Bonjour Ka
Je voulais te répondre plus tôt mais je n’en ai pas eu le temps hier.
Tu dis : « Oui la source n’étant pas la même, le message n’est pas forcément le même. La présence de la personnification de la souffrance dans la phrase extraite de l’Evangile s’explique peut-être par le fait que dans la religion chrétienne l’homme a été crée à l’image de Dieu alors que dans l’Islam l’homme a été créé à partir d’argile sans référence à l’image de Dieu. Peut-être que c’est de là que vient cette idée de compassion de cette appartenance à une même image donc à un partage de tout ce qui en découle aussi bien dans la pensée que dans les actes. Et dans la phrase de l’Evangile l’idée de compassion est bien présente et pas dans celle extraite du Coran, c’est vrai. Mais tu peux m’expliquer un truc parce que j’ai un doute dans »c’est à moi que vous le ferez« , le moi désigne qui ? Dieu ou Jésus Christ ? »
A noter que, dans le Coran, l’homme est effectivement créé à partir d’argile mais que Dieu s’y est repris à trois foi,s car il n’arrivait pas à trouver le bon dosage, ce qui explique que les hommes sont de couleurs différentes... C’est quand même un peu bizarre comme explication...
Effectivement pour un chrétien, Dieu a fait l’homme à son image et toute la vision du monde en est changé, notamment en ce qui concerne la notion de « libre arbitre ». En islam l’homme n’en dispose pas, tout ayant été « écrit » par Dieu, tout étant dans la main de Dieu. Dans le monde chrétien, l’homme conserve son libre arbitre, c’est à dire la liberté de décision à faire le bien ou le mal. Toute l’histoire des origines du christianisme tient à ce dilemne : savoir si le bien et le mal sont oeuvre de Dieu ou du diable et qu’elle est la part de responsabilité de l’homme à choisir l’un ou l’autre. Il est significatif qu’une pratique fort répandue en islam, consiste à laisser l’homme faire à peu près ce qu’il veut durant une bonne partie de sa vie, mais que sentant sa fin prochaine, il se met en règle rapidement avec la religion pour préparer son passage dans l’au-delà. Le péleroinage à La Mecque constituant le point d’orgue de cette « remise à niveau ». Cette pratique est considérée comme une faute par les chrétiens (péché) car si on considère qu’un précepte est loi divine, il n’est pas possible d’en différer son application. C’est ainsi qu’on peut aussi rencontrer en islam des personnes qui pratiquent la dissimulation dans les actes ou dans les paroles (taqqya). pour les chrétiens, le mensonge étant strictement interdit, on ne peut jouer avec la vérité. Il existe des textes intéressants sur ce que l’on a appelé la « restriction mentale » qui n’est pas le mensonge mais qui est de garder le silence sur une partie de la vérité.
J. F. Khan a consacré un essai très intéressant sur le sujet, intitulé « Esquisse d’une philosphie du mensonge ».
Tout ça pour dire qu’effectivement nous sommes devant deux conceptions du monde différentes l’une de l’autre et bien loin de la séparation que sur laquelle Wrysia revient sans cesse entre le monde de la Trinité et celui de l’Unicité.
Je reprends ton questionnement : « Quand il est dit dans le Coran, »chaque fois que vous tuez quelqu’un c’est comme si vous tuiez l’humanité entière« le verset n’a rien à voir avec le précepte issu de l’Evangile qui est : »chaque fois que vous ferez du mal au plus faible d’entre vous, c’est à moi que vous le ferez« . La personnification de la souffrance est absente dans un cas, alors qu’elle est capitale dans l’autre. »
Si effectivement il y a personnification de la souffrance, il y a aussi le concept que la souffrance, si elle peut être considérée comme « oeuvre de dieu », la mission de l’homme est de la prendre en charge ainsi que Jésus (donc Dieu pour les chrétiens) s’en est lui-même chargé. Et c’est là toute l’ambiguité et l’originalité du message chrétien où l’on voit Dieu confier aux hommes la tâche de réparer ses propres erreurs lors de la création du monde. Le monde est imparfait et c’est l’homme qui est chargé de le rendre meilleur... Mais tout ça parce que Dieu a voulu donner son « libre arbitre » à Adam. Choisir entre le bien et le mal.
Plus loin, tu dis : « Peut-être que l’intérêt humaniste ou humanitaire n’existe pas dans ce type de société car elle regroupe un nombre réduit d’individus dans un vaste espace, ce qui facilite l’organisation en communautés tribales et l’exclusion de tout élément extérieur à cette communauté, même si je suis sûre que tous les nomades ne pensent pas comme ça. Mais de toute façon l’intérêt humaniste ou humanitaire tend à disparaître également dans les sociétés où les individus sont concentrés dans un espace réduit pour laisser place à l’individualisme. »
Et là aussi tu as le don d’avoir les mots justes et de poser les vraies questions. Effectivement le tribalisme fonctionne généralement dans de vastes espaces dans lesquels rien n’est figé. Par définition, les populations s’y déplacent suivant l’intérêt de leur troupeaux. Leur vision du monde dépend du respect de traditions qui définissent les règles dans une famille (jusqu’à l’emplacement immuable des tentes par rapport au chef de clan) et ses rapports avec les autres. Le Coran définit des rapports figés avec les parents, le christianisme suggère qu’il est possible de se révolter contre eux. Donc comme tu le vois, dans le concret, nous sommes loin d’une continuité entre l’islam et le christianisme. Je considère, pour ma part, que l’islam a été un gigantesque retour en arrière par rapport aux questionnements qu’avait soulevé l’apparition du christianisme au sein de sociétés qui, durant plus de 2000 ans, avaient fait passer l’homme d’un univers tribal (où l’individu n’existe pas) à un monde de citoyen (donc un individu relationnel).
Je sais que de tels propos vont choquer. Je les crois pourtant profondément exacts, et je ne suis pas le seul à penser de la sorte. Et ce n’est que quand, des deux côtés, nous nous exposerons de nouveau à ce genre de questionnement que nous pourrons bâtir une véritable compréhension entre les hommes et non en reconstruisant des mythes sans grand consistance (je pense notamment à celui d’une Andalousie heureuse qui n’a jamais existé que dans le cerveau enfiévré des romantiques français du XIXème siècle).
Bisous, Ka. Toujours un régal de parler avec toi. Patrick Adam