• AgoraVox sur Twitter
  • RSS
  • Agoravox TV
  • Agoravox Mobile

Accueil du site > Actualités > Société > Scènes de vie à l’ombre du mur de Berlin

Scènes de vie à l’ombre du mur de Berlin

 

drei geteilt niemals {JPEG}

1re partie : Avant sa construction

(suite de l'article du 7.11.2017)

Divisés en trois ? Jamais !

 

Pour bien comprendre les problèmes posés par Berlin au bloc soviétique, il faut remonter à la Conférence de Yalta, lors de laquelle fut décidé le dépeçage de l’Allemagne.

Quand je me suis rendu en 1967dans la région de Stuttgart pour y parfaire mon allemand en travaillant dans une fabrique d’engrenages, on trouvait aussi bien dans les trains que sur les murs des affiches comportant une carte de l’Allemagne surmontée du slogan : Divisés en trois ? Jamais ! Quelles pouvaient bien être les trois parties en question ?

Si l’on regardait la carte de plus près, on trouvait comme parties l’Allemagne telle qu’elle existe aujourd’hui, la Silésie et la Haute-Silésie que les Soviétiques avaient prises aux Allemands pour les offrir à la Pologne, en compensation de la partie est qu’ils avaient annexée pendant la guerre, et Danzig (aujourd’hui Gdansk) et la Prusse orientale autour de Königsberg (aujourd’hui Kaliningrad), la partie ouest étant accordée à la Pologne, et la partie est étant annexée par l’URSS.

Ce simple trait de plume sur la carte cachait une réalité humaine : 12 millions de réfugiés ont dû quitter leur région de naissance pour intégrer l’Allemagne de l’Est, celle de l’Ouest ou encore Berlin. Certains avaient été déportés, d’autres chassés, d’autres enfin fortement encouragés à partir.

Anna Pelka, que j’ai bien connue, avait dû quitter Oberglogau, en Haute-Silésie pour Berlin en 1946. Toute sa vie, elle a été membre d’une association de Silésiens. Au début, cette association s’était donné pour but de préparer la reconquête de la Silésie. Avec le temps, l’espoir d’une reconquête s’est estompé. Lorsque Willy Brand, alors chancelier, s’était rendu en Pologne, pour renouer le dialogue avec l’Est, les Allemands se sont mis à réfléchir sur le sujet d’une éventuelle récupération des territoires annexés. Il sembla vite illusoire de vouloir arracher la Prusse orientale aux Soviétiques. Quant à vouloir récupérer la Silésie, la Haute-Silésie et Danzig, cela supposait que l’on était prêt à mettre l’Europe à feu et à sang. Les Allemands étaient devenus foncièrement pacifistes, et à part les mouvements d’extrême droite, personne n’aurait accepté de briser le consensus : « Nulle guerre ne doit plus jamais partir du sol allemand », dit en substance la Loi fondamentale, la constitution de la RFA.

L’association a donc fini par se teinter de folklore, et s’est contentée de perpétuer les traditions, la culture et la mémoire de la Silésie.

 

En 1990, l’Allemagne renonçait officiellement à récupérer les territoires perdus. Quant aux trois parties restantes, La RFA, la RDA et Berlin, elles ont été unifiées, donnant ainsi raison, même si ce n’était que partiellement, au slogan « divisés en trois, jamais ! »

 

Les bombardiers de raisins secs

 

Si vous prenez la ligne de métro n °6 qui va de Alt-Mariendorf à Tegel, et que vous descendiez à la station Platz der Luftbrücke (= Place du Pont aérien), vous vous trouverez face à un monument en béton élancé, qui rappelle un peu une main faisant le doigt d’honneur, mais une main à trois doigts quasiment parallèles, sans pouce ni petit doigt, une sorte de fourchette à trois dents.

Si je pense à un doigt d’honneur chaque fois que j’évoque ce monument, c’est parce qu’il s’agit bien là du symbole d’un immense défi : celui lancé par le monde libre à Staline, qui voulait étrangler Berlin.

Ce monument dédié au pont aérien de 1949 a été rebaptisé par les Berlinois, qui ont un sens aigu de l’humour noir, que l’on nomme en allemand humour d’échafaud (Galgenhumor), puisque c’est celui pratiqué par les condamnés au moment d’être exécutés, die Hungerskralle, c’est-à-dire les griffes de la faim, des griffes semblables à celles d’un ours, le symbole de Berlin.

 

Beaucoup de gens, même parmi les Allemands, ne se rendaient pas compte du problème que posait Berlin-Ouest aux Soviétiques. En effet, ce bastion de l’Ouest en plein bloc de l’Est faisait l’effet d’une écharde dans leur chair. Situé à 200 km à l’Est de la ligne de démarcation entre les deux Allemagnes, il polluait littéralement la vie des dirigeants de l’Est. Ses radios, dont la célèbre RIAS (Rundfunk im amerikanischen Sektor = radio dans le secteur américain), ses chaînes de télévision, que bon nombre d’Allemands de l’Est pouvaient capter et qui leur donnaient l’image d’une presse libre, dont le discours était très différent de celui de la leur. Ne pouvant empêcher l’Ouest de diffuser des idées, les autorités de l’Est avaient été obligées, dès mars1960, de créer une émission, der schwarze Kanal (= le canal noir), dont la dernière diffusion eut lieu le 30 octobre 1989, qui reprenait des extraits des chaînes de l’Ouest pour les commenter à sa façon. Cependant, les Allemands de l’Est n’étaient pas tous dupes, et savaient certainement à quoi s’en tenir.

 

Mais cette situation d’îlot de l’Ouest dans un océan d’Est amenait avec elle une autre difficulté. Pour se rendre de la RFA à Berlin, et inversement, il fallait traverser la RDA pendant 160 à 240 km, selon l’itinéraire. Les Occidentaux étaient tenus de suivre l’un des trois corridors lorsqu’ils se rendaient par le rail, par la route ou par la voie des airs à Berlin ou en revenaient. Les avions eux-mêmes étaient chargés de voler plus bas et moins vite qu’ils ne l’auraient fait dans des conditions normales. Le premier corridor suivait la route Hambourg / Berlin, le deuxième l’autoroute de Hanovre à Berlin, et le troisième, qui avait deux embranchements, l’un venant de Francfort, l’autre de Nuremberg, qui se rencontraient vers Leipzig avant de rejoindre ensemble Berlin. Le problème principal était le contact possible entre les voyageurs et les habitants, obligés de suivre les mêmes chemins. Quant aux avions, ils passaient en échappant à tout contrôle. Les voitures étaient contrôlées à l’entrée et à la sortie de la RDA. Mais les Allemands de l’Est ne pouvaient contrôler que les papiers. Seuls les Soviétiques avaient le droit de contrôler l’intérieur des véhicules. Les policiers comptaient en outre les passagers au départ comme à l’arrivée, et les deux nombres devaient être identiques. S’il y avait un voyageur de plus, cela voulait dire qu’il était monté en route, et qu’il essayait de fuir. Il y avait donc intérêt à n’oublier personne dans le décompte à l’entrée, en particulier les enfants qui dormaient au fond de la voiture. C’est ce qui est arrivé à des amis danois qui se rendaient à Berlin par le corridor de Lauenburg-Berlin. À l’entrée en RDA, le policier, assis dans sa cabine, les a comptés de sa fenêtre. Il n’avait pas vu l’enfant de 3 ans qui dormait, couché au fond de la voiture. Il leur avait sans doute demandé avec son accent saxon s’il y avait d’autres personnes. Ne comprenant rien, ils ont dû faire un geste qui fut interprété comme une réponse négative. Il marqua donc 4 sur le visa.

À la sortie de la RDA, le policier les compta : 5, car l’enfant, réveillé, s’était assis près de la fenêtre. Les Danois furent priés de s’expliquer, ce qu’ils firent. Le policier voulut entendre l’enfant parler danois. Malheureusement, celui-ci, terrorisé, ne voulut pas desserrer les dents. Il fallut attendre deux bonnes heures pour que l’enfant se décide enfin à dire deux mots dans sa langue maternelle, ce qui corrobora les dires des Danois et résolut le problème.

 

Il est alors tout à fait compréhensible que la solution la plus radicale, et donc la plus efficace, fût de prendre Berlin-Ouest, ce qui n’était pas si simple puisque s’y trouvaient les troupes alliées occidentales. On décida donc de mettre en place le blocus de Berlin (Berliner Blockade) et d’attendre que la ville tombât comme un fruit mûr.

 

Le 24 juin 1948, les Soviétiques décidèrent d’étrangler Berlin et de forcer les alliés occidentaux à retirer leurs troupes en établissant le blocus de Berlin. Pendant la nuit, les Soviétiques avaient coupé la centrale thermique de Zchornewitz, qui fournissait le courant de Berlin depuis des dizaines d’années. La ville se retrouva tout à coup dans l’obscurité. Les Alliés occidentaux mirent alors en route un pont aérien (Luftbrücke) entre divers aéroports de la RFA et celui de Tempelhof, situé au centre de la ville. Toutes les trois minutes, un avion décollait ou atterrissait, apportant de la nourriture et toutes sortes de produits nécessaires allant du savon à une centrale thermique à charbon en pièces détachées qui, sous le nom de Centrale thermique Ernst Reuter (Reuter-Kraftwerk), en l’honneur du maire de l’époque, fournira du courant électrique aux 2 millions de Berlinois jusqu’après la chute du mur. Les Berlinois, dont le sens de l’humour est proverbial, nommèrent ces avions les bombardiers de raisins secs (Rosinenbomber). Un de leurs représentants est encore visible à Tempelhof.

Devant le manque de résultats de leur politique, les Soviétiques levèrent le blocus le 12 mai 1949 en rouvrant les corridors à la circulation terrestre. On comprendra le sentiment de gratitude que les Berlinois ont nourri depuis à l’égard des Américains, les principaux instigateurs de ce pont aérien d’une durée de près d’un an, et en particulier pour leur chef, le général Lucius D. Clay, dont une allée située dans l’ex secteur américain porte désormais le nom.

 

Les Berlinois, citoyens de seconde zone

 

Le 23 mai 1949, les trois zones occidentales furent réunies en une entité sous le nom de République fédérale d’Allemagne sur la base de la Loi fondamentale (Grundgesetz), avec pour capitale provisoire la ville de Bonn.

 

Le 7 octobre de la même année, les Soviétiques répliquèrent en fondant la République démocratique allemande, avec pour capitale Berlin (Est). Les organes dirigeants étant situés dans le quartier de Pankow, les Occidentaux prirent pour habitude d’appeler ce nouvel état l’« Allemagne de Pankow ».

 

Quant à Berlin-Ouest, il n’était pas formellement un Land. C’était d’abord une zone démilitarisée de tout soldat allemand, à tel point que les jeunes hommes n’étaient pas soumis au service militaire. Ensuite, les Berlinois étaient des citoyens de seconde zone. Ils avaient une carte d’identité provisoire, n’avaient pas de passeport, n’avaient pas le droit de vote pour les législatives. Ils étaient représentés au Bundestag par cinq députés nommés par la Chambre des Députés du Land de Berlin et ne disposant que d’une voix consultative.

Cependant, la Loi fondamentale est applicable à Berlin, même si ce sont les forces alliées qui commandent, ce qui oblige les autorités allemandes à louvoyer.

 

Révolte en RDA : le 17 juin 1953

 

La situation de l’Allemagne d’après-guerre n’est pas brillante. 3 millions et demi de soldats étaient tombés au combat (contre 210 000 pour la France), 2.760.000 civils tués (350.000 en France). 6,7 millions de prisonniers de guerre en Europe de l’Ouest, furent libérés entre 1945 et fin 1948, 3 millions en URSS furent retenus entre 4 et 7 ans. Il a fallu en outre absorber 12 millions de réfugiés. Juste après la guerre, du fait des soldats morts et des prisonniers, dont certains ne revinrent que 7 années après la fin de la guerre, on manquait cruellement d’hommes. Ce sont avant tout les femmes (Trümmerfrauen = Femmes ramasseuses de gravats), armées de couffins, sacs ou paniers, qui déblayèrent les gravats provenant d’immeubles écroulés. À Berlin, on rassembla ces débris en deux monticules d’une hauteur de plus de 100 mètres que les Allemands appellent Berg (montagne), et qui portent respectivement le nom de Teufelsberg (Montagne du diable) et de Insulaner (îlien). Le pays, reconnaissant du travail de ces femmes, a décidé de leur accorder des décorations, de leur ériger des monuments et de faire du 9 juillet le jour des Trümmerfrauen. En outre, celles qui ont élevé des enfants touchent une retraite qui est payée directement par l’argent des impôts, et non sur les cotisations retraites.

 

En 1953, la situation est tendue, surtout à l’Est. L’économie connaissait de graves difficultés. Les citoyens pratiquant une religion sont persécutés : les pasteurs sont incarcérés, les élèves croyants sont privés du droit de passer le baccalauréat et ne peuvent donc pas faire d’études.

 

Lors de sa 2e conférence, les 13 et 14 mai 53, le comité central de la SED (parti au pouvoir) décide de prendre des mesures pour redresser la situation, dont la principale est d’amener les travailleurs à augmenter leur horaire de 10 % pour le même salaire à partir du 30 juin.

 

Les dirigeants soviétiques, qui sentent monter le mécontentement, demandent alors à leurs homologues de RDA de prendre des mesures pour l’assainissement de la situation politique, en particulier :

· L’abandon de l’augmentation prévue des prix et des impôts.

· La restitution de leur entreprise nationalisée aux petits commerçants et aux petits artisans.

· La libération des pasteurs incarcérés par le régime.

 

Seuls les ouvriers n’en tirent aucun avantage. Ils sont en outre ulcérés par l’augmentation du nombre d’heures de travail. Le 16 juin est marqué par une série de manifestations dans les rues, de grèves dans de nombreuses usines et sur bon nombre de chantiers. Des insurgés s’emparent de 11 conseils d’arrondissements, 14 mairies, 9 prisons et 8 commissariats.

La police est dépassée par les événements. Les autorités soviétiques sont appelées à l’aide. Celles-ci font intervenir 16 divisions (20 000 soldats), 8000 policiers et de nombreux blindés. Elles procèdent à l’arrestation de 6000 personnes, dont les principaux prétendus meneurs. La révolte est ainsi rapidement jugulée.

On déplore, selon les chercheurs, 55 morts, plus 20 disparitions non élucidées. D’autres sources livrent d’autres chiffres : les autorités parlent de 25 victimes, des sources occidentales de 507.

 

Les seuls à réagir sont les Allemands de l’Ouest. Le chancelier Konrad Adenauer se rend à Berlin-Ouest pour rendre hommage à ces victimes. Les Alliés, qui sont en négociations avec les Soviétiques, ont peur que ceux-ci ne prennent pour prétexte ces événements pour mettre fin aux discussions. Ils s’abstiennent de toute réaction, le Premier ministre britannique va même jusqu’à reconnaître qu’il s’agit d’une affaire interne au camp soviétique.

 

Ainsi, 3 ans avant les Hongrois à Budapest, 15 ans avant les Tchèques et leur printemps de Prague, les Allemands de RDA se sont révoltés, et leur révolte a été noyée dans un bain de sang, sans provoquer de réactions notables de l’opinion publique occidentale. Mais le 17 juin deviendra le jour de la fête nationale allemande jusqu’à l’unification, et l’avenue qui mène, à l’Ouest, à la porte de Brandebourg, s’appelle « rue du 17 juin » (Straße des 17.Juni).

 

 

 

Le temps de la méfiance. La Zone

 

Aussi longtemps qu’ont gouverné des chanceliers CDU/CSU, la méfiance est de mise. L’Allemagne de l’Ouest, le seul pays démocratique, se considère comme la véritable Allemagne. Elle ne reconnaît ni les frontières nouvelles nées de la guerre

(« Dreigeteilt ? Niemals »), ni la RDA comme État souverain. Les Allemands de l’Est qui le désirent peuvent se rendre à l’Ouest, où ils sont considérés comme citoyen de l’Allemagne, et donc de la RFA. Il n’y a aucune relation officielle entre les deux États qui s’ignorent. Les autorités de l’Est reconnaitraient bien l’État de l’Ouest, mais ce dernier appelle la RDA « la zone » (die Zone), ou tout simplement « de l’autre côté » (drüben). Ainsi, pour aller à Berlin, on traverse la zone soviétique. Les Allemands de l’Ouest, eux, sont considérés par l’Est comme des revanchards, dont il faut se méfier, puisqu’ils nient la situation telle qu’elle est, et qu’ils poussent à un retour au statut d’avant-guerre, ce qui n’est possible que par la force, ceux qui occupent les territoires annexés n’ayant aucune envie de les restituer. L’Allemagne étant considérée comme responsable de la guerre, ses anciens ennemis, qui ont souffert dans leur chair, estiment qu’il n’est que justice qu’elle paye, même si elle doit se dépouiller pour cela.

Ainsi, alors que les Allemands de l’Est considèrent la frontière entre les deux Allemagnes comme une limite entre deux pays souverains, et que donc la RFA se trouve à l’étranger, les Allemands de l’Ouest, eux, considèrent la frontière comme une ligne de démarcation, comme celle qui séparait, pendant l’Occupation, la France occupée de la France libre. Ce qui se trouvait de l’autre côté n’était donc nullement à l’étranger.

Dès 1952 fut construite une ligne de démarcation, officiellement, pour protéger les habitants de l’Est des attaques supposées de l’Ouest. Mais en réalité, elle servait à empêcher la fuite des habitants de l’Est.

Cette ligne de démarcation étant également la frontière entre deux systèmes politiques opposés, l’Occident et le bloc soviétique, elle était certes inexistante du point de vue du droit international, mais bigrement solide, voire hermétique dans les faits, et on ne pouvait tenter de la franchir qu’au péril de sa vie.

 

On trouvait en général, de la ligne vers l’intérieur de la RDA :

 

  • Une clôture constituée d’un grillage électrifié et de barbelés.
  • Une bande large de 10m, appelée « bande de la mort » qui était par endroit minée, ailleurs équipée de systèmes de tir se déclenchant automatiquement en présence de fuyards, quelquefois même au passage d’animaux, particulièrement des lapins ou des renards, qui ont payé un lourd tribut à la guerre froide.
  • Une bande large de 500 m comportant du barbelé, et surveillée au moyen de miradors ou de tours de guet. Dans cette tour se trouvent 6 soldats, 3 affectés à la surveillance, les 3 autres constituant une force d’intervention en cas d’alerte. À certains endroits, la surveillance était assurée par des chiens attachés par une laisse coulissant le long d’un fil de fer
  • Des fusées de couleur étaient déclenchées au passage de fuyards, la couleur permettant aux soldats de savoir dans quel secteur avait lieu la tentative de fuite. En outre, des chevaux de frise et des herses présentant des piquants acérés anti pneus devaient empêcher le passage de fuyards motorisés.
  • Une zone interdite de 5 km. En cas d’intervention sur les installations, ou de travaux agricoles, les travailleurs ou paysans ne pouvaient pénétrer dans cette zone qu’accompagnés de soldats ou de policiers armés. Au fil du temps, on chassa les personnes douteuses de cette zone pour ne garder que les habitants les plus sûrs.

 

Mais le problème était plus difficile à résoudre lorsqu’un cours d’eau traversait la ligne. Les rivières furent équipées d’écluses et de herses, quant à la Mer baltique, elle fut particulièrement surveillée, surtout à proximité des frontières.

 

Mais beaucoup d’Allemands de l’Est, parmi les plus mécontents « votèrent avec leurs pieds » : ils quittèrent la RDA pour se rendre en RFA. Maintenant que vous connaissez la zone de la frontière inter allemande, vous vous demandez bien comment ! Mais… par Berlin, évidemment. Il suffisait de passer du secteur soviétique à l’un des secteurs occidentaux pour se retrouver citoyen de l’Allemagne de l’Ouest.

 

 

La fuite de la République

 

Voyons la famille Petzold. Le père, directeur d’école primaire et la mère, institutrice de maternelle, avaient 5 enfants. À la sueur de leur front, ils avaient réussi à s’acheter à Stahnsdorf, près de Potsdam une maison dont le rez-de-chaussée était en pierre, et le premier étage en bois. Ils étaient très religieux, et le cercle de leurs amis comportait bon nombre de gens pratiquant une religion chrétienne, catholique ou protestante. Il y avait en particulier les deux marraines de la petite dernière, Marianne, mère de famille très catholique, et Dora, célibataire et professeur de religion protestante.

Tous avaient des ennuis avec les autorités à cause de leurs croyances religieuses. Le pire est qu’ils avaient eu les mêmes problèmes pour les mêmes raisons au temps du nazisme. Les enfants Petzold, en âge d’aller au lycée, ne pouvaient pas passer le baccalauréat parce qu’ils étaient catholiques pratiquants. La fille aînée devint secrétaire. Le plus cher désir du fils aîné était de devenir professeur de mathématiques et de physique (on a toujours au moins deux matières, en Allemagne), et il avait le niveau pour y parvenir. Mais il dut se contenter de suivre une formation de menuisier. Déjà, le troisième enfant menaçait de vouloir devenir enseignant.

Les parents réfléchirent : c’était trop bête ! Leurs enfants étaient aptes à faire des études, mais ils ne pouvaient pas parce que la famille était croyante et pratiquante. Pour leur donner une chance de réaliser leur rêve, il fallait quitter l’Est pour aller à l’Ouest. Cela signifiait aussi qu’il allait falloir abandonner la maison purement et simplement. La mettre en vente aurait mis la puce à l’oreille aux autorités locales, qui n’appréciaient pas la « fuite de la république » (Republikflucht).

Un jour, ils prirent donc leurs affaires, en tout cas toutes celles qu’ils pouvaient prendre avec eux sans attirer l’attention des voisins. Ils partirent le cœur lourd, sans se retourner. Ils furent accueillis à Berlin-Ouest et trouvèrent un emploi et un logement. Ainsi, le fils aîné put entreprendre des études et devint professeur de mathématiques et de physique. Les autres enfants firent tous des études avec succès.

Au moment de prendre leur retraite, les parents décidèrent d’aller s’installer au sud de Cologne, pas très loin de Bonn, dans l’Eifel, à Bad-Münstereifel. Il leur restait encore une fille en âge d’aller au lycée. Ils louèrent une maison. À la fin des années 60, ils firent, comme beaucoup de ceux qui avaient voté avec leurs pieds en quittant l’Est pour l’Ouest : ils montèrent un dossier pour être en partie dédommagés de la perte de leur maison. Attention ! On pourrait croire que l’argent venait de la RDA. Mais pas du tout ! C’est l’Allemagne de l’Ouest qui a payé. Grâce à cette indemnité, ils ont pu acheter un terrain peu cher, étant donné qu’il était situé à flanc de colline, avec une pente vertigineuse. Puis, en se remettant en partie au travail, en donnant des cours particuliers et en ouvrant des chambres d’hôtes, ils réussirent à réunir assez d’argent pour faire construire une maison préfabriquée sur leur terrain, dont ils avaient vendu la moitié à un futur propriétaire pour arrondir leur pécule.

Le père mourut au début des années 70. Mais lors de la chute du mur de Berlin, la mère, désormais nonagénaire, décida de récupérer la maison de Stahnsdorf. Celle-ci existait encore. Le rez-de-chaussée avait été transformé en bibliothèque municipale, le premier étant le logement de fonction de la bibliothécaire.

Elle put donc réintégrer son domicile de départ… non sans avoir vendu son domicile de l’Eifel, et remboursé l’indemnité qu’elle avait reçue, puisqu’en fin de compte, elle n’avait rien perdu.

 

Les citoyens de l’Est votent avec leurs pieds

 

Le 13 août 61, les autorités réagirent pour assainir la situation. Depuis 1945, trois millions et demi de personnes avaient quitté la zone occupée par les Soviétiques. Ils avaient « voté avec les pieds » en quittant « l’état socialiste des ouvriers et des paysans ». En outre, 50 000 Berlinois de l’Est travaillaient à l’Ouest, où ils étaient bien mieux payés, alors qu’ils continuaient à vivre à l’Est, où la vie était beaucoup moins chère. Le gouvernement de l’Est décida de les obliger à se déclarer et à payer leur loyer en DM, avec la parité de 1 à 4.

La police de l’Est s’était mise à surveiller de près les rues menant d’Est en Ouest, à la recherche de gens « fuyant la République » ou de contrebandiers faisant passer les denrées moins chères à l’Ouest.

 

Le 13 août 61 : construction du mur, la ligne 6 et les stations fantômes

 

Pour mettre fin à la fuite de ses ressortissants qui passaient par Berlin pour rejoindre la RFA, où ils n’étaient évidemment pas considérés comme des étrangers, mais comme des gens du cru, avec tous les droits et devoirs dévolus aux Allemands, et pour rétablir l’équilibre économique mis à mal du fait des disparités entre l’Est et l’Ouest, les autorités de Berlin-Est décidèrent la construction d’un mur.

Dans la nuit du 12 au 13 août 1961, 5 000 membres de la police aux frontières, 5000 membres de la police populaire et des groupes de combat des entreprises barricadèrent les rues et les voies ferrées, et commencèrent à ériger, sous la protection des troupes soviétiques, des clôtures, puis, dans les jours qui suivirent un mur de béton.

Voyant ce qui se passait, 85 membres des troupes de l’Est s’enfuirent, auxquels il faut ajouter 400 civils, dont certains se jetèrent, couchés sur leur matelas, par la fenêtre d’immeubles qui donnaient sur le secteur libre.

La RDA fit également arrêter le trafic des lignes de métro (U-Bahn) et des trains rapides urbains (S-Bahn) qui assuraient des liaisons entre l’Est et l’Ouest.

 

La ligne de métro U6, qui traverse Berlin du Sud (Alt-Mariendorf) au Nord (Tegel) et qui passe dans le sous-sol de Berlin Est entre les stations Kochstraße et Reinickendorfer-Straße, toutes des deux sises à l’Ouest, continua à fonctionner en traversant les anciennes stations, appelées désormais« Stations fantômes », du fait qu’elles étaient désaffectées, donc vides de toute présence humaine, et plongées dans une quasi-obscurité. Les trains ralentissaient avant d’entrer en gare, et accéléraient à la sortie.

Il y avait une exception, la station Friedrichstraße, où le métro s’arrêtait comme avant, et où la S-Bahn avait son terminus. Mais les voyageurs qui s’arrêtaient là ne pouvaient se rendre à l’Est qu’en traversant une zone de contrôle sous la surveillance de la Police populaire. Les papiers étaient contrôlés, les sacs fouillés. Quant aux ressortissants de l’Est, ils étaient refoulés par leur propre police dans le sens Est-Ouest. Ne passaient que ceux qui avaient un visa spécial (diplomates, espions ou même, plus tard, terroristes), et les retraités, dont on ne craignait pas qu’ils restent à l’Ouest, puisqu’ils n’étaient plus productifs. Et d’ailleurs, ç’aurait été autant d’économisé sur leurs retraites qui ne pouvaient être payées que sur le territoire de la RDA.

Les diplomates, militaires, fonctionnaires américains, britanniques ou français ne passaient pas par ces contrôles, car leurs États géraient Berlin Ouest et Est. Ils étaient contrôlés par les troupes soviétiques, lesquelles étaient supervisées par les Alliés dans l’autre sens. L’Allemagne de l’Est n’avait pas le pouvoir de contrôler ces mêmes Alliés, qui continuèrent à envoyer chaque jour une patrouille en voiture à Berlin-Est, tout comme les Soviétiques envoyaient la leur à l’Ouest, sans compter les avions truffés de systèmes d’écoute épiant les communications en survolant l’Allemagne de l’Est dans l’un des corridors qui leur étaient dédiés.

 

C’est après cet événement que le Président Kennedy, après avoir déclaré que « ce n’était pas une belle solution, mais que cela valait mille fois mieux qu’une guerre », est venu montrer aux Berlinois, en proclamant, dans leur langue, « Ich bin ein Berliner (Je suis un Berlinois) », que, comme au temps du blocus, les USA se portaient garants de la sécurité de la ville désormais emmurée.

 

Ce mur, qualifié « de la honte » par l’Ouest, était présenté par les autorités de Berlin-Est comme le « rempart contre le capitalisme ». Mais on notera que l’une des caractéristiques majeures de ce mur était qu’il n’enfermait pas son contenu, puisque les habitants de Berlin-Ouest pouvaient en sortir par les corridors ou par la voie aérienne, alors que les habitants de son contenant, eux , ne pouvaient pas franchir ce mur pour aller vers l’Ouest.

 

Les seuls Occidentaux qui ne pouvaient pas se rendre à Berlin-Ouest parce qu’ils étaient refoulés à l’entrée des corridors côté RFA étaient les députés d’Allemagne de l’Ouest, qui devaient se rendre à l’ancienne capitale pour siéger dans le Reichstag, dans lequel se réunissait souvent le Bundestag (l’Assemblée nationale) pour bien montrer que Berlin était la véritable capitale, et Bonn simplement une solution provisoire. Ils durent donc désormais prendre l’avion, utilisant l’une des trois compagnies autorisées, l’américaine PANAM, la britannique BEA ou la française Air France.

(à suivre)


Moyenne des avis sur cet article :  2.89/5   (18 votes)




Réagissez à l'article

4 réactions à cet article    


  • zygzornifle zygzornifle 8 novembre 13:41

    Plus de mur donc plus d’ombre .....


    • JP94 8 novembre 16:35

      Parlez-nous de l’Anschluss de la RDA par la RFA, du pillage,et de la destruction de son économie,, par et pour le Capital allemand,, du non-respect des citoyens de RDA qui n’ont pas majoritairement votés pour annexion qualifiée abusivement de réunification, des 4 000 000 de destructions d’emplois en ex(RDA, du limogeage de 100% des cadres (communistes ou non) par la RFA à l’encontre des citoyens de RDA (sans doute pour venger les 100% de nazis limogés l’Est tandis qu’à l’Ouest ils poursuivaient la carrière entamée sous le IIIème Reich, parlez-nous des 10000 personnalités nazies à de hauts postes, en RFA après la Guerre - donc de la non-dénazification de la RFA - du Général Gris, chef des SR nazis devenu par la grâce américains celui du SD ouest-allemand, travaillant les Banderistes ukrainiens et les Oustachis, des attentats pilotés depuis Münich.


      Tout cela passionne aussi, mais est censuré... donc lorsque vous reprenez l’antienne anti-communiste, vous n’apportez rien, vous ressassez tout ce qu’on entend depuis des lustres, dicté par les SR de Münich et ses V-Männer.

      • Rincevent Rincevent 8 novembre 18:43

        Toute une époque, avec une ambiance qu’on ne retrouve plus que dans les romans de John Le Carré (1ère époque). J’ai un peu vécu ça. Mon cousin, appelé après ses classes dans le train Strasbourg-Berlin (sous statut militaire), qui avait comme mission principale de vérifier que les rideaux de fenêtres des wagons étaient bien tirés dès l’entrée en RDA, sinon des ennuis et ramassait les passeports des passagers pour les présenter aux Vopos à la frontière de RDA puis avant d’entrer dans Berlin.

        Moi-même, bidasse en RFA à la même époque (années 60) j’ai été tenté de m’y faire muter (because grosse vie nocturne dans les secteurs occidentaux…) mais vite refroidi par certaines conditions locales : alertes rouges systématiques en pleine nuit, au moins une par mois, avec simulations de combats dans les souterrains du métro… Finalement, Tübingen et la jolie vallée du Neckar, c’était bien aussi. Les Allemands nous supportaient, sans enthousiasme excessif ni animosité. Le barrage évident était la langue, bien sûr, et notre Armée s’ingéniant à envoyer ses troufions le plus loin possible de chez eux, nous n’étions que 5 de l’Est (sur 120) à l’escadron à parler à peu près la langue de Goethe. Dommage.


        • chantecler chantecler 9 novembre 10:51

          Ach, la guerre grosse malheur !
          Dire que ces salauds de bolcheviques ont envahi et martyrisé l’Allemagne en 41 !
          PS1 : https://yetiblog.org/bundeswher-desintegration-ue/
          PS2 : kiki disait : « l’Allemagne je l’aime tellement que je préfère qu’il y en ait deux ! »

Ajouter une réaction

Pour réagir, identifiez-vous avec votre login / mot de passe, en haut à droite de cette page

Si vous n'avez pas de login / mot de passe, vous devez vous inscrire ici.


FAIRE UN DON

Auteur de l'article

christmeunier

christmeunier
Voir ses articles






Les thématiques de l'article


Palmarès



Partenaires