La première et la plus simple phase de la discipline qui peut être
enseignée, même à de jeunes enfants, s’appelle en novlangue
arrêtducrime. L’arrêtducrime, c’est la faculté de s’arrêter net, comme
par instinct, au seuil d’une pensée dangereuse. Il inclut le pouvoir de
ne pas saisir les analogies, de ne pas percevoir les erreurs de
logique, de ne pas comprendre les arguments les plus simples, s’ils
sont contre l’Angsoc. Il comprend aussi le pouvoir d’éprouver de
l’ennui ou du dégoût pour toute suite d’idées capable de mener dans une
direction hérétique. Arrêtducrime, en résumé, signifie stupidité
protectrice.
Mais la stupidité ne suffit pas. Au contraire, l’orthodoxie, dans
son sens plein, exige de chacun un contrôle de ses processus mentaux
aussi complet que celui d’un acrobate sur son corps. La société
océanienne repose, en fin de compte, sur la croyance que Big Brother
est omnipotent et le Parti infaillible. Mais comme, en réalité, Big
Brother n’est pas omnipotent, et que le Parti n’est pas infaillible,
une inlassable flexibilité des faits est à chaque instant nécessaire.
Le mot clef ici est noirblanc. Ce mot, comme beaucoup de mots
novlangue, a deux sens contradictoires. Appliqué à un adversaire, il
désigne l’habitude de prétendre avec impudence que le noir est blanc,
contrairement aux faits évidents. Appliqué à un membre du Parti, il
désigne la volonté loyale de dire que le noir est blanc, quand la
discipline du Parti l’exige. Mais il désigne aussi l’aptitude à croire
que le noir est blanc, et, plus, à savoir que le noir est blanc, et à
oublier que l’on n’a jamais cru autre chose. Cette aptitude exige un
continuel changement du passé, que rend possible le système mental qui
réellement embrasse tout le reste et qui est connu en novlangue sous le
nom de doublepensée.
1984
http://eminencia.free.fr/wiki/doku.php?id=wiki:extrait-d-oeuvres:anticipation_sociale:1984_george_orwell