ils ont compris que pour être ensemble et constituer une forêt il faut qu’un éloignement suffisant permette le passage de la lumière du soleil et que la photosynthèse soit équitablement distribuée. Non contents de ce respect de l’autre à hauteur de cimes, ils répètent tout en bas, aux racines, ce qu’ils font en haut, le partage et la collaboration. Les mycéliums de champignons, par leur entremêlement aux racines, forment un immense réseau de communication et d’information, un « Internet de la forêt. »

Romundina, ce placide poisson placoderme avait esquissé voilà 415 millions d’années ce qui serait « le visage moderne » avec sa longueur de nerfs gainés de myéline reliant la cavité cérébrale aux globes oculaires : une petite gueule taillée pour la prédation, déjà ? La flèche du « toujours plus » avait-elle été lancée du fond des océans ? Le règne du vivant se retrouverait-il au seuil d’un autre récit que celui de la croissance et de l’expansion « sans limites » d’une espèce invasive croyant s’affranchir des lois de la biophysique et s’accaparer jusqu’à l’inappropriable ? Demain sera-t-il mieux... avec « moins » - pour peu que la dite espèce invasive sache renoncer à son hubris ? Entre deux ou une multitude d'avenirs possibles, le scénario requiert le talent d'auteurs refusant le film catastrophe, le dandysme de l’effondrisme et l’esthétisation du désastre. Avis aux faiseurs de possibles vivables et soutenables.

 

Stéphane Paoli, Ce qui vient, Les Liens qui libèrent, 284 p., 20 €


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8 réactions à cet article    


  • lisca lisca 7 décembre 2020 08:48

    "Le scénario requiert le talent d’auteurs refusant le film catastrophe, le dandysme de l’effondrisme et l’esthétisation du désastre. Avis aux faiseurs de possibles vivables et soutenables."

    Encore faut-il pouvoir respirer !

    D’après Loïc Le Floch-Prigent, les groupes de pression actuels empêchent le développement d’une centrale nucléaire dernière génération sur le territoire français, pour de basses raisons qui ne sont ni la science, ni l’intérêt général, mais plutôt les profits à court terme d’affairistes.

    Et nous parlent de coupures d’électricité à prévoir cet hiver !


    • Mélusine ou la Robe de Saphir. Mélusine ou la Robe de Saphir. 7 décembre 2020 12:08

      @lisca tiens, je vais juste profiter des « fêtes » pour revoir la série : NICOLAS LE FLOCH. Le FLOCH. , nom d’origine bretonne ou armoricaine. Comme j’aimela Normandie et la Bretagne je dois dire que la destruction de cette région m’affecte beaucoup. Après le démarrage de l’EPR de Flamanville, la Normandie sera la deuxième ... un site de traitement-recyclage des combustibles unique. https://actu.fr/societe/question-pas-bete-pourquoi-normandie-regions-plus-nucleaires-monde_19552158.html. Je veux même si nécessaire revenir à la bougie. Comment faisaient nos ancêtres,.. Si nous sommes là, c’est qu’il est possible de vivre sans nucléaire. Certains parlent de trouver la future énergie dans l’eau en respectant l’environnement. (lire : Jack Nimier)....


    • lephénix lephénix 7 décembre 2020 17:05

      @lisca
      reprenons notre souffle : voulons-nous rester une nation au souffle et à l’énergie coupés ?


    • Francis, agnotologue Francis 7 décembre 2020 09:52

      ’Claudie Haigneré voit dans l’expansion humaine « au-delà de son berceau naturel » sur un village lunaire une de ces utopies réalistes et enjoint de « réussir sur la Lune ce que nous avons raté sur Terre »...’’

       

      Du moment qu’elle ne dit pas que la Terre est plate ...


      • lephénix lephénix 7 décembre 2020 17:02

        @Francis
        Nadar de son ballon vers 1870 aurait le premier eu un aperçu de la sphéricité de notre demeure terrestre...


      • Mélusine ou la Robe de Saphir. Mélusine ou la Robe de Saphir. 7 décembre 2020 11:56

        A un moment le pendule (Relire UMBERTO ECO) atteint son point limite,..... Le travail d’Oedipe est de chercher et comprendre (sciences), Mais celles-ci peuvent aussi de retourner contre lui. Certaines limites, nous le constatons ne peuvent être franchies,..Ma vision de l’avenir : notre civilisation étant devenue aveugle, n’ayant pas vu venir le danger de nombreuses soi-disant avancées (pourtant, presque tout le monde ; même les journalistes admettent qu’il s’agit des trente ou quarante piteuses, pourquoi poursuivre alors... ???? A croire que l’auto-destruction fascine, il faudra atteindre le FOND (hélas qui ressemblera au nazisme (disons:5 années de descente aux enfers). Jusqu’à ce que les êtres humains ouvrent le yeux....et remonte la pente pour revenir sur ce qui ne fonctionne pas (il est dit qu’il vaut mieux ne jamais chuter deux fois) ou alors APOCALYPSE NOW  depuis 2010, je mets en garde contre la folie de ce monde. D’autres aussi ont vu clair bien avant : Pour Cassiopée ou les cassiopéens, lire : Laura Knight-Jadczyk . Je ne suis d’accord pas toutes ses idées mais elle nous apprend beaucoup de choses. L’histoire secrète du monde. Lu en 2014. Et puis, je préfère Sirius...


        • lephénix lephénix 7 décembre 2020 17:07

          @Mélusine ou la Robe de Saphir.
          merci pour la référence... tout partirait-il de la « passion de l’ignorance » en sus d’un déni de réalité et de dignité ?


        • Mélusine ou la Robe de Saphir. Mélusine ou la Robe de Saphir. 7 décembre 2020 11:58

          Lire : . Je ne suis pas d’accord avec toutes ses idées mais elle nous apprend beaucoup de choses.

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