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Commentaire de Vincent Benard

sur Trois scénarios pour l'économie américaine : Noir, Rose, ou Gris ?


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Vincent Benard Vincent Benard 13 novembre 2009 23:57

@ Wesson : "Car cette crise, c’est avant tout celle de la faillite de ce que l’on a appelé l’auto-régulation, cette utopie libérale qui n’a pas du tout fonctionné.« 

C’est ce qui se dit dans la presse grand public. Seul problème : c’est une erreur de diagnostic majeure, qui doit en arranger pas mal.

J’ai bcp analysé et écrit sur le sujet. Voici ma page qui récapitule l’ensemble de mes analyses. Désolé pour le procédé, mais je ne puis résumer tant d’articles en quelques lignes.

Je ne prétends pas n’avoir rien oublié, mais quand même, voici quelques éléments parmi d’autres :

1) La dérégulation invoquée a été, disons, très timide : rien que dans l’année 2003, qui a suivi l’affaire Enron, 70 000 pages de nouvelles réglementations générales comptables et bancaires ont été ajoutées. Le budget des agences de régulation a cru bien plus vite que l’inflation depuis les années 90.

On évoque souvent les effets pervers de l’abolition du glass steagall act. Mais c’est oublier tous les effets pervers de cette régulation (qui n’a pas porté que sur le compartimentage par métier des banques) au cours des décennies. Et personne n’évoque les effets pervers de Sarbanes Oxley, de règles comptables contestables, des lois retranscrivant les accords de bâle, et ainsi de suite.

2) Comme de juste, des petits malins se sont arrangés avec le régulateur pour se faire voter soit des règles, soit des exceptions sur mesure. TOUTE SUR-REGULATION entraine ce genre de comportement. C’est sans doute une faillite du régulateur, oui, il y a eu pas mal de banquiers cupides, et de régulateurs, disons, »aveugles« , MAIS CELA N’A RIEN DE LIBERAL.

3) Des soutiens implicites et explicites de l’état aux banques et aux prèteurs de second niveau (principalement Fannie et Freddie), et une culture du bailout généralisé (depuis le sauvetage des S&L sous Bush Père) ont conduit les banques non seulement à prendre des risques excessifs car le cout du risque était artificiellement minoré par l’intervention de l’état, et le parapluie du contribuable incitait à toutes les imprudences.

je pourrais continuer comme ça des heures, désolé, il faudra voir les articles dans les liens ci dessus (sous chapitre »genèse"), je ne puis tout résumer en quelques lignes de commentaires.

Pour simplifier, n’étaient pas libérales :

1. Dans une société libérale, jamais l’état n’aurait créé un oligopole financier (Fannie Mae et Freddie Mac), forcé pour des raisons politiciennes de racheter en masse des prêts de qualité très médiocre, hors de toute considération économique.

2. Dans une société libérale, jamais l’état n’aurait pu faire croire à des pauvres qu’il les aidait en votant des lois obligeant les banques à leur prêter de l’argent hors de tout critère habituel de prudence.

3. Dans une société libérale, jamais les propriétaires installés n’auraient pu, via leurs mairies, ériger des barrières réglementaires toujours plus hautes à la construction de nouveaux logements, par des lois de zonage qui ont fait exploser les prix immobiliers et artificiellement gonflé de 4 000 milliards de dollars la bulle que l’on sait.

4. Dans une société libérale, jamais les dirigeants de banques n’auraient cru pouvoir compter sur la garantie de l’état et sur l’argent du contribuable pour couvrir leurs fautes, sans payer à titre personnel un prix très lourd pour leur irresponsabilité, voire leur malhonnêteté. Les établissements financiers auraient dû organiser d’eux-mêmes et sur leurs fonds propres la garantie des déposants des établissements déficients.

NOUS SOMMES FACE A UNE FAILLITE DU COLLUSIONISME, néologisme douteux désignant la cogestion de l’économie financière par des politiciens intéressés et des firmes financières dont l’encadrement est souvent issu des mêmes élites.

5. Dans une société libérale, aucune administration, aucune majorité politique ne pourrait exonérer certaines entreprises (comme Fannie Mae, Freddie Mac et leurs dirigeants, ou certaines banques d’affaire) des obligations nées du droit commun sous prétexte que cela arrange tel ou tel politicien : Une loi libérale ne donnerait pas un tel pouvoir au politicien.

6. Dans une société authentiquement libérale, les taux d’intérêts ne pourraient pas être manipulés par des élites déconnectées des réalités économiques. Le prix de l’argent ne pourrait être que le reflet de l’offre et de la demande de moyens de paiement, et ne pourrait indéfiniment rester artificiellement sur ou sous-évalués, limitant, voire empêchant la formation de bulles spéculatives.

7. Dans une société libérale, le législateur se ferait un point d’honneur de ne pas taxer abusivement la réussite, ce qui permettrait de fonder notre développement sur la saine accumulation de capital, et non sur le développement de bulles de crédit successives.

Vous dites également : « il faut désophistiquer la finance ». C’est un point de vue, et je ne mésestime pas le rôle de certaines techniques de dissimulation du risque par titrisation dans l’amplification et la propagation de la crise. Mais là encore, c’est l’abus de réglementation qui a donné jour à ces produits et leur a fait quitter le statut de niche auquel ils auraient du être cantonnés. La cause : les effets pervers des réglementations issues des accords de bâle.

Pourtant, les gens qui ont conçu ces règles n’étaient pas des idiots. Mais les règles sont faites pour tenter de résoudre les problèmes passés, mais elles posent le plus souvent les jalons des crises futures.

« Mais n’y a t il donc aucune erreur commise au nom de l’idéologie libérale dans cette crise », me demanderez vous ?

Si, il y en a eu une, qui a aussi joué un rôle important : celle de croire que la nature privée de certaines institutions les protègerait d’un tel niveau de prise de risque insoutenable, et que les déviances ne seraient que l’exception. C’est cette erreur, parfaitement réelle, que Greenspan a évoquée devant le congrès.

Cette crise nous montre surtout que si l’état substitue le capharnaum réglementaire à des mécanismes simples qui sont une monnaie de marché qui fait varier les taux d’intérêts en fonction de l’offre et de la demande, et un process de faillite impitoyable pour ceux qui faillissent, sans possibilité de « bailout », alors tout est possible.

Et sur le point « rien ne change, ce sont toujours les mêmes qui prétendent sauver les meubles », vous avez tout à fait raison. mais là encore, dans une société ou il y aurait une barrière étanche entre l’argent public et l’argent privé, ceux qui auraient mis le privé à genoux n’auraient pas pu se maintenir grâce à leurs relations politiques, et ces relations n’auraient pas eu le pouvoir de donner l’argent des contribuables futurs aux barons déchus de wall street.

Bref, je pense que sur le diagnostic nous avons un certain nb de points communs, mais à une exception essentielle : ce que vous imputez à quelque chose que vous nommez « libéralisme » n’a rien à voir avec les enseignements libéraux mais est bel et bien la faillite de la volonté de cogérer l’économie entre cliques privées et publiques se rendant des services mutuels.



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