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Accueil du site > Actualités > Société > On achève bien l’écheveau …

On achève bien l’écheveau …

La Laine ne sera plus fraîche.

De fils en aiguilles, la mémoire tricote ses souvenirs et revient inlassablement sur mes pulls en laine amoureusement confectionnés par des dames aux doigts de fée. Je m’en souviens encore avec une certaine nostalgie teintée parfois d’un peu d’amertume. Madame Chrétien, à l’autre bout du boulevard, nous attendait de main ferme dans sa boutique Phildar. Le nouveau catalogue de la firme étalé sur son présentoir de bois, elle tournait les pages afin que je puisse choisir le modèle qui m’habillera pour l’hiver sous le regard attentif de ma mère.

Je ne coupais jamais à ce rituel qui entraînera immanquablement des réactions contradictoires. Ma mère d’abord, couturière devant l’éternel, une aiguille à la main du matin au soir mais que je n’ai jamais vu tricoter, s’extasiait devant le travail de sa collègue. La machine à tricoter était passée par là, la dimension artisanale supportait cette légère entorse à la tradition. Par contre, du côté de mes camarades de classe, passés majoritairement dans le camp des magasins de prêt à porter, la moquerie se permettait de dévider le moindre fil qui peluchait. Je ne coupais pas à l’éternelle querelle des anciens et des modernes, sans cesse remise sur le tapis.

Le fils des tapissiers n’avait pas le droit de déroger à la solidarité des artisans locaux. Je portais mon pull un peu comme mon point de croix. Ce n’est que plus tard que je finis par apprécier cette dimension de l’authentique surtout quand ce fut ma belle-mère, pourtant peu encline à apprécier son gendre, qui me fit des toisons dont certaines échappent à l’usure du temps. Tel Jason, je pouvais aborder ma tunique d’or.

Là encore, c’est vers l’enseigne de la laine fraîche et de qualité que nous nous tournions pour choisir modèle et matière première. Le pull pour passer au travers des mailles du filet devait venir de cette maison. Très longtemps, je n’ai pas dérogé à la règle avant que de voir disparaître les tricoteuses autour de moi. Je n’avais plus que les yeux pour pleurer ce temps béni de la maille à l’endroit pour combien d’autres à l’envers.

J’aimais à repasser par mon village d’En-France et m’arrêter devant la devanture du magasin Phildar. Je découvris par la suite que c’était Fabienne l’épouse de Patrick un ancien camarade de classe qui tenait la boutique. Malheureusement, je n’achetais plus de pelote, seul mes nerfs parfois adoptant cette forme passée de saison. Pourtant, devant la vitrine, à chaque fois, quelque chose de mon enfance me revenait en mémoire.

Puis, il y a peu, l’enseigne disparut. Je crus que mes amis avaient pris une retraite bien méritée mais que nenni, c’est le groupe Phildar qui, soucieux de couvrir ses arrières, réduisait la voilure, fermait boutique ici où là comme aiment à le faire les grandes sociétés. Les actionnaires ne sont jamais à plaindre tandis que les lampistes trinquent. La bourse ou l’avide, slogan habituel de ceux qui aiment à tondre les moutons innocents.

Au-delà de la délicate situation de Patrick et Fabienne, c’est de manière plus générale un pan de nos pratiques ancestrales qui s’effiloche sous nos yeux. On ne tricote plus mon bon monsieur. Il est désormais bien rare de voir au bord de l’eau ce couple mythique d’autrefois : Monsieur une canne à la main et madame tricotant à ses côtés. Les féministes s’indigneront sans doute de l’image convoquée, elle était cependant révélatrice d’une certaine manière de vivre.

Il est sans doute préférable de retrouver ce couple, constitué selon les multiples variations de l’art de s’aimer aujourd’hui traînant un caddie dans les rayons déshumanisés des hypermarchés. Ce sont les humains qui mordent désormais à l’hameçon du piège consumériste tandis que les petits commerçants, les petits artisans baissent définitivement le rideau avant que d’aller se rhabiller chez Emmaüs. C’est effectivement si moderne de porter un pullover en laine synthétique ou en matériaux de récupération, fabriqué par de très jeunes enfants à moitié esclaves quelque part dans un pays lointain. On achève bien l’écheveau et même tout le reste …

Tricotement leur.


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6 réactions à cet article    


  • juluch juluch 4 novembre 2020 11:48

    Il y en avait une de ces boutiques dans mon quartier, ma mere et ma grand mere s’y arrête souvent.

    fascination pour le petit garçon de voir toutes les couleurs de ces pelotes...

    disparues à présent, on les retrouve parfois encore dans certains endroits des galeries marchandes .

    merci Nabum !


    • math math 4 novembre 2020 12:03

      Une autre époque on avait le temps..tout fout le camp !


      • troletbuse troletbuse 4 novembre 2020 12:45
        On achève bien l’écheveau

        Elle est bonne ; Bravo

        Mais qui connaît encore ce mot aujourd’hui ?


        • ZenZoe ZenZoe 4 novembre 2020 15:10

          Et bien moi je tricote encore ! Et je ne suis pas la seule.

          C’est vrai que les magasins de ville ne vendent plus de laine (Phildar de toute façon s’était re-spécialisé dans le prêt-à-porter), sauf ponctuellement quelques grandes surfaces comme Monoprix et les marchés, mais on trouve tout plein de sites internet qui en vendent eux (et non, pas qu’Amazon, loin de là). Des sites de vente, mais aussi de partage de conseils et de modèles. Toute une communauté bien vivante qui existe dans les replis infinis du web.

          Rassurez-vous aussi : la France est un cas isolé. Dans les pays anglophones par exemple, ce passe-temps est toujours extrêmement prisé (il y a des concours de tea-cosies en tricot). Vous me direz, ça vous fait une belle jambe à vous, au bord de votre Loire, de savoir qu’on tricote sec dans les plaines du Yorkshire ou du Wisconsin !


          • troletbuse troletbuse 4 novembre 2020 19:10

            @ZenZoe
            Tricoter
            Populairement. Marcher en remuant les pieds l’un vers l’autre


            Pas de cette façon, j’espère.  smiley


          • ZenZoe ZenZoe 4 novembre 2020 15:22

            Pendant qu’on est sur le sujet (ce qui n’est pas près de se reproduire), j’en profite pour dire ma tristesse que la France ait laissé mourir ses filatures. Notre pays fabriquait tout plein de fils de laine (surtout dans le nord) de très bonne qualité, par exemple Bergère de France.

            Et puis les Chinois sont venus, ont embarqué les machines bradées. Maintenant nous leur achetons des pulls soi-disant en laine mais transparents, boulochés et qui s’apparentent plus à des chiffons, pendant que nos petits producteurs et fileurs galèrent contre une concurrence déloyale, puisqu’il s’agit bien de ça.

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