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Accueil du site > Actualités > Société > « Tout est permis, mais rien n’est possible »...

« Tout est permis, mais rien n’est possible »...

 

Plus rien n’échappe à l’emprise d’Eros, dieu de l’amour et du marketing mieux servi que jamais par les « technologies numériques ». Les populations planétaires urbanisées et connectées sont submergées par un tsunami d’images hypersexuées. En sont-elles plus « libérées » ? Le philosophe Romain Roszak analyse l’envers du dé-corps : cette débauche d’images plus ou moins érotiquement « correctes » constitue une « manne économique inédite » pour le « capitalisme hédoniste ».

 

La pornographie s’érige en « nouveau totem occidental, notamment pour une caste d’intellectuels » qui la promeut en pratique culturelle. S’il y a un secteur de « l’industrie des loisirs » qui ne connaît pas « la crise » depuis que la virtualité informatique a rompu toutes les digues, c’est bien la pornographie. Désormais « accessible d’un clic », elle s’impose en « fait social massif » et en « marchandise centrale du capitalisme hédoniste ».

Professeur agrégé de philosophie, Romain Roszak rappelle qu’elle n’est pas qu’un « simple catalogue d’images dégradantes » : elle est aussi « l’industrie » qui les produit et le « commerce » qui les écoule »... Ce secteur florissant à souhait bénéficie d’un « discours pro-pornographique » suffisamment rôdé et « dénué de charpente pour être tordu dans tous les sens, au gré des mutations sociales ou politiques ».

De surcroît, il a bénéficié de l’assignation à résidence des populations devant les écrans, en mode « télé-travail » ou « télé-enseignement » comme en mode « télé-loisirs », avec un tiers de la bande passante mondiale désormais consacré à la consommation de videos pornographiques. La pornographie serait-elle le produit ultime accouché par une « société du spectacle » en débandade ?

 

Le marché du désir

Après la seconde guerre mondiale, le capitalisme se retrouve face à sa contradiction essentielle, soulignée en son temps par Karl Marx (1818-1883) : « La surproduction engendre une crise des débouchés et le taux de profit tend toujours à baisser  ». Les marchés traditionnels ( biens d’équipement, de confort, loisirs) sont sursaturés. Confronté à ses limites prévisibles, le « capital » cherche d’autres voies de valorisation. Voilà près d’un demi-siècle, le « néocapitalisme » s’emploie à résoudre ce « problème de la baisse tendancielle du taux de profit en misant sur le développement de nouveaux marchés, jusqu’alors embryonnaires – voire illicites » - en l’occurence ceux de l’imagerie sexuelle.

Cela passe par « l’abattement des institutions (morales, légales) qui empêchent le déploiement de nouvelles marchandises et l’extension de l’empire de la valeur d’échange  ». Graduellement, la « nouvelle marchandise » pornographique se déploie avec le développement des moyens de captation et de diffusion de l’image (cinéma, VHS, internet prenant le relais des cartes postales d’antan) sur fond de libéralisation des moeurs et de permissivité morale aux antipodes du vieux « capitalisme industriel et de sa morale de l’effort et de l’épargne » : « Il faut faire en sorte que les consciences identifient spontanément le capitalisme à la jouissance  ».

La marchandise pornographique « se greffe à tous les marchés » (tourisme et loisir, audiovisuel, textile, industrie des gadgets), les connecte entre eux et les « homogénéise par une nouvelle finalité libertaire ». Ainsi, le monde peut être envisagé comme un terrain de jeu, un « spectacle sexuel que chacun est invité à contempler et rejoindre » selon son appétence et surtout ses moyens.

Le libéralisme libertaire revisite l’antique formule du pain et des jeux : « le jeune est la clientèle d’un nouvel échange qui permet la jouissance au prix d’un renoncement au politique  ». Exit, la vieille question de la « lutte des classes » voire des places : désormais, « il s’agit de fidéliser une nouvelle clientèle et de lui proposer quelque chose à perdre ». Même les enfants aux connexions neuronales en formation s’en douteraient : « ce qui est gratuit ne l’est jamais vraiment et ce qui est concédé facilement cache souvent quelque chose  »...

 

Le « jeu pornographique »

Alors, que cache le « jeu pornographique » ? Plus les « possibilités politiques » semblent s’effacer – comprendre : « plus les promesses d’un capitalisme social apparaissent comme fumeuses » – plus l’attachement à « ce qui reste » – « c’est-à-dire la liberté de jouir d’images qui ne coûtent rien à produire – est paradoxalement fort, voire irrationnel  », surtout en période d’enfermement numérique... Le jeu pornographique se présente volontiers sous les atours d’une « jouissance filmée » et érige « cette pure jouissance en nouveau souverain bien, la redéfinition contemporaine de la vie bonne ». D’abord, le « discours de la pornographie contemporaine c’est-à-dire sa morale de la transgression systématique et son économie politique implicite, ne peut qu’entrer en conflit avec son vécu productif  », c’est-à-dire les « conditions de travail » des acteurs. Là comme ailleurs, surexploitation à tous les étages dans des conditions d’abattage aisément imaginables lors de tournages parfois violents...

Ensuite, le désir attisé de « voir toujours plus de sexe à l’écran » se solde par une surconsommation pornographique toujours inassouvie et un « désapprentissage politique et civique » : une « société de clients est plus facile à gouverner »... Et ce d’autant plus en période d’assignation des individus dans une existence végétative de techno-zombies immergés dans un univers d’images présumées excitantes.

Par ailleurs, un « certain journalisme trash qui goûte l’érudition comme la provocation systématique » s’emploie allègrement à accomplir une « confusion du pornographique et du culturel  » - à chaque société ses « avant-gardes » présumées « intellectuelles » ou « artistiques », et sa presstitution décomplexée...

D’un côté, les individus postmodernes puérilisés et rendus asociaux ressentent la convention, l’obligation voire le « devoir social à se libérer sexuellement » et de l’autre, ils subissent comme une « incapacité à réaliser cette obligation ». Pire : « puisque cette injonction paraît libératrice », cette « nouvelle norme qui s’oppose aux anciennes tournées vers l’écrasement du corps et des aspirations individuelles  » est d’autant plus frustrante et insoutenable de par l’incapacité de chacun à pouvoir s’y conformer et s’y soumettre, faute d’accès à certaines facilités dont jouissent de plus favorisés ou mieux nantis. La « jouissance inconditionnelle » vendue en nouveaux « droits de l’homme » peine à entrer dans les pratiques quotidiennes...

Ainsi, « l’état de malheur se généralise, sitôt compris que le niveau de vie, les capacités réelles sont en contradiction avec la permissivité morale octroyée, imposée d’en haut  ». Ce que Michel Clouscard résumait ainsi : « tout est permis, mais rien n’est possible ». Ainsi, la pornographie analysée comme « marchandise massive, signifiante et promotionnelle » participe d’un « façonnage anthropologique décisif, socialement dangereux, politiquement risqué ». Romain Roszak s’attache à mettre en lumière « l’irresponsabilité civique qui fonde le libre commerce pornographique » et interroge ce façonnage de masse tant sexuel qu’affectif imposé par le capitalisme hédoniste : « Une idéologie de la jouissance surcharge la pornographie de significations socialement irresponsables  ». Il engage à « refuser de faire du libre commerce pornographique une manifestation de liberté  » et de la permissivité sexuelle « une ligne politique »... Pourquoi « imputer aux seuls individus la responsabilité des violences sexuelles persistantes » ? Y aurait-il une « responsabilité collective » reposant sur cette distinction bien commode entre ceux qui « maîtrisent » ou qui « ne maîtrisent pas » les codes de la pornographie ?

Prenant acte du « lien existant entre le capitalisme de la séduction et la persistance des viols et des violences sexuelles  », il conclut qu’on « n’y mettra pas fin tant qu’on n’aura pas liquidé le capitalisme lui-même ». C’est-à-dire celui dont « l’inflexion sensualiste » dans les années 70 a rendu nécessaire une « restructuration lourde du psychisme occidental par une fatalité faite stratégie  ».

Ainsi, ce capitalisme hédoniste a « investi le désir sexuel individuel et travaillé à nous rendre de plus en plus excitables et de plus en plus excités  ». La « normalisation des viols et des violences sexuelles » est-elle « indissociable de ce dressage anthropologique qui identifie jouissance, nature et liberté » ?

Romain Roszak propose de renouer avec le principe de réalité. Et de rattacher « une partie des violences sexuelles à cette idéologie de la jouissance  » : serait-elle l’expression d’une « haine des femmes en tant qu’elles ne jouent pas le jeu auquel les destine la nouvelle société sensualiste ou qu’elles ne le jouent jamais assez bien » ?

Si la « culture du viol est une partie de la culture transgressive », alors il serait urgent de se désenvoûter de ce principe du plaisir érigé en « morale de la jouissance » pour faire avaler la marchandisation du sexe. Au fond, s’agit-il d’écouler sans cesse de nouvelles marchandises et de s’en satisfaire comme on s’accommoderait de son auto-exploitation présumée « libre et heureuse » ? Le culte du « bien jouir » n’est-il plus en capacité d’assurer d’autre issue au destin sexué des mortels ?

Romain Roszak, La Séduction pornographique, éditions l'échappée, 320 p., 20 €


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26 réactions à cet article    


  • Laconique Laconique 16 août 16:37

    Well, the gender dynamics has completely shifted in a few decades. In the past, young men were experiencing more sex than young women. Now look at the graphs in this video. Young women have access to a lot of casual sex, sex without love, while pornography is the only solution for a lot of men. But this is taboo, the ultimate taboo, you’ll never hear about male frustration in this society, only male violence and « rape culture ». Capitalism has nothing to do with that. It’s a cultural stream : woman empowerment, woman narcississm, because they’ve got a lot of choice, and men are desperate, they’re useless due to technology, and the spiritual emptiness of our society leaves nothing but romantic love as the ultimate goal for happiness. Shit ! it’s already the end of monogamy : women prefer share an alpha male than being faithful to an average guy : https://youtu.be/n2zk7oJTcjQ. But who says that ?


    • Bernard Mitjavile Bernard Mitjavile 17 août 07:43

      @Laconique Bonne réflexion remettant les pendules du féminisme à l’heure.


    • Claude Simon Claude Simon 18 août 07:15

      @Laconique

      Et oui, l’homme alpha, celui qui permet au couple d’être un complot contre le monde, avec un produit, mode de vie ou décision toxique pour les autres, et un mode de vie parasite.
      Les femmes leur font confiance, afin de gagner la sécurité vis à vis de cette toxicité, ou de la rareté, tant que leur petit jeu ne soit pas dévoilé ou que cela leur nuise de trop.

      Enfin, c’est souvent les enfants qui mènent la danse, et, heureusement, ceux-là sont sacrés. Car tel est l’avenir de l’humanité.


    • Gollum Gollum 16 août 16:49

      Bien vu. Complètement d’accord. Notamment ça :

      Romain Roszak propose de renouer avec le principe de réalité. Et de rattacher « une partie des violences sexuelles à cette idéologie de la jouissance  » : serait-elle l’expression d’une « haine des femmes en tant qu’elles ne jouent pas le jeu auquel les destine la nouvelle société sensualiste ou qu’elles ne le jouent jamais assez bien » ?

      Effectivement on demande aux femmes  de façon plus ou moins larvée  de nous faire jouir un max et beaucoup estiment qu’elles ne jouent pas le jeu et donc...

      Et bien évidemment le capitalisme est le responsable majeur avec sa « culture » de la satisfaction à n’importe quel prix..


      • Schrek Lampion 16 août 17:10

        C’est vrai que le BDSM qui respecte les gestes barrières, ça craint.


        • Jeekes Jeekes 16 août 18:50

          @Lampion
           
          Tiens j’vais en parler à Gris-veau !
           


        • charlyposte charlyposte 17 août 09:08

          @Jeekes
          Comme quoi le variant DELTA n’est aucunement un hasard ! smiley


        • arthes, Britney for ever arthes, Britney for ever 22 août 16:59

          @Lampion

          C’est vrai que le BDSM qui respecte les gestes barrières, ça craint.

          Oooof, pourquoi donc ?

          Sans le gode ceinture, reste le fouet et faire découvrir la jouissance de la frustration...La distance sanitaire reste respectée.

          C’est fou ce que les hommes sont peu imaginatifs ...Mais tellement retournables ...


        • Balance ton porc. Comme pour Freud l’argent et le sexe son liés. De nombreuses CPostales de 1900 représentait un femme entourée d’un fer à cheval passant le siècle sur un cochon......Très recherches....Si la tire-sans LYRE était associée au cochon, ce n’est pas par hasard...Bernays en a fait son beurre...https://www.google.com/search?q=carte+postale+femme+sur+cochon+passant+un+fer+%C3%A0+cheval&source=lnms&tbm=isch&sa=X&ved=2ahUKEwid_tbThrbyAhWJG-wKHQwYDKQQ_AUoAXoECAEQAw&biw=1280&bih=598#imgrc=agGSDv9nIZkn8M. Paraît que Déesse KA s’est casé... C’est Platon qui considérait le cochon comme comme l’animal le plus évolué...


          • Nombreux sexologues de dire que l’orgasme est excellent pour la santé... Une proche décédée en plein Epectase et d’autres expériences m’ont démontré le contraire. Selon une certaine association : AMOR FATI. 


            • chantecler chantecler 16 août 20:05

              @Mélusine ou la Robe de Saphir.
              Alors là Mélusine vous vous avancez !
              Je vous confirme jouir c’est très mauvais pour la santé .
              Aussi je me réjouis que vous n’en abusiez pas .
              PS : si vous êtes tentée , courrez chez un curé pour qu’il vous rende la raison .
              la baise c’est que pour fabriquer des petits nenfants , avec un papa et une maman natürlich .


            • lephénix lephénix 16 août 22:06

              @Mélusine ou la Robe de Saphir.
              il est vrai que de nombreux articles et expériences vont dans ce sens, sans compter ceux consacrés à l’asexualité... on se rappellera l’enviable sortie d’un ancien tanneur devenu occupant précaire de l’élysée dont la « connaissance avait pris l’escalier de service »  « il se rêvait César, il est mort Pompée » dixit Clémenceau... si manger sans faim constitue un viol de ses muqueuses gastriques, on peut concevoir l’issue d’autres abus sans appétit véritable  à force de se laisser machiner...


            • Gollum Gollum 17 août 08:58

              @Mélusine ou la Robe de Saphir.

              On sent comme un doute chez vous...

              Malgré votre âge avancé il semble que vous n’ayez pas saisi toute la subtilité de la chose...

              Et ce malgré des amours hors normes selon vos propres dires..

              Doit on en déduire que finalement cela fit pschiiitt ?......


            • @Gollum et oui,...un cancer cela fait pschittt,....


            • @lephénix W. Reich et sa célèbre boîte à ORGONE était paranoïaque...



            • jjwaDal jjwaDal 16 août 19:34

              La force du capitalisme est de rendre payantes les biens et services que la nature offraient gratuitement et la pornographie n’échappe pas à la règle.
              C’est clairement une arme de destruction massive des relations hommes/femmes comme la nourriture industrielle est une arme de destruction massive de la santé humaine, mais peu importe du moment que le plaisir immédiat est là...
              Plus nous passons de temps en interaction avec des machines et moins nous devenons aptes aux relations humaines, plus nous consommons de plaisirs artificiels (la pornographie jouant ce rôle) et moins nous sommes attirés par les plaisirs naturels.
              Les individus y perdent beaucoup, la société aussi, mais le capitalisme se moque complètement et des uns et des autres. En base, c’est une machine à faire du fric et peu importe s’il nous envoie tous dans une dystopie inimaginable.
              Une époque formidable.

              Ce n’est pas un hasard si l’accès à la contraception, la pornographie et la « libéralisation de la femme » ont aboutis au plus fort taux de personnes seules de toute l’histoire humaine et à une marée montante de personnes sans aucune forme de vie sexuelle, au milieu de cette autorisation à l’abondance.


              • chantecler chantecler 16 août 19:51

                @jjwaDal
                "Ce n’est pas un hasard si l’accès à la contraception, la pornographie et la « libéralisation de la femme » ont aboutis au plus fort taux de personnes seules de toute l’histoire humaine et à une marée montante de personnes sans aucune forme de vie sexuelle, au milieu de cette autorisation à l’abondance.

                "
                Ca se discute !
                D’accord pour la pornographie et les écrans ...


              • lephénix lephénix 16 août 21:54

                @jjwaDal
                merci pour votre visite.
                on ne saurait mieux dire : nous nous sommes laissés dénaturer jusqu’à ce point de réification et de non-retour  à moins de reprendre le processus d’humanisation abandonné après l’hominisation aux machines, aux machins machiniques, au machinisme menant au digitalisme et à la mise sous écrou numérique la cage n’était même pas dorée, tout juste siliconée... si l’amour sauve de l’absurde et ouvre l’existence, il ne fallait pas se laisser enfermer en si bon chemin...


              • jjwaDal jjwaDal 16 août 21:57

                @chantecler
                Oui, le reste se discute et cela serait un peu long ici. Oui, la femme n’a pas à être un individu de deuxième catégorie, pas plus que de première. Or, c’est ce qui arrive largement. Tout contribue à éroder le dipôle entre les sexes et nous allons en collision frontale avec une question vieille de plusieurs millénaires « Si le sel ne sale plus, avec quoi salera-t’on ? Le principe »féminin" est en train d’être balayé de la surface de la Terre par un comportement de consommateur prédateur généralisé et cela ne présage rien de bon. Face à cela les hommes sont sommés d’être soit des super prédateurs ou d’oublier leur masculinité.
                Nos descendants seront bien moins nombreux que tout ce que nous pouvons imaginer, dû à cette érosion continuelle des différences et cette lutte pour savoir qui aura l’égo le plus démesuré sur le ring.
                Just saying...


              • Attila Attila 16 août 20:12

                Je ne sais pas si l’auteur fait une allusion à Michel Clouscard. Petit rappel :

                Tout est permis, mais rien n’est possible

                .


                • lephénix lephénix 16 août 21:57

                  @Attila
                  si, effectivement... merci pour le rappel


                • charlyposte charlyposte 17 août 08:54

                  Bientôt le vaccin au viagra plus plus, obligatoire devant les écrans. smiley

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