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Pensées ordinaires d’un métaphysicien

 

Dieu, le hasard et la technique

Dans le livre IV des Lois, Platon conçoit le résultat des actions humaines en juxtaposant trois catégories de causes, le hasard, l’intervention divine et la technique humaine, cette dernière étant presque subsidiaire si l’on en croit les propos sur le sort du navigateur semblé voué aux caprices du hasard et aux décisions divines mais, comme le souligne Platon, il est toujours préférable d’avoir un bon technicien aux commandes.

Au contraire, la technique moderne a envahi complètement le monde de l’agir, rivalisant par ses bienfaits avec le divin, entraînant avec elle la mort d’un Dieu devenu inutile. D’un autre côté, cette même technique est étendu ses prétentions dans l’agir au point de vouloir supprimer le hasard et de faire de l’existence humaine un champ d’action où tout est maîtrisé. D’où la frénésie déployée pour barrer la route à une prétendue pandémie grippale. Ainsi que les velléités exprimées par les autorités pour contrôler la température de la planète prise pour une serre que l’homme peut maîtriser.

 

Platon et l’harmonie entre le tout et les parties 

Si on entre dans la finesse des Lois, ou même d’autres dialogues concernant la cité, on constatera que Platon y déploie une pensée systémique qu’on peut, moyennant une critique orientée, extraire. Par pensée systémique, j’entends une manière d’établir les relations entre les parties et le tout et en l’occurrence, l’individu est la partie du tout qu’est la cité. Ainsi se dessine la quête de la meilleure constitution et des lois les plus profitables à l’âme de l’homme mais aussi de la cité, elle-même conçue comme un être vivant dotée d’un corps, d’une âme et reliée au divin. Cette quête obéit à un principe systémique que n’abandonne jamais Platon. Ce principe, c’est celui d’une harmonie entre le tout et les parties. En accordant chaque partie avec elle-même, puis avec les autres parties, le tout de la cité fonctionne également en harmonie. Voilà pourquoi l’éducation par les chœurs s’avère si essentielle pour Platon dont la méditation paraît archaïque dans le contexte du modernisme mécanique pour lequel la systémique se comprend à la manière d’un moteur composé de parties dont les rouages fonctionnent de manière synordonnée. La clôture opérationnelle conçue par Varela pense le système autonome sous l’angle de processus concaténés. Il y a une continuité mécanique. De ce point de vue, la clôture opérationnelle ne peut valoir dans le domaine de la cité et des hommes. Dans la philosophie de Platon, on rencontre une autre clôture qu’on pourrait dénommer clôture en miroir.

Platon applique non seulement le principe de juste proportion mais aussi le principe algébrique que les mathématiciens arabes sauront formaliser avec talent. L’algèbre contient l’idée d’une unité brisée en morceaux dont on peut recomposer l’ensemble en associant les parties, voire en cherchant celles qui manquent pour reconstituer l’unité. Quand on lit Les Lois, on pressent cette intention algébrique affirmée implicitement par Platon soucieux d’associer toutes les dispositions et lois afin que l’ensemble puisse concourir à faire fonctionner la cité au mieux de ses possibilités.

 

Platon et l’empathie

Lorsqu’on lit les dialogues de Platon, on parvient à comprendre en filigrane une sensibilité cognitive toute particulière. Comme si le philosophe partageait les émotions de ses concitoyens, induisant alors une conception animiste, voire pneumatique de la cité. Celle-ci est alors interprétée comme un organisme vivant, avec son âme, son esprit et son lien avec le divin. La cité est calquée sur l’homme. Elle vit et ressent comme tout homme. Il va de soi que la conception moderne de la société avec ses sujets s’écarte de ce schéma. Les hommes de la Nation tendent à devenir autistes, individualistes ou du moins égotistes. C’est ce qui sépare la philosophie politique moderne des conceptions antiques de la cité.

 

Platon et la fin du monde grec

La lecture des Lois procure un étrange sentiment. N’a-t-on pas une ultime tentative de fonder une cité idéale avec ses lois, ses magistrats, sa vertu, le respect mutuel et la bonne conduite dans le culte adressé aux divinités ? Alors que l’Histoire était en mouvement et que peu de temps séparent la rédaction des Lois de la conquête puis la chute d’Alexandre. Les jeux funèbres en vue. L’homme qui gouverne choisissant le plus souvent la démesure, les excès et la tyrannie.

 

Les deux pouvoirs

L’Homme dispose de l’emprise sur son corps et sur son âme qu’il peut orienter vers les qualités de la vie bonne, santé, tempérance, courage, réflexion, ou bien laisser naviguer en errance. L’âme sera aux prises des excès et déficiences, ce qui conduit vers la lâcheté, la quête des passions et des désirs intenses virant à l’incontinence et à la violence des plaisirs. Pour ce qui est de la partie réflexive, le mauvais usage de la raison produit les insensés, quant au corps, le manque d’entretien autant que les excès de la vie peuvent conduire vers la mauvaise santé et la maladie (Lois, livre V)

Dieu possède l’empire sur l’intellect divin de l’humain. J’emploie à dessein le mot empire, pour désigner un rapport irrésolu entre les instances divines et l’âme humaine dans sa partie la plus haute qui selon Platon (Aristote et Plotin étant d’accord) est l’intellect. Dieu ne commande pas l’homme de la même manière que l’homme, à travers son âme, sa volonté diraient les modernes, a l’emprise sur sa vie, sur les autres parfois et sur les choses matérielles.

 

Pathologie du capitalisme

Le capitalisme du 19ème siècle a montré qu’il portait dans son fonctionnement de graves pathologies. A cette époque, Marx avait diagnostiqué, du moins c’est ce qu’on admet, la principale pathologie et ce faisant, il avait prescrit un remède. Lutte des classes et transformations sociales devaient conduire, moyennant les lois du matérialisme dialectique, vers une appropriation par l’humanité du système de production de masse. De cette solution naîtront les mouvements de travailleurs, assez puissants entre la fin du 19ème siècle et les années 1960. Le capitalisme se fera fordien pour soigner ses excès. La société sans classe restera une utopie qui fit rêver mais ce qui advint, ce fut la société organisée en plusieurs classes et notamment, l’imposante classe moyenne considérée comme le socle de la démocratie. A partir de 1990, le capitalisme va épouser une nouvelle pathologie. Mais cette fois, si quelques-uns tracent les diagnostics corrects (P. Sloterdijk, B. Stiegler…) Sont désignés notamment comme maux la scission entre le politique et la société, avec à la clé, un relâchement de la vertu doublé d’un consumérisme anesthésiant la conscience politique, le tout sur fond de capitalisme débridé joué comme une partie de Monopoly. Il semble que nul n’ait de solution à part les vieilles lunes de la régulation social-démocrate. Conclusion. Il y a danger.

 

Ingénierie morale classique et ingénierie sociale moderne

Platon place au plus haut niveau la vertu comme but premier que doit viser la cité. Ainsi, toutes les règles et pratiques (chœurs, banquets notamment) proposées visent à ce que l’homme acquière les bonnes dispositions, façonne son âme intérieure de bonne et légale manière, avec l’intellect comme instance supérieure réglant les « frasques de l’âme ».

A l’époque moderne, les buts visés se sont déplacés. Ce fut les Lumières, puis la Nation et enfin la croissance économique et son dispositif opérationnel, la connaissance, un tandem bien connu. La Modernité a su jouer sur le doublet savoir et savoir faire. En 2000, le protocole de Lisbonne a institué le doublet connaissance et connaissance-faire.

A chaque but visé correspond un mode d’ingénierie sociale. De finalité dans la pensée classique, la morale est devenue un moyen par lequel la société est réglée, ordonnée et peut viser ses finalités. Progrès pendant les Lumières, Nation en pleine ère industrielle. L’ingénierie sociale passe essentiellement par l’éducation du petit d’homme. En 1756, les Jésuites furent chassés de l’enseignement. Leurs pratiques ne correspondaient plus aux besoins de l’ingénierie sociale de l’Ancien Régime au bord de sa métamorphose. La Troisième République avait comme précepteur Renan. La Nation, tel était le but visé par la société française. Un nouveau mode d’ingénierie fut proposé, l’école libre et gratuite de Jules Ferry.

A l’époque du productivisme technologique, l’ingénierie humaine voit se dessiner des conflits de finalités entre ceux pour qui l’école doit éduquer des citoyens capables de vivre en collectivité et faire des projets de vie, et ceux pour qui l’école doit préparer à un métier et faire que chacun puisse s’insérer dans le dispositif de production et consommation.

 

Le plaisir a remplacé la vertu

Un constat parmi tant d’autres montrant qu’en dépit d’une relative continuité du genre humain, les quêtes et les finalités modernes nous éloignent toujours plus de l’univers classique platonicien. Le bien public et la vertu dans la cité ne sont plus recherchées. Maintenant, c’est le plaisir individuel dans une société productive régulée que l’on recherche en priorité.

 


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5 réactions à cet article    


  • astus astus 21 juin 12:16

    Bonjour Bernard,

    Je ne suis pas sûr que notre société actuelle soit moins vertueuse que celle d’hier car la cité platonicienne concernait un nombre très restreint de citoyens, ce qui à l’ère de la mondialisation, ou même seulement de la nation, représente un sérieux changement d’échelle. Mais s’il est vrai que l’égotisme et la recherche du plaisir règnent en maîtres c’est aussi que la peur de l’enfer et le poids du péché originel ont cessé d’écraser la plupart des gens. Et si trop souvent encore l’être est traité comme une chose, et la chose comme un être, on peut cependant plus facilement aujourd’hui qu’autrefois accorder une valeur à chaque personne si celle-ci accepte de se confronter directement aux autres, ce qui ne va pas sans conflit et force de la volonté. 
    Amitiés

    • Ciriaco Ciriaco 21 juin 23:17
      Je crains que qui possède les vertus pour exercer le pouvoir connaisse en le pratiquant la désillusion... en quelque sorte, il faudrait se demander à quel point l’opposition entre intérêt et détachement résonne comme une solitude politique, pour qui veut tenir la raison hors de sa corruption. Si on sort de la caverne pour voir la cité idéale, confronté à la responsabilité d’un pouvoir, on y retourne assurément pour raconter des histoires en conscience.

      Là naissent peut-être les vertus, complexes, politiques. Selon la façon dont l’homme de pouvoir sera imprégné de son idéal, les choix seront distribués selon l’horizontale (démocratie) ou la verticale (hiérarchie).

      Je ne connais pas la solution mais je conviens avec moi-même que dans le contexte sociologique actuel, soutenir une nécessité de la constitution politique des sujets est premier sur la gouvernance.

      Et ceci selon aussi un rapport à la vérité, plus dialectique alors. Ne peut-on pas en effet expérimenter un mal profond de la raison, à savoir qu’elle est en quelque sorte preneuse du monde, et que pour qu’elle soit apte à rendre, il faut qu’elle puisse s’extraire ? Ce monde, n’a t-on pas parfois le sentiment de le voir baisser les armes, de reconnaître le recul d’une présence, précisé comme il peut l’être par les soucis d’infaillibilité ?



        • Laconique Laconique 22 juin 12:15

          La disjonction totale de la sphère politique et de la sphère morale est un fait, mais c’est un des plus grands mystères de la vie humaine. Il m’a fallu des années pour l’accepter.

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