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Scènes de vie à l’ombre du mur de Berlin (suite)

Comment vivaient les Berlinois enfermés dans leur ville et pourtant, plus libres que ceux qui les encerclaient ?

 

A l’ombre du mur (suite)

(suite des articles du 7 et du 8)

Des magazines pour mes amis de l’Est

 

Mon collègue et néanmoins ami Peter était enseignant, comme moi, à la Freie Universität (FU), fondée en 1948 par des enseignants transfuges de l’université Humboldt, située à l’Est et soumise au diktat des autorités de l’Est. Ils avaient bénéficié de l’aide des Américains, et surtout d’une substantielle aide financière d’Henry Ford, le magnat de l’automobile. 

Peter avait de bons amis qui habitaient à Berlin-Est, et à qui il rendait fréquemment visite, l’inverse étant impossible. Il en profitait pour leur apporter des journaux de l’Ouest, et en particulier le magazine « der Spiegel », ouvrage interdit en Allemagne de l’Est.

Il prenait pour cela le métro de la ligne U6 et descendait à Friedrichstraße. Pour franchir les contrôles sans encombre, il cachait le Siegel dans son pantalon, coincé par la ceinture, et mettait dans son sac un magazine féminin sans arrière-pensée politique, qui détournait l’attention des policiers qui, selon que leur digestion les travaillait ou non, le lui confisquaient –peut-être pour leur propre épouse – ou le laissaient passer.

Mais ce jour-là, allez savoir pourquoi, le policier lui demanda, en désignant son abdomen, ce qu’il avait là. Bien entendu, il n’avait rien, mais le policier insista, et il maintint ses déclarations. Il fut sorti manu militari de la file, amené dans une pièce plus digne d’un placard que d’une salle de réunion, et on l’obligea à se déshabiller. Évidemment, on trouva le Spiegel. Les policiers auraient pu se contenter de leur triomphe, et le renvoyer l’oreille basse chez lui, mais certains d’entre eux avaient la fibre pédagogique. Ils voulurent lui donner une bonne leçon. Ils lui firent remettre son slip, confisquèrent ses affaires, lui dirent d’attendre, assis sur une chaise et l’abandonnèrent à son triste sort. Le pauvre Peter n’en menait pas large. Presque nu, il ne pouvait pas faire grand-chose sinon greloter de froid, car il ne faisait pas chaud. Il tremblait bien aussi un peu de peur, car il ne savait pas trop à quelle sauce il serait mangé. Personne ne savait qu’il était là, à part peut-être ses amis auxquels il voulait rendre visite, qui devaient commencer à s’inquiéter de ne pas le voir venir.

Au bout d’une bonne heure entra un officier, qui procéda à son interrogatoire. Il voulut tout savoir de lui, de ses origines, de sa profession, de ses opinions politiques. Puis, il s’enquit de savoir chez qui il se rendait, question qu’il essaya d’éluder. Mais l’officier était un pro du renseignement et des interrogatoires. Il réussit à l’inquiéter assez sur son avenir immédiat pour obtenir le nom et l’adresse du destinataire du Spiegel.

L’officier lui fit alors la leçon, et finit par lui rendre ses vêtements et le laisser partir en le faisant remonter dans le métro, direction la maison.  

Pendant plusieurs mois, il n’osa plus reprendre le chemin de Berlin Est, et quand il le fit, il évita d’aller voir ses anciens amis. Il ne sait toujours pas ce qu’ils sont devenus. Quant à lui, il n’arrive pas à se débarrasser d’un sentiment de culpabilité vis-à-vis de ceux qu’il a dénoncés. Mais était-ce vraiment si grave ? Le malheur, c’est que jamais il ne le saura.

 

Le temps de la réconciliation et le début de la détente

 

En 1969, Willy Brandt, alors ministre des Affaires étrangères d’une grande coalition et chef du parti social-démocrate le SPD a remporté les élections législatives avec le slogan « oser plus de démocratie ». L’ancien résistant s’est prononcé pour plus de crédibilité dans la politique, pour une réconciliation avec les anciens adversaires et pour une rupture totale et définitive avec le national-socialisme.

C’est ainsi qu’il se rapprocha de la Pologne, s’agenouilla en public dans l’ancien Ghetto de Varsovie pour se recueillir en hommage aux victimes de l’holocauste, et n’eut pas peur d’établir des contacts diplomatiques avec la RDA afin de provoquer « un changement par le rapprochement ».

Le prix Nobel de la Paix lui fut remis en 1971 pour sa politique de détente et de réconciliation.

Il réussit ainsi à rassurer ses voisins de l’Est, tout en établissant un dialogue avec l’autre Allemagne pour permettre un échange plus facile entre les deux populations.

Malheureusement, il dut démissionner en 1974 justement à cause des dirigeants de la RDA qui avaient réussi à infiltrer un espion, Günter Guillaume, dans l’entourage direct de Willy Brandt.

 

Le transit, ou comment franchir sans risque la ligne de démarcation et le mur

 

Nous revenons de vacances en France en minibus Volkswagen, et nous sommes passés par la Bavière. Il est 19 heures, la nuit est tombée. À Hof, nous arrivons dans une zone violemment éclairée par des pylônes de 20 m de haut.

Nous nous mettons dans une des files qui s’avancent parallèlement en suivant le marquage au sol. Notre file ralentit, puis s’arrête. Nous faisons de même. Attention, ce n’est pas le moment de heurter une autre voiture. Grâce à la hauteur relative de notre siège, nous distinguons la cabane dans laquelle est assis un policier.  

Lorsqu’il nous fera signe, il faudra avancer tout de suite, sans lui faire perdre son temps forcément précieux. Cela est difficile lorsqu’il y a un reflet dans la vitre, qui empêche de bien voir s’il fait signe ou non. Quelquefois, un bras sort par la fenêtre, ce qui éclaircit la situation.

Mais surtout, il ne faudra pas avancer s’il ne nous en a pas donné l’ordre. Le policier ne le supporterait pas, et nous intimerait l’ordre de reculer jusqu’à notre point de départ, ce qui peut s’avérer difficile si la colonne qui nous suit a avancé, elle aussi. Il faudra faire reculer la file entière, ce qui va prendre du temps, et nous valoir les foudres de nos compagnons d’infortune.

Ensuite, il faut bien avoir préparé ses documents, carte grise, permis de conduire, ainsi que les cartes d’identité de tous nos passagers.

Justement, le policier nous fait signe d’avancer. Nous faisons donc les 10 mètres pas trop vite, mais pas trop lentement non plus, pour ne pas trop nous faire remarquer. Je lui dis bonjour, sans en rajouter, et il grommelle quelque chose d’incompréhensible. Avec quelqu’un de l’Ouest, nous aurions échangé quelques remarques sur le temps, mais avec un membre de la police populaire, il faut se limiter à l’essentiel. Je lui remets le paquet de papiers. Il jette un coup d’œil dessus, puis regarde dans le véhicule avec insistance.

« Vous êtes 4 ?

- Oui, 2 enfants et 2 adultes.

- Avancez. » Notez que ceux qui ne sont pas Allemands, ou au moins résidents de la RFA ou de Berlin avec des papiers en règle doivent payer une taxe de 5 DM (2,50€). Si les Allemands et résidents en règle ne paient pas, c’est tout simplement parce qu’une somme forfaitaire est payée chaque année par la RFA afin d’améliorer les conditions de circulation, et surtout pour que les Allemands de l’Ouest n’aient pas l’impression d’être étrangers.

 

Si vous êtes là pour la première fois, vous allez vous demander comment continue le scénario. Ce n’est pas si compliqué. Un autre policier assis à l’intérieur de la guitoune fait quelques recherches sur son ordinateur, ou par téléphone, et comme il n’a rien à vous reprocher, il prépare un visa, c’est-à-dire qu’il prend un formulaire tout prêt orné du symbole de l’état allemand de l’Est, un cercle comportant un gros marteau disposé verticalement, chapeauté par un compas. Il écrit le numéro de votre véhicule, le jour et l’heure, ainsi que le nombre de passagers. Ensuite, il le joint aux papiers, met le tout dans une pochette et dépose celle-ci sur un tapis roulant, qui achemine les documents vers une autre cabine, à une vingtaine de mètres de là. Comme le tapis roulant est couvert, on ne voit rien. En revanche, on perçoit bien le bruit du moteur qui fait avancer le tapis sans jamais s’arrêter.

 

Nous avançons donc jusqu’à la ligne placée devant la deuxième cabine. Un policier nous fait signe de nous approcher, ce que nous faisons, avec les mêmes précautions que pour la première étape. Il regarde nos papiers un par un, et, pour chacun, compare notre visage à la photo. Je suis depuis quelques années sur cette terre, et j’ai connu bon nombre de contrôleurs, mais aucun ne m’a jamais transpercé avec son regard de cette manière ni aussi longtemps. Sans doute comparait-il le visage partie par partie avec la photo : les sourcils, les yeux, le nez, la bouche, le menton, les oreilles…

Au bout d’un moment, il me remet les papiers, et me dit au revoir. Après un « au revoir » poli, je passe une vitesse et nous voilà partis sur l’autoroute. À 100 à l’heure, et en comptant les arrêts pipi, il va nous falloir trois heures et demie.

 

Il est interdit de dépasser les 100km/h, d’abord, parce que l’autoroute, constituée de plaques de béton, est pleine de trous plus ou moins profonds. Quand on prenait le corridor passant par Magdeburg, l’autoroute franchissait l’Elbe sur un pont et, quand on roulait lentement, par exemple dans un ralentissement, on arrivait à voir l’eau du fleuve à travers le revêtement de béton ajouré comme une dentelle.

 

Mais il y avait une autre raison : l’État allemand de l’Est avait besoin de devises étrangères convertibles, comme le Mark Ouest. L’un des moyens les plus simples, c’était d’installer un radar et son opérateur bien cachés sur le bord de l’autoroute, à un endroit stratégique, et d’installer plus loin une voiture à l’entrée d’un parking pour arrêter les fautifs et encaisser l’argent.

Les radars étaient vraiment bien cachés, soit derrière un panneau, soit sous un filet de camouflage imitant la couleur des feuilles alentour. Mais lorsque les policiers arrêtaient le fautif, ils étaient bien visibles, eux. Selon l’ADAC, le plus grand automobile club d’Allemagne de l’Ouest, qui a enquêté sur le problème, il n’existait pas de catalogue fixant la somme à percevoir en fonction de la vitesse excessive. En fait, les policiers avaient toute latitude pour fixer la somme dans une fourchette donnée, en fonction, on le suppose du moins, de la capacité à payer du fautif. Pour être simple, disons que la contravention se faisait à la tête du client, et à la valeur présumée de sa voiture.

Il y avait quelques règles simples à respecter, outre le respect absolu des limitations de vitesse :

  • Ne pas trainer en route, sous peine de faire croire que l’on a profité du voyage pour faire des choses inavouables et lourdement punies, telles que de prendre quelqu’un en stop, ou même de parler aux habitants de la RDA, ou de faire du trafic avec eux.
  • Ne pas quitter l’autoroute.
  • Et toujours conduire à jeun, car la limite d’alcool est de 0 g d’alcool pour mille.

 

Sur l’autoroute, les voitures roulent ensemble : les grosses voitures de l’Ouest côtoient les petites Trabant de l’Est.

Sur certains parkings, on découvre un magasin plus ou moins grand appelé Intershop. Celui-ci est absolument réservé aux possesseurs des fameuses devises convertibles. On y vend, comme dans les aéroports, de l’alcool, des cigarettes en grande quantité et quelques produits de luxe, mais aussi de quoi se remplir le ventre, comme des paquets de chips. Les prix sont très intéressants, la marchandise étant grandement détaxée. Pour payer, seules les devises convertibles sont acceptées. De plus, il faut présenter ses papiers, ce qui exclut les Allemands de l’Est, même s’ils possèdent des D-Marks ou des dollars.

Ainsi, les Allemands de l’Est, qui n’ont pas droit à grand-chose, sont réduits à l’état de figurants et voient, dans leur propre pays, les vilains capitalistes profiter d’avantages auxquels eux, les habitants, ne peuvent prétendre.

 

Il n’est pas douteux que la possibilité, pour les habitants de l’Est, de comparer en permanence leur situation à celle de leurs cousins de l’Ouest a dû contribuer à la chute du régime communiste.

 

Au bout de 3 heures et demie, nous voilà arrivés au contrôle au sud de Berlin. Nous avons pris la sortie prévue pour ceux de l’Ouest. Les automobilistes de l’Est, qui n’ont pas le droit de quitter leur pays, ont dû prendre l’autre sortie. Nous faisons la queue devant la fameuse cabine. Nous rendons les visas, et on nous laisse sortir. Nous revoilà dans le monde libre, mais entouré d’un mur : libres car enfermés.

Eh oui, la logique en prend forcément un coup !

 

Le terrorisme : La Belle, le restaurant israélien, la maison de France

 

Le chancelier Schmidt continue la politique de Brandt. Il se rapproche des Français du fait de son amitié d’homme politique avec le président Giscard d’Estaing.

C’est malheureusement une période de crise, suite au premier choc pétrolier, qui s’accompagne de l’inflation et d’un marasme économique.

Son caractère bien trempé lui permet de résister au terrorisme qui s’abat sur plusieurs pays, dont la France, l’Italie et l’Allemagne. Il a en particulier à combattre la Fraction Armée Rouge (RAF : Rote Armee Fraktion), la fameuse Bande à Baader, et les terroristes internationaux comme Carlos. D’ailleurs, on finira par se rendre compte que les deux groupes travaillaient souvent ensemble, Carlos ayant épousé une des femmes de la RAF.

À Berlin, il n’est pas si facile de s’échapper après un attentat puisqu’il faut fuir par avion, ou par l’un des corridors. On est donc sûr d’être soumis à un contrôle. Mais en réalité, les terroristes actifs à Berlin sont soutenus par la RDA, bien contente de pouvoir damer le pion à la RFA, et qui les laisse entrer et sortir, selon leurs besoins, sans contrôle.

Les deux plus importants attentats sont celui perpétré le 5 avril 1986 contre la discothèque La Belle, fréquentée par de nombreux soldats américains, et qui a fait 2 morts et 230 blessés, et celui commis en 1983 contre la Maison de France, qui a soufflé le dernier étage et le toit du Consulat de France. D’autres attentats, dont un contre un restaurant israélien, ont fait plusieurs victimes. L’attentat de la Belle a été organisé par la Libye, avec l’aide de la RDA, qui a assuré l’infrastructure. Celui de la Maison de France aurait été organisé par Carlos, dont la Compagne avait été arrêtée, et perpétré par un Libanais. Là encore, la RDA aurait prêté main-forte.

 

À cette époque commence une période de renforcement de l’État de RFA et des services de police en général. En particulier, les communistes et sympathisants, qui se déclarent ouvertement contre la constitution allemande, la Loi fondamentale (Grundgesetz) sont éliminés de la fonction publique. Ainsi, un conducteur de locomotive, donc un employé de la fonction publique, a été révoqué parce qu’il était communiste, tout simplement parce que son parti refusait la Constitution.

 

C’est en 1975 que je suis entré à l’université. J’avais été choisi par la commission idoine dès avril 75, mais l’administration m’a bien précisé que la décision finale dépendait de l’enquête sur ma personne, diligentée par le sénateur de l’Intérieur de Berlin. Cette enquête, qui s’est pour moi déroulée de façon parfaitement opaque, s’est terminée en octobre. J’avais donné ma démission de mon poste de professeur trois mois avant la fin septembre pour le 30.9. Cette date est arrivée sans que j’aie la moindre idée de l’issue de cette enquête. Je n’étais pas communiste, mais j’avais eu deux oncles membres du PCF, et l’un de mes frères avait flirté avec les jeunesses communistes.

Le 8 octobre, un coup de fil m’a appris que j’étais engagé depuis le 1er. Les préférences politiques de mes oncles et de mon frère ne m’avaient donc pas défavorisé. Les enquêteurs n’avaient sans doute pas entendu parler d’eux.

 

Visite en RDA chez Tante Marianne

 

Quand on habite Berlin-Ouest et que l’on veut rendre visite à quelqu’un habitant en RDA, il faut avant tout faire une demande de visa. Le bureau de l’Est chargé des visas se trouve à Steglitz, un quartier du sud de Berlin-Ouest, dans une galerie marchande du nom de Forum Steglitz, au 1er étage, au bout d’un couloir.

Nous allons donc chercher le formulaire et prendre rendez-vous pour faire la demande.

Le jour prévu, nous nous rendons au bureau avec nos papiers et nos formulaires remplis. L’entrevue se passe sans problème, mais on nous précise qu’il existe un change obligatoire de 20 DM. Cela signifie que l’on donne un billet de 20 DM, donc Ouest, en échange de 20 marks de l’Est, alors que le taux est de 1 pour 4 en faveur du DM. On nous explique aussi qu’il faudra dépenser les 20 marks de l’Est sur place, étant donné qu’il est interdit d’exporter cette monnaie. Généreux comme toujours, nous nous disons que nous laisserons l’argent à Tante Marianne, qui sera, pensons-nous, bien heureuse de les encaisser.

 

C’est le jour J. Nous revoici au poste de contrôle bien connu. Mais cette fois-ci, il nous faut choisir une autre file : « Einreise in die DDR » (entrée en RDA). Les policiers sont semblables à ceux du transit, mais il y a quand même une différence de taille : ils ont le droit de fouiller le véhicule et nous sommes obligés d’en sortir. Pendant ce temps, je vais changer les fameux deux fois 20 DM, un billet par personne. On me donne des billets portant l’emblème de la RDA : marteau et compas. J’aurais le droit d’en changer plus, mais vu qu’il n’y a rien à acheter, à part quelques denrées telles que la viande et les petits pains, que nous n’aurions de toute façon pas le droit d’exporter, je me limite à la somme plancher obligatoire.

La voiture ayant été fouillée et la police n’y ayant rien trouvé d’intéressant, nous voilà libérés : nous pouvons pénétrer en RDA.

Les routes y sont encore plus défoncées que les autoroutes. Je suis obligé de ralentir pour ne pas trop abimer la suspension. J’essaie aussi de contourner les trous, pleins d’eau de pluie, dont j’ignore la profondeur. Nous sommes en pleine cambrouse : Stahnsdorf est une toute petite ville située entre Berlin et Potsdam. Il y a bien une église et une place devant, mais rien de bien original. Les quelques magasins que nous longeons, une boulangerie, une épicerie, me rappellent une photo prise devant le café épicerie de mon arrière-grand-père paternel, bien avant la guerre de 14, à Ecrosnes, près de Chartres. Même rue pavée, même genre de constructions, même ciel mélancolique, même couleur, car si la réalité est ici théoriquement bariolée, les objets et les gens sont habillés de gris.

 

Dans une rue désolée, nous trouvons une petite maison en plus ou moins bon état. Si l’on y refaisait la toiture, donnait un coup de peinture à la façade, et réparait les volets délabrés, elle ne serait pas si mal que cela.

 

Mais voici la tante Marianne qui apparaît sur le seuil, une de ces fausses tantes qui fourmillent dans certaines familles. Il s’agit en fait d’une ancienne voisine de ma belle-mère, qui a fini par faire partie des meubles et qui s’est trouvée investie du rôle de marraine lors du baptême de ma femme. Elle est chétive, vêtue de gris, et se tient voûtée. Son mari apparaît à son tour, un petit homme rondouillard à l’air jovial.

Malheureusement pour moi, l’oncle Paul, car c’est ainsi qu’il se nomme, est un ancien prisonnier de guerre qui a passé deux bonnes années en France. C’est fou le nombre d’anciens prisonniers de guerre qui vivent en Allemagne. À croire qu’ils ont été faits prisonniers sans combattre. Dès que vous vous révélez comme Français, vous avez droit à l’histoire du prisonnier de guerre, et à la fameuse phrase que chaque soldat allemand semblait avoir apprise par cœur : « Voulez-vous Mademoiselle promenade bicyclette ? », forme militaire de « C’est à vous, ces beaux yeux ? » ou de sa variante « Vous habitez chez vos parents ? », qui font partie de la panoplie du dragueur de base dénué d’imagination.

 

L’oncle m’explique qu’il a été prisonnier de guerre en Bourgogne, et qu’il y avait appris à faire du vin. D’ailleurs, tel le roi de Prusse Frédéric II, qui avait essayé d’introduire la culture de la vigne à Potsdam, mais sans grand succès, il avait lui-même planté sa vigne, dont la production annuelle suffisait à remplir deux bouteilles. Avec la fierté des vignerons, il m’amène dans sa cave et me met sous le nez une bouteille emplie d’un liquide jaunâtre : son vin. Il débouche la bouteille, sort deux verres d’un petit placard, verse une rasade de son nectar dans l’un des verres et remplit le second. Puis il me tend le premier rempli, m’invitant à déguster.

Je m’exécute. Dans tous les sens du mot, car ce breuvage se situe à égale distance du jus de pomme et du vinaigre de vin. Le concept de pisse d’âne, mais au sens propre, m’effleure même. Mais, bien élevé, je réprime une grimace et déclare : « Il est vraiment bon. », ce qui a pour effet de le pousser à m’offrir une deuxième rasade, alors que je n’en ai bu qu’une maigre gorgée. J’argue du fait que je conduis et que je dois rester sobre pour échapper à une double punition.

 

C’est d’ailleurs une constante, à l’Est : le goût est faussé. Il existe toutes sortes de produits qui imitent ceux de l’Ouest avec peu de succès : les chips au goût de carton, le maïs soufflé pour apéritif à la graisse rance, les bonbons au caramel venus de Pologne qui s’effritent sous la dent, le camembert plâtreux, le mousseux Rotkäpchen (Chaperon rouge) rappelant le jus de pomme, dont on peut admirer une bouteille dans l’excellent film Goodbye Lenine.

Le repas de midi est d’ailleurs dans la même note : une variation autour du chou (blanc, vert, rouge, mais pas fleur), une viande filandreuse arrosée d’une triste sauce style goulasch, et comme dessert, un étouffe-chrétien ramolli par une crème tournée.

Comme tout cela est fait avec amour, on en prend, on s’extasie, et on se retrouve dans l’obligation d’en reprendre, puisque c’est si bon, et que l’on a feint le plaisir de le manger.

Une imitation de simili café vient couronner le tout. En tant que conducteur, j’échappe à la Vodka russe. Je suis d’autant plus méfiant que nul n’ignore ici que lorsqu’ils n’ont plus de vodka, les soldats russes se rabattent sur l’antigel de camion sans état d’âme. Si l’antigel peut concurrencer la vodka, c’est qu’il n’en est pas si éloigné que cela par le goût. Alors, prudence. Comme disent les Allemands, « la prudence est la mère de la caisse de porcelaine ». Alors, évitons la casse.

 

L’après-midi, nous faisons une promenade qui nous mène au cimetière local. Comme tous ses homologues allemands, il est très vert, planté d’arbres et d’arbustes. Les cimetières français sont pleins de marbre, leurs correspondants allemands sont plantés et boisés. On y retrouve les grands-parents maternels de ma femme, quelques voisins ou voisines de ma belle-mère. Ce n’est pas la première fois que je rends visite à des morts étrangers à tous égards, car rien ne me rapproche d’eux. J’ai même visité un jour un cimetière allemand dans la Somme avec une de mes belles-sœurs, née pendant la guerre, et dont le père gisait là, mort enterré en France. C’est à cette occasion que j’ai appris qu’il existait un tourisme funéraire qui amenait en cars confortables les veuves et orphelins sur les cimetières allemands de Normandie et de Picardie, ce pèlerinage étant couplé à une visite de Paris, soirée au Moulin rouge incluse. Il faut bien joindre l’utile à l’agréable.

 

Vers 17 heures, les deux filles de la maison, âgées de 19 et 18 ans, rentrent du travail. Catholiques pratiquantes, elles n’avaient pas eu droit au baccalauréat. L’une est laborantine, l’autre suit une formation de secrétaire. Elles sont vêtues d’un jean de fabrication locale en toile molle, ersatz de jean à l’occidentale.

Le soir finit par arriver. Avant de prendre congé, nous voulons offrir les 40 marks Est à la tante, qui tord le nez et ne semble pas du tout enthousiasmée. Nous apprendrons après la chute du mur que les citoyens de l’État des Ouvriers et des Paysans, travailleurs et moins mal payés que dans les autres pays du bloc soviétique, avaient d’autant plus d’économies qu’il n’y avait rien à acheter, une fois les denrées de base acquises, et que, vertueux par nécessité, ils avaient de nombreuses économies à la banque. Inspiré, je remballe les billets de l’Est et je leur offre la même somme en marks de l’Ouest, ce qui a pour effet de détendre immédiatement l’atmosphère. J’apprendrai plus tard que les monnaies convertibles permettaient d’avoir toutes sortes de produits, et même sans attente. Si vous aviez besoin d’une poignée de porte, ou d’un robinet, il fallait faire une demande par écrit et attendre un certain temps, voire une quasi-éternité. Mais avec des marks de l’Ouest, vous pouviez avoir l’objet en question sans attendre. Plus tard, il a même existé un catalogue grâce auquel des gens habitant à l’Ouest pouvaient commander, et payer, des produits qui étaient livrés à leur proche de l’Est. Vraie caverne d’Ali Baba, il offrait tout du tournevis à la Golf de chez Volkswagen, en passant par les vêtements et l’électroménager. 

 

Le soir, nous revoilà au poste de contrôle pour sortir de RDA. Ce que nous ne savions pas, mais dont nous aurions dû nous douter, c’est qu’il était plus facile d’entrer que de sortir.

 

Nous devons tous sortir du véhicule, tandis que les policiers s’y affairent. L’un d’eux fait passer un miroir monté sur roulettes et muni d’un manche pour regarder sous le véhicule, sans doute pour voir si personne ne se cramponne au châssis. Un autre sort la banquette arrière. Un troisième visite le coffre, tandis qu’un quatrième inspecte le moteur. Au bout d’un quart d’heure, on nous rend notre véhicule complètement remonté. Puis, on nous demande combien d’argent de l’Est nous avons sur nous. Nous n’osons pas leur dire que nous avons jeté nos 40 marks-Est dans une poubelle, pour ne pas avoir d’ennui.

Enfin, on nous libère et nous quittons le paradis communiste.

 

Comment les Berlinois de l’Ouest passent le temps à l’abri du mur

 

À Berlin « intra-muros », on peut pratiquer bon nombre de sports, même si c’est parfois au prix de légères rectifications.

 

Il y a un nombre impressionnant de stades, gymnases, une salle omnisports, la Deutschlandhalle, des patinoires et même, en hiver, un anneau de glace de vitesse aux normes olympiques.

Les skieurs vont pratiquer leur sport en Bavière, en Autriche ou en Suisse, voire en Italie, autrement dit, dans les Alpes. Mais hors vacances, et à condition qu’il neige, ils se rendent sur les deux« montagnes » de Berlin, construites avec les gravats provenant des maisons bombardées pendant la guerre. L’une d’elles, le Teufelsberg (la montagne du diable), située à l’Ouest de la ville, est équipée pour l’occasion d’un tire-fesses. L’autre, située dans le sud de la ville, l’Insulaner (l’Insulaire), convient mieux à la luge qu’au ski alpin. Avec un dénivelé d’une centaine de mètres, on se doute que l’on est vite en bas. Mais le Berlinois de base pense pouvoir rivaliser avec les Alpes. C’est peut-être pour cet enthousiasme doublé d’un complexe de supériorité mal placé que l’on nomme Berlin « la ville qui a du cœur et une grande gueule » (Berlin, die Stadt mit Herz und Schnauze).

 

Les amateurs de voile sont mieux placés. Il existe des lacs au nord, à Tegel, sur lesquels aussi bien des voiliers que des bateaux à moteur peuvent circuler. Au Sud-Ouest se trouve le grand lac du Wannsee, bordé de nombreux petits ports. Il est relié aux lacs du nord par un canal, ainsi qu’à un système de canaux traversant le sud de la ville. Les voiliers que l’on y trouve vont de la coquille de noix au 20m. Des navires de tourisme amènent les gens d’un point à l’autre. L’un deux, le Havel-Queen, a la forme d’un navire du Mississippi avec de fausses roues à aubes, un autre, le Moby-Dick, est une imitation de baleine, la proue étant en forme de tête de cachalot, et la poupe, en forme de queue recourbée vers le haut.. Les Berlinois aiment bien ce qui sort de l’ordinaire. Ainsi, les spécialistes de la voile pensent se déplacer dans une espèce de Côte d’Azur, le beau temps et l’espace en moins.

 

Les amoureux de la plongée ont eux aussi leurs plaisirs. Soit ils s’entraînent dans des piscines, soit ils plongent dans une tour destinée à l’entrainement des pompiers, et qui simule des plongées profondes en augmentant, dans un caisson, la pression de l’air. Pour les plages de sable blanc, les poissons et les algues, on repassera.  

 

Heureusement, il y a un endroit paradisiaque à l’Ouest de la ville : le lac de Glienicke. Ce lac en pleine nature permet, dès le mois de mai, de faire des plongées en plein air. Il est particulièrement intéressant parce qu’il atteint la profondeur rare à Berlin de11m. Mais vous y chercherez en vain des bancs de poissons. D’ailleurs, comme pour tous les lacs berlinois, l’eau se trouble avec le temps. Fin mai, vous voyez encore vos palmes, deux semaines après, vous distinguez encore à peu près l’heure sur votre montre. Ce ne sera hélas plus le cas fin juin, où vous n’aurez que le bonheur de respirer de l’air en bouteille et d’entendre les bulles sortir de votre détendeur. D’ailleurs, il y a encore un autre problème, presque rien… Le lac est orienté Nord / Sud, et tandis que la rive Est appartient à Berlin-Ouest, la rive Ouest est à la RDA. Elle est d’ailleurs « protégée » par un mur, le fameux mur, surveillé par des miradors, et si vous vous approchez trop de cette rive, il se peut qu’un zodiac de l’Armée Populaire vienne vous cueillir car on vous soupçonne d’espionnage, à moins que vous ne prépariez une invasion de la RDA.

 

Cela est arrivé à certaines personnes qui, sous l’eau, ne s’étaient pas rendu compte qu’elles prenaient la mauvaise direction, et dont la présence a été trahie par des bulles. Après plusieurs heures d’interrogatoire, elles ont été relâchées… mais au nord de la ville, et dans leur tenue de plongée, pour qu’elles s’en souviennent bien.

Sinon, en été, les hommes et femmes-grenouilles vont en Méditerranée, ou en hiver sur la Mer Rouge. 

 

Mais il existe d’autres plaisirs de plein air : les baignades dans les lacs, ou en pleine forêt. Le lac Grunewald-See pour les nudistes ou ceux qui veulent laisser courir leur chien, la forêt Grunewald pour ceux qui aiment les randonnées équestres, les visites au Zoo de Berlin. À ce propos, Berlin est sans doute la seule ville qui connaisse le nom des animaux les plus représentatifs de son zoo, tels que « Bulette » l’hippopotame nain, ou encore Knut l’ours blanc. Leurs maladies, leurs amours, les naissances sont souvent à la une des journaux.

 

Il y a encore la cueillette des champignons, de l’agaric à l’amanite phalloïde), les longues promenades, le jogging, les courses populaires telles que les 25 km de Berlin, avec arrivée au Stade olympique (oui, celui d’Adolphe !) ou le célèbre Berliner Marathon fin septembre, où, ces dernières années, a été battu le record du monde.

Les familles turques préfèrent se griller des saucisses sur des barbecues portatifs en face de la résidence des Présidents de la République, le château Bellevue, ce qui, évidemment, ne plait pas à tous. Il y a donc de quoi se divertir, surtout si l’on a des ambitions modestes.

 

Pour ce qui est de la culture, Berlin-Ouest ne craint pas la concurrence, avec plus de 100 musées, d’innombrables salles de théâtre, de music-hall, de cinéma et un festival annuel qui distribue des ours. À cela s’ajoutent des salles de concert comme s’il en pleuvait, avec l’un des meilleurs orchestres du monde, les « Berliner Philharmoniker », à voir et à entendre dans ses salles de la grande et de la petite Philharmonie à l’architecture particulière.  

Bref, il y a toujours quelque chose à faire à Berlin… et il y a même un mur unique à voir. Et lorsque l’on parle du mur, de sa chute, d’avant ou d’après le mue, c’est forcément celui de Berlin.

 

Il y a aussi ses universités, ses cours du soir nommés « université populaire » où des gens de tout âge et de toutes provenances se rencontrent pour apprendre, et pour pas cher, les langues étrangères, l’art du bouquet japonais, l’écriture de livres, la photographie, la comptabilité ou le jiujitsu.  

Enfin, il y a les temples de l’hédonisme, de la modeste cabane à frites au restaurant en passant par le Kebab, les glaciers, les cafés vendeurs de gâteaux. On y trouve aussi le plus long comptoir du monde si l’on met les comptoirs de bars bout à bout, les restaurants de cuisine allemande, chinoise, indienne, mexicaine, française, italienne ou les restaurants à poisson, ou pour végétariens.

 

Bref, les Berlinois ont recréé, à l’abri du mur qu’ils n’ont pas choisi d’avoir, un monde divers où règnent la joie de vivre ensemble, l’imagination et l’envie d’expérimenter.

 


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4 réactions à cet article    


  • PRCF PRCF 10 novembre 11:38

    Pour sortir de la vieille propagande éculée d’il y a 40 ans, parlons un peu de la réalité et du bilan de la chute du mur. Un bilan chiffré qui fait froid dans le dos.

    https://www.initiative-communiste.fr/articles/luttes/25-ans-apres-chute-du-mur/


    • Lugsama Lugsama 11 novembre 00:36

      @PRCF

      Mr. regrette la dictature et ses famines volontaire ? Bien heureux que les américains vous l’ait mise si profonde que vous en pleurez encore. Ah les cons..

    • ARMINIUS ARMINIUS 11 novembre 08:29

      Excellente évocation complémentaire de « Goodbye Lénine » et de « La Vie des Autres ». L’infâme « roteux » que vous évoquez est encore en vente partout en Allemagne, j’en ai fait la triste expérience à une fête de famille l’an passé...


      • Agafia Agafia 11 novembre 09:45

        Merci pour la qualité de vos articles, qui me rappellent plein de souvenirs d’enfance et de jeunesse.

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