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Commentaire de Jean-Luc Martin-Lagardette

sur Un journalisme sous un réverbère à la recherche de son crédit perdu... ailleurs : réponse à Jean-Luc Martin-Lagardette


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JL ML Jean-Luc Martin-Lagardette 10 novembre 2008 17:53

@ Paul Villach

Votre article a provoqué en moi un mélange de réactions contradictoires.

Je vous suis d’abord reconnaissant de vous intéresser à mes dires et d’avoir réagi aux thèmes abordés, qui me paraissent très importants pour notre démocratie. Rien de pire, en effet que l’indifférence. Et mieux vaut une critique, même infondée, que le silence.

En revanche, je suis très déçu par votre argumentation qui tombe à plat, étant établie sur des affirmations erronées. J’étais habitué à mieux.

Déçu aussi de constater que vous n’avez pas lu mon livre, « L’Information responsable », éd. ECLM, Paris 2006 – que pourtant vous citez. En effet, l’eussiez-vous lu, vous m’auriez fait meilleur crédit. Vous auriez écrit bien autre chose. Et vous n’auriez pas fait plusieurs contresens qu’il m’est facile de rectifier. Je vais faire court et reprendre seulement deux points.

- Premier point. Vous me reprochez une « définition infondée de l’information préalablement assénée [présentée] à tort comme « un fait » et non comme « la représentation d’un fait ». Vous accompagnez cela par un développement ironique sur ma « belle profession de foi rigoriste », « dans la bonne tradition de la théorie promotionnelle des médias », théorie permettant que « l’on inculque alors la docilité, la naïveté et la soumission aveugle à l’autorité d’un magistère médiatique chargé de décrire le monde ».

Savez-vous qui a écrit : « [Sur le plan] des faits, la démarche scientifique nous apprend que l’on ne peut jamais rien prouver de façon définitive, mais que l’on peut malgré tout, à la suite d’observations systématiques et d’expérimentations, confirmer ou infirmer des hypothèses.
Le journaliste doit lui aussi d’abord vérifier l’exactitude des faits avant de valider d’éventuelles hypothèses. Sur le plan du simple constat, déjà, les difficultés apparaissent. Le journaliste peut-il poursuivre une observation objective de tel phénomène étudié ? Ses postulats ne sont-ils pas trop limités, pré-orientés ? Va-t-il faire l’effort de conduire une pensée logique pour atteindre une profondeur ou se contentera-t-il des apparences, de la peau des choses ? Même dans ce cas, il butera toujours sur le fait que la connaissance n’est jamais reflet mais traduction de la réalité. »

Il vous suffira de vous reportez à la page 144 du livre cité ci-dessus pour « vérifier » ce « fait » indéniable que je ne confonds pas réalité d’un fait et représentation de la réalité d’un fait.

Et ceci : « Déjà confronté à la difficulté d’établir la vérité d’un seul fait, le journaliste ne devrait-il pas l’être - ô combien plus encore ! - quand il voudra porter un jugement normatif. C’est-à-dire quand il fait ce genre de choix : « Tel comportement est bon ou mauvais ; ceci est trop/pas assez ; il faut/il ne faut pas ; meilleur/pire ; dramatique/négligeable ; sain/malsain ; dangereux /inoffensif ; souhaitable/redoutable, etc. ».
Ce jugement, il le porte pourtant à longueur de colonnes dans les pages de sa publication, parce que l’homme est ainsi fait qu’il est un être de jugement. Avant d’être un professionnel, un journaliste est d’abord un homme, avec ses croyances, ses a priori, ses appétits, ses peurs, ses désirs, sa volonté de puissance, son orgueil ou sa simplicité, etc. Et à tous ces filtres-là, s’ajoutent ceux de son journal ».
Même ouvrage, p. 145.

P. 148 : « Cet esprit critique radical, que tout chercheur de vérité - dont le journaliste - doit d’abord tourner vers lui-même, est une des clés de la réussite de sa démarche. Car "la faute ou l’erreur de jugement est inévitable, tant dans le domaine des faits que dans celui des normes".
Nous savons en effet que nous avons tendance à nous leurrer facilement, à prendre nos désirs pour la réalité, à nous contenter de l’apparence superficielle des choses et des faits, à voir la réalité avec nos présupposés moraux, traditionnels, idéologiques, etc.
Quand nous étudions un fait, c’est tout cet arsenal que nous projetons sur lui sans en voir conscience, et donc “en toute innocence”  ».

Je pourrai citer bien d’autres passages, qui prouveront au moins la fausseté de votre interprétation de mes propos. Je vous invite, avant d’éventuellement continuer cette discussion, à vous renseigner précisément sur ma pensée, notamment en lisant le chapitre « Le journaliste doit-il être objectif ? » dans mon livre.

- Deuxième point. Savez-vous qui a écrit : « La masse d’informations inaccessibles n’a rien de comparable avec celle qui est diffusée. A l’information que ne veut pas livrer l’émetteur pour raison stratégique, s’ajoute celle qu’il ne peut livrer par crainte de représailles diverses. N’affleure donc que rarement à la surface, c-à-d à la connaissance du plus grand nombre de récepteurs, l’information décisive » ?

Et ceci : « Une information donnée est toujours suspecte. (…) Qu’elle se conforme ou non aux éléments d’une théorie ou d’une doctrine constituée, l’information donnée a pour fonction essentielle, sinon exclusive, la protection défensive ou offensive de l’émetteur dans sa tentative d’assujettissement du récepteur » ?

C’est un certain Pierre-Yves Chereul, alias Paul Villach, dans son ouvrage trop peu connu (que j’ai lu, moi, attentivement) « Le Code de l’information » (Chronique sociale, Lyon, 1989).

Si je définis par « communication » toute expression mise en forme et transmise par un émetteur qui donne l’information qu’il veut bien donner dans le respect et la poursuite de ses intérêts particuliers, ma phrase « le journalisme commence quand la communication finit » prendra, je l’espère, un tour plus clair.

Le journaliste est (en théorie – et c’est bien la théorie que j’évoquais dans mon interview au Courrier) le professionnel chargé, au nom du public (l’intérêt général), de mettre au jour « l’information décisive », c-à-d les faits et les situations que la communication retient, qu’elle ne dévoilera jamais. Et qui pourtant peuvent bigrement intéresser le public. Le journalisme, ce n’est pas la simple reproduction du dossier presse : c’est la démarche d’investigation au-delà du dossier de presse, au delà de la communication.

>> Enfin, autre sujet de déception. Puisque nous nous connaissons tous les deux depuis des années, j’aurais apprécié que vous fussiez venu vers moi pour demander des éclaircissements ou présenter vos objections, au lieu de me présenter comme le défenseur ringard et « rigoriste » d’une conception totalitaire de l’info. S’il y a en France, un journaliste critique envers sa profession, c’est bien moi. S’il y en a qui se bat pour que le public participe aussi à la surveillance et à la régulation du travail médiatique, c’est bien moi. Je suis même en butte avec la très grande majorité de mes confrères sur ce point.

Alors ne vous trompez pas d’adversaire et venez plutôt soutenir mon combat (il faut une immense bonne volonté pour persévérer sur Agoravox au vu de certains commentaires !) pour une information de qualité construite collectivement, mais avec des règles, notamment de vérification, que vous semblez, vous et nombre d’internautes, ignorer. La preuve en est fournie par votre article.


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